Regards Novembre 1999 - La Création

Ve BIENNALE INTERNATIONALE DES POETES
La subtile hésitation du traducteur

Par François Mathieu


Si, comme l'a dit Paul Valéry, le poème est cette hésitation entre le son et le sens, on comprend l'angoisse du traducteur devant les mots. Traduire, est-ce trahir ?

Prendre le goût d'une langue étrangère, dans sa poésie, laisser venir le désir, trouver du plaisir à des poèmes venus d'ailleurs, c'est la chance offerte d'une meilleure, d'une plus profonde connaissance, d'une satisfaction plus intense, à la lecture des poèmes écrits directement en français", écrit Henri Deluy dans la préface à sa récente anthologie, Noir sur blanc (1), qui, outre des poèmes d'une trentaine de poètes français, présente, parmid'autres étrangers, un échantillon d'une vingtaine de poètes de langues indiennes et chinoises.

Faire ce constat, c'est n'avoir cessé aussi de se poser en amont les questions de la pratique traductrice du poème et – question hors de propos pour d'autres types de textes – de sa traduisibilité. Imaginons un traducteur voulant faire passer dans sa langue (l'une des deux mille encore vivantes) ce fragment du Métropolitain d'Arthur Rimbaud : "... et les atroces fleurs qu'on appellerait coeurs et soeurs, damas damnant de langueur". Une traduction rivée sur le sens (un sens !) des mots manquerait sûrement ses effets, non pas à cause du non-sens produit – n'y a-t-il pas déjà un non-sens pour les langues vulgaires, la langue dite de communication ? –, mais parce qu'elle raterait l'origine de la phrase rimbaldienne, la (pro)création langagière. Par quelle démarche en viendrait-on, devant un étal de fleuriste ou un massif du jardin du Luxembourg, à nommer des fleurs "coeurs et soeurs" ?

Une seule raison, hors de propos dans les situations triviales évoquées ci-dessus : le vocalisme, l'harmonie auxquels notre oreille est sensible, une harmonie puisée dans les couches profondes de notre langue et qu'une autre langue ne peut imiter sans contorsion, sans violence, sans viol de soi-même.

Compte rendu du contenu ou respect de la sonorité ?

Peut-être faut-il ici, au mieux, que le traducteur se contente d'un compte rendu incomplet du contenu ? Solution d'où naît une insatisfaction certaine quand il comparera les deux textes. Faut-il rappeler l'ennui que l'on éprouve, le découragement qui vous prend à la lecture d'un recueil traduit avec le seul objectif du sens ? Certains universitaires nous ont fait le coup pendant longtemps (avec Goethe et Schiller, par exemple). Des poètes étrangers actuels ne sont parfois pas mieux traités, les traductions faisant qu'il faut avoir la foi pour croire qu'ils sont poètes.

A moins que, pratique inverse... Dans sa postface à Lecture de la poésie américaine (2), Serge Fauchereau relate une conversation personnelle avec le poète américain Louis Zukofsky lui expliquant comment il avait traduit le poète latin Catulle : "en mettant au second plan le sens au profit de la forme et de la sonorité des mots originaux". Nul doute que la musique y était, mais Serge Fauchereau note avec raison : "Je trouve la méthode inquiétante lorsqu'elle est généralisée à tout un livre [...]. Comme si les voyelles et consonnes avaient la même valeur affective et physiologique dans toutes les langues." Décidément, il n'y aurait pas de solution.

Paul Célan et "le désespoir de traduire"

Et l'on sombrerait dans ce que Jean-Pierre Lefebvre (3) appelle "le désespoir de traduire" qui "pourrait devenir absolu", si traduire n'était pas trahir – Jean-Pierre Lefebvre balaye avec juste raison ce poncif – mais "réduire par force l'horizon et la profondeur". Son propos est Paul Celan, pour qui la traduction fut à la fois école d'écriture et métier rémunéré, et qui fut lecteur d'allemand à l'ENS de la rue d'Ulm et... "le plus grand poète de langue allemande depuis Rilke". Or ce mouvement d'échange – j'emploierais volontiers ici le concept opérant, dans le binôme prose/poésie, de "circulation(s)" (4) – ne peut qu'avoir été fécond, quand bien même on puisse imaginer que Celan vécut en permanence "le désespoir de traduire". Jean-Pierre Lefebvre résume ainsi les trois temps de l'acte créateur célanien du traduire : "Il traduisait pour que d'autres apprennent à traduire, travaillait année après année le travail sur et dans la langue. La traduction n'est pas pour Celan une opération de transfert pur et simple, une affaire de passeur qui s'en retourne sur sa rive, mais un dialogue qui chemine, et dans cette définition elle rejoint sa poésie..."

Poésie, qui mère gigogne, résiste au traducteur "plus terriblement que toute autre poésie de langue allemande", et vaut que Jean-Pierre Lefebvre propose dans le présent volume, en complément de ses propres traductions, le procédé dialogique (à sens unique) traducteur (représentant vivant de l'auteur)/lecteur de l'appel de note, de la remarque en fin de volume. Faute de mieux, mais n'est-ce pas déjà mieux que le texte traduit que chacun prendra pour définitif ?

Quand "rien de tout cela n'est fini", que la traduction est, par essence et en pratique, in-définie (à l'encontre du texte que des conditions objectives obligent à la finition, à la finitude !).L'acte traducteur est (fut/sera) toujours fondateur. On peut penser aux deux frères slaves, Méthode et Cyrille, inventeurs de l'alphabet glagolitique et d'une Bible accessible au lecteur de vieux slave. On pense à Martin Luther qui, traduisant la même Bible, invente l'allemand moderne. Le couple tantôt fidèle tantôt infidèle du fond et du son a présidé, au XXe siècle, à une nouvelle traduction de la Bible (en langue hébraïque) en allemand par Martin Buber et Franz Rosenzweig. J'aurais pu passer ce fait sous silence si le travail du premier n'avait pas porté sur "l'oralité de la langue" et celui du second sur la recherche la plus proche possible des racines.

Et que leur travail, d'abord interrompu en 1929 par la mort de Rosenzweig, puis continué par Buber avant et après son exil forcé (en 1938) en Palestine – Buber poursuivra en pratiquant une analyse extrême du "rapport entre les unités du souffle et les unités du sens" –, n'avait été, en grande partie, à l'origine de l'oeuvre poétique de Nelly Sachs, dans la mesure où, acte de résistance et de chaotique (re)naissance, appropriation, il fut pour elle – comme pour plusieurs autres écrivains des trois pays de langue(s) allemande (s) le tremplin de délivrance d'une "langue ravagée et pervertie" comme le dit Mireille Gansel dans sa postface à Eclipse d'étoile (5). Je pose ici la question terrible, dont je crains la réponse : faut-il des temps où l'homme d'ici ou là a été violemment privé de sa langue pour qu'il soit poète créateur, générateur, tremplin de langue ?

Le poème étranger, "une chance pour notre langue et notre poésie"

Henri Deluy concluait en partie son propos : "Traduire n'est pas rien", pour ensuite décrire et donc défendre toutes les possibilités de la traduction (par lui pratiquées) : "depuis la traduction intégrale (6) [...] jusqu'à la traduction déviée à partir d'une autre traduction, ou la traduction collective, toujours en contact avec le poète lui-même", et souligner que l'"existence du poème" étranger "est, en ce sens, une aubaine pour l'existence du poème français. Une chance pour notre langue et notre poésie". .


1. Henri Deluy, Noir sur blanc une anthologie, Fourbis/Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, 302 p.

2. Serge Fauchereau, Lecture de la poésie américaine, Somogy, 336 p., 175 F

3. Paul Celan, Choix de poèmes réunis par l'auteur, traduction et présentation de Jean-Pierre Lefebvre, édition bilingue, NRF Poésie/Gallimard, 380 p.

4. Henri Deluy, Bernard Noël et al., Prose/Poésie, circulations ?, Fourbis/Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, 90 p.

5. Nelly Sachs, Eclipse d'étoile, traduction de l'allemand et postface de Mireille Gansel, Verdier "Der Doppelgänger", 154 p., 98 F

6. Ou traduction littérale ?

retour