Regards Novembre 1999 - La Création

Ve BIENNALE INTERNATIONALE DES POETES
Du toit du monde au plat pays

Par FRANÇOIS MATHIEU


Plus de vingt villes du Val-de-Marne, ainsi que Paris, Lyon et le Centre international de poésie de Marseille (1) s'apprêtent à recevoir du 18 au 28 novembre vingt-trois poètes d'ici et vingt poètes d'ailleurs, dans le cadre de la cinquième Biennale des poètes en Val-de-Marne.

La Biennale est un événement unique en France et certainement exemplaire à travers le monde, par son ampleur et ses principes. On le sait, la poésie va à l'encontre de la facilité et si elle est modeste elle n'en est pas moins capitale. Reflet de la vie sociale, sa continuité s'inscrit dans la mémoire et la créativité. Une poésie qui disparaît c'est une langue qui meurt. Dans ces conditions, Henri Deluy, le directeur de la Biennale, pense avec juste raison que c'est la poésie et les poètes qui doivent aller vers le public. La Biennale permet donc de mettre les lecteurs de poésie, assidus ou potentiels, en contact avec la poésie vivante dans ses composantes les plus diverses et aussi de faire se rencontrer des poètes qui, sans elle, ne se rencontreraient jamais et sans doute s'ignoreraient.

Le Tibet : la barde Yu-mé et le poète Orgyen Dorgé

Cinq biennales auront réuni 130 poètes étrangers, 140 poètes français (2), selon cinq principes de représentation : les grandes langues de circulation (français, anglais, espagnol, portugais), les grandes poésies dans le monde (Allemagne, Italie, Japon, Chine), les poésies des langues dites minoritaires (par exemple les langues scandinaves, le hongrois, le tibétain), les diverses tendances de l'écriture et des générations successives, avec une accentuation de la jeune poésie, et la poésie française dans toutes ses composantes.

La grande découverte de la Biennale 1999 sera sûrement celle de la barde Yu-mé et du jeune poète Orgyen Dorgé que Henri Deluy est allé chercher dans la région autonome du Tibet. Elle chante la grande épopée nationale tibétaine, un courant lié à la poésie orale ; lui participe du courant moderniste avec une prosodie et des thématiques liés au monde d'aujourd'hui. La méthode du "chercheur de poésie(s)" est très intéressante. Henri Deluy provoque la collaboration des plus grands spécialistes d'un pays, puis il se rend avec l'un d'eux dans ce pays et rencontre des poètes. Le choix des poèmes effectués, commence un long travail à trois qui aboutit à ce que Henri Deluy nomme un "texte français".

Rendez-vous du poème venu d'ailleurs et de la poésie française

Le second axe de la Biennale de cette année est celui de la poésie des Caraïbes avec deux Dominicaines (Jeannette Miller et Angela Hernández Nuñez), deux Cubains (Alessandra Molina et Ismaël González-Castañez) et un Haïtien (Rodney Saint-Eloi). Comme nous l'a déjà fait savoir le récent numéro d'Action poétique consacré à la poésie cubaine (3), la nouvelle génération se démarque des poètes de la Révolution, refuse les thèmes politiques, cependant que nombre de poétesses sont à l'origine d'un grand courant de poésie érotique.

Désireux de montrer des poésies européennes que nous connaissons peu, Henri Deluy est allé chercher deux poètes danois (Katrine Marie Guldager et Morten Søndergaard) et deux poètes norvégiens (Gro Dahle et Jan Erik Vold). Un quatrième point fort sera la poésie américaine avec Guy Bennett, Julie Kalendek de Jerome Rothenberg (4). Les poésies allemande, espagnole, russe et belge seront respectivement illustrées par Joachim Sartorius, Segimon Serrallonga, Olga Sedakova et Jean-Pierre Verheggen. Un autre événement important sera la rencontre d'un poète israélien, Israël Eliraz (5) et d'un poète palestinien, Ghassan Zaqtan.

Reste fort évidemment que la Biennale est un rendez-vous marquant de la poésie française puisqu'elle réunit cette année 23 poètes qui peuvent prétendre représenter les grands courants actuels de l'écriture et du dire poétiques.


1. La Biennale internationale de la Poésie en Val-de-Marne est une initiative du Conseil général de ce département, soutenue par le Centre national du livre, la DRAC Ile-de-France, le Conseil régional, le ministère des Affaires Etrangères, etc.

2. Quatre anthologies publiées par Henri Deluy à l'issue des précédentes biennales constituent une somme poétique incomparable : Une autre anthologie (1962), Une anthologie de circonstance (1994), Une anthologie immédiate (1996) et Noir sur blanc – une Anthologie" (1998) sont parues chez Fourbis. La prochaine anthologie, annoncée pour le mois de janvier 2000, sera éditée chez Farrago.

3. "27 poètes de Cuba et d'ailleurs : de José Lezama Lima à aujourd'hui", Action poétique, n°150 – printemps 1993 (3, rue Pierre-Guignois, 94200 Ivry-sur-Seine).

4. Le 2e Cahier de la Biennale présente trois Variations Lorca de Jerome Rothenberg, traduction d'Yves di Manno.

5. Poèmes blancs à Gaspard, d'Israël Eliraz, traduction de Laurent Schumann, dans le 2e Cahier de la Biennale.

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