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RECHERCHE/ANALYSE Par Françoise Amossé |
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| Les potentialités de la révolution informationnelle remettent en cause les conceptions d'une révolution politique professant le "Grand soir" ou la violence. L'ère des échanges et du débat, de la confrontation des idées, a commencé et invite à revoir le champ du politique et de la révolution tout court, en plaçant les citoyens au coeur du pouvoir. Relecture de la contribution de Jean Lojkine * au colloque du 150e anniversaire du Manifeste. |
| Parler en cette fin de siècle de “révolution” peut paraître une gageure : l'écroulement du système soviétique, l'échec des révolutions de libération nationale dans le tiers monde n'ont-ils pas consacré la fin des utopies révolutionnaires forgées il y a un siècle et demi ?" Entrée en matière directe pour Jean Lojkine qui constate aussitôt combien le siècle qui se termine a été marqué par diverses révolutions "technologiques, avec le passage de la révolution industrielle à la révolution de l'information", mais surtout "bouleversements culturels, changement de civilisation". Malheureusement, "l'analyse des grandes mutations socio-culturelles restera aveugle aux processus économiques souterrains, moins spectaculaires, qui allaient provoquer, dès la fin des années 60, la crise économique structurelle que nous vivons". |
| Grande mutation, plus ou moins "masquée" par les représentations d'antan, la composition du salariat, dont la figure ouvrière va longtemps demeurer idéologiquement dominante alors que, depuis les années 60-70, les emplois de cadres, de techniciens, d'employés se développent dans le tertiaire. Autre mutation, passée inaperçue : "C'est justement dans l'une de ces nouvelles concentrations du savoir et de l'information, l'Université, qu'éclate Mai-68". Mais l'a-t-on bien remarqué : dans les universités comme dans les usines, "c'est la maîtrise sociale de l'information et de la décision qui est en jeu". |
| "Autogestion" pour les uns, non communistes, aveuglement ouvriériste pour le PCF et la CGT : pour de nombreux militants, la période se caractérise pourtant par de premières expériences d'intervention dans l'organisation du travail, voire la gestion économique (notamment chez Elf-Aquitaine, comme l'avait montré le livre de Serge Mallet sur la Nouvelle Classe ouvrière). A partir de ces bouleversements culturels profonds que connaît le monde du travail, et dans le cadre de la crise aiguë que traverse le système capitaliste, il est clair qu'une "intervention du syndicalisme hors de ses frontières traditionnelles" est sollicitée, mais surtout : "les changements fondamentaux qu'attend notre société ne peuvent reposer sur cette coupure entre la masse des gens, y compris les cadres techniques, et une élite technocratique toute puissante imbue de son omnipotence et fermée à tout débat sur sa gestion économique et politique. Il s'agit donc bien de l'intervention directe des gens sur leur travail et sur leur vie qui interpelle justement la structure délégataire des syndicats et des partis politiques." |
| Si ces mutations sont restées, souvent et longtemps, peu visibles ou invisibles, c'est notamment que les cultures étatistes (staliniennes et social-démocrates) se sont développées symétriquement à la culture capitaliste dominante. Le détour par l'histoire des théories de la révolution et les expériences concrètes s'impose alors pour comprendre où se sont situés et se situent encore les freins à la prise en compte de cette nouvelle façon de penser l'intervention des citoyens dans la politique. |
| Quel sens a été donné, au mot révolution ?", demande le chercheur qui va relire à cette occasion Hannah Arendt, Habermas et Jaurès. "Son sens serait-il purement constitutionnel, juridique", comme le pense Hannah Arendt et "la révolution moderne serait-elle la conquête de la liberté et des droits de l'Homme pour tous, comme la révolution américaine", et non "la conquête du bonheur par (pour) les pauvres" ("la solution de la question sociale") ? Habermas a montré "les limites d'une conception du politique qui isole espace du débat démocratique et espace de la “ nécessité ”, des besoins, de la société civile, espace du pouvoir qui exploite et domine", nous explique-t-on. Et, pour Hannah Arendt, le politique, c'est cet "espace d'apparence" dans lequel se rencontrent les individus "parlant et agissant ensemble". Ainsi donc, "l'action qui s'oppose pour elle à l'oeuvre et au travail est le milieu propre de la politique, comme pour Aristote, l'action (praxis) s'oppose au travail", comme la parole à l'outil, le public au privé, la liberté à la nécessité, le politique à l'économique, etc. |
| Quelle participation citoyenne ? Une nuance, apportée par Hannah Arendt est mal connue : "il n'y a pas expérience de liberté publique sans une forte participation de tous les citoyens aux affaires publiques", ce qui confère une autre dimension à l'approche politique. Cette appréciation conduisit d'ailleurs la philosophe à critiquer la révolution "américaine", qui a cependant sa préférence, par rapport à la révolution française, pour n'avoir "pas su inclure dans sa constitution des espaces décentralisés, les communes, ces petites républiques qui auraient dû permettre l'intervention réelle des gens sur leurs affaires". |
| Contrairement à une interprétation convenue, Hannah Arendt partageait une conception du pouvoir, opposant le système de représentation parlementaire – qui assure au mieux le respect des libertés constitutionnelles, un certain "contrôle des gouvernants par les gouvernés" – et la forme politique des "conseils" qui "assure la participation proprement dite aux affaires publiques des citoyens", mais également le dépassement de la forme parti comme de toute forme de "gouvernement du grand nombre par quelques-uns". Hannah Arendt fait donc clairement référence à la démocratie directe, mais pour elle, il y a "dichotomie" entre "un espace politique de discussion et un espace économique où régneraient la violence, l'injustice et l'inégalité sociales". |
| Le fiasco qu'a constitué la gestion d'usines par les soviets des années 20 explique sa réserve. Pour elle, "la faute fatale des conseils a toujours été qu'eux-mêmes ne distinguaient pas clairement entre la participation aux affaires publiques et l'administration ou la direction des choses dans l'intérêt public". Alain Touraine et Jürgen Habermas ne disent pas autre chose lorsqu'ils définissent à leur tour le champ de la politique, comme "mise en oeuvre de moyens administratifs et financiers, hors de portée du simple citoyen et monopole des experts, d'une élite gouvernante". |
| Il n'y a de là qu'un pas pour conclure que "toute tentative d'auto-gouvernement ne pourrait mener qu'au chaos ou à l'instrumentalisation des institutions populaires par un parti totalitaire". Logiquement, Hannah Arendt, de son côté, si elle en appelle à l'auto-expression, l'auto-délibération, l'auto-formation des opinions des citoyens refuse "l'auto-gouvernement". |
| Pour Marx, au contraire, rappelle Jean Lojkine, "le critère d'une révolution, c'est sa capacité à transformer réellement les rapports et les lieux de pouvoir qui fondent la domination de classe". Pour Jaurès, "toutes les grandes révolutions ont été faites dans le monde, parce que la société nouvelle, avant de s'épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses plus petites racines, dans le sol de la société ancienne". Persuadé que l'on peut arriver à faire voter des lois positives pour les ouvriers, Jaurès a une vision globale des luttes. |
| Il inscrit sa réflexion et sa pratique dans le cadre de liens dialectiques entre action syndicale et action politique, mettant systématiquement en avant le double champ d'action du patronat, celui du capital et celui de la politique de l'Etat. Il soutient que l'un appartient à la lutte syndicale, mais que l'autre ne doit pas être abandonné pour autant. Pour Jaurès, contrairement à Jules Guesde et au courant ouvriériste de la CGT, l'intervention des travailleurs dans le champ économique est aussi décisive que son intervention dans le domaine de la justice sociale et des droits de l'Homme (affaire Dreyfus) : "Il faut que les travailleurs participent au gouvernement économique de l'atelier, comme ils participent par le suffrage universel au gouvernement politique de la cité." |
| Au contraire, pour Hannah Arendt, "en s'emparant du pouvoir, on s'engage inexorablement sur la pente fatale qui conduit à transformer la conquête de la liberté publique en conquête du pouvoir étatique et économique, et on aboutit au monopole des “ moyens de violence ” par un parti agissant à la place du peuple". H. Arendt "relègue le domaine de la gestion économique comme celui du travail dans le non-politique", au nom des expériences historiques décevantes passées. Mais, demande Jean Lojkine : "Peut-on s'en satisfaire en abandonnant le gouvernement des hommes au règne de la nécessité et d'une fatalité quasi naturelle", alors que la crise sévit et que "les dirigeants experts" se montrent incapables de sortir la planète "du cycle de la violence économique, de la compétition meurtrière, avec son cortège de fami-nes et de chômage" ? |
| Il est évident pour l'auteur qu'il s'agit d'inventer de nouvelles participations citoyennes sans pour autant que celles-ci puissent se satisfaire des organisations actuelles : "l'échec du système de la représentation politique (étatique, partisane, syndicale) ou sa perte d'efficacité ne permet plus de penser un renouveau de l'intervention politique des gens à travers des appareils qui s'autonomisent irréversiblement contre leurs représentés". En ce sens, Hannah Arendt a eu raison "d'opposer radicalement l'auto-direction née des conseils ouvriers et tous les partis politiques". Malgré leur échec, "les conseils ont posé avec force un problème qui arrive aujourd'hui à maturité : celui du dépassement démocratique de la représentation politique délégataire". |
| Ce détour par l'histoire et l'évolution des idées conduit Jean Lojkine à mettre l'accent sur "les liens qui unissent la révolution industrielle et la conception même de la révolution politique, telle qu'elle s'est forgée au XVIIIe et au XIXe siècle". La manière dont les dirigeants du mouvement ouvrier vont concevoir la révolution politique, est très liée à la révolution industrielle et à la civilisation qu'elle a engendrée. De même, la révolution de l'information et ses bouleversements culturels invitent à penser autrement les termes de la révolution moderne. Lénine concevait "la révolution politique comme un processus à deux faces contradictoires, d'un côté, un système autoritaire, centralisé et étatisé, où l'obéissance au chef était la seule garantie de la bonne exécution de la rationalité socialiste (économique et technique) ; de l'autre, l'initiative des masses, les débats, la libre expression politique. Un appareil (le parti unique), une machine (gouvernementale) en remplace un autre". Et il est symptomatique du développement mécaniste de la révolution industrielle que les membres de la Première Internationale employaient volontiers l'image de "l'horloge", comme un certain type de "rationalité", une image de "l'efficacité", un goût avéré pour la bonne "administration des choses" (Saint-Simon), par voie de "statistiques", de système de "centralisation mathématique" de la gestion et de la politique. |
| En cette fin de XXe siècle, les esprits se construisent sur des réalités aux antipodes de celles-ci puisque "la révolution informationnelle actuelle rend possible, au contraire, un système en réseaux décentralisés qui s'oppose tout à fait à ce qui a été la grande caractéristique de la révolution industrielle, à savoir les énormes organisations centralisées et bureaucratisées dans les usines et les mégalopoles urbaines ". Les espaces du débat, de la libre initiative, de la responsabilité et l'espace de la gestion, de la décision ne font que se développer. En fait : réseaux décentralisés, initiatives des citoyens, citoyenneté active directe de salariés dans les entreprises, refus de délégation de pouvoir, développement au maximum du contrôle des décisions par les gens, les citoyens, les salariés eux-mêmes, l'idée a été communarde, elle s'est trouvée étouffée par le développement de l'étatisme érigé en rempart contre la domination capitaliste. |
| Une page est tournée. Un immense "besoin de démocratie, de nouvelle authenticité dans le rapport entre les administrés et les administrateurs", monte de la société française et du monde entier. Or "la révolution informationnelle offre des moyens tout à fait nouveaux pour mettre en oeuvre la démocratie directe". Dans la mesure où il y aurait "une véritable décentralisation des pouvoirs économiques, financiers, législatifs, on pourrait concevoir, tout à fait à l'opposé de cette pyramide lointaine des pouvoirs", nationaux, européens, mondiaux, des contacts directs, un renouvellement profond de la politique fondé sur l'initiative des citoyens à tous les niveaux. La distance spatiale qui était le gros problème de Rousseau quand il avait conçu son système d'auto-gouvernement n'est plus un problème aujourd'hui, grâce aux nouvelles technologies de l'information. Une nouvelle conception de la révolution politique naît : elle est non violente, affranchie du concept de "Grand soir". Il n'y aura ni Avant, ni Après (le passage à l'Eden), cher aux révolutions blanquiste ou soviétique, pas de rupture, mais un processus progressif de conquête démocratique de l'opinion des gens, une confrontation permanente des idées. "C'est en ce sens, conclut Jean Lojkine, qu'on peut transformer l'utopie habermassienne d'un “espace public de discussion” en une forme moderne de démocratie et de transformation révolutionnaire pacifique." n |
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* Agrégé
de philosophie, directeur
de recherche en sociologique au CNRS. L'intégralité
du texte
a été publié
aux éditions
de l'Atelier,
in le Manifeste communiste aujourd'hui, p.226 et suite. Jean Lojkine est l'auteur notamment de la Révolution informationnelle,
1992, PUF, Entreprise
et société,
1998, PUF,
le Tabou
de la gestion,
éditions
de l'Atelier, 1996. |