|
POINTS DE VUE/CONVERGENCES Par Jean-Claude Oliva |
|
Débat entre François Dufour* et Sylvie Mayer** Voir aussi Lexique |
| L'intégration sur le marché, et même sur le marché financier, de nouvelles activités qui étaient auparavant l'apanage du monde paysan, signent un nouveau déploiement du capitalisme. Qui est en train de montrer ses limites : dégâts sociaux, sanitaires et environnementaux ; convergences entre les agriculteurs en lutte et l'opinion publique. |
| François Dufour : La mission des agriculteurs est à la fois la production et l'occupation des territoires, le façonnage des paysages et la gestion de l'eau et du sol. La politique agricole commune s'est construite à l'origine autour d'objectifs de sécurité alimentaire qui relevaient d'abord de la souveraineté alimentaire. Il s'agissait de répondre aux besoins des populations et de sortir de la pénurie. Différents mécanismes politiques et financiers ont été mis au point. L'agriculture productiviste a démarré au début des années 70 quand cet objectif de production a été atteint. Avec l'évolution des techniques, les premiers excédents sont apparus et les firmes d'aliments pour bétail, par exemple, ont vu dans l'élevage le moyen de faire fructifier des capitaux. Un modèle plus intensif s'est constitué : élevage de porcs ou de volailles en batterie dans un milieu très restreint, hors sol, avec un rendement maximal de muscle dans un temps plus court... Toute la recherche sur les aliments pour bétail a été orientée dans ce sens. Tout a suivi pour permettre l'exportation de matières premières à bas prix. Cette agriculture a été tournée vers le commerce mondial en faisant entrer des devises mais en en faisant aussi beaucoup sortir. Aujourd'hui les OGM, mais aussi l'utilisation des hormones ou des antibiotiques comme activateurs de croissance constitue la deuxième génération de ce productivisme effréné. |
| Sylvie Mayer : La révolution verte dans certains pays en développement comme l'intégration et l'intensification agricoles dans les pays les plus développés constituent une adaptation réussie du capitalisme. L'intégration sur le marché, et même sur le marché financier, de nouvelles activités qui étaient auparavant l'apanage du monde paysan, signent un nouveau déploiement. Le Parti communiste a mené d'importantes batailles dans le monde rural pour sauvegarder l'agriculture petite et moyenne, l'exploitation familiale. Avec les OGM en particulier et les biotechnologies en général, nous assistons effectivement à une nouvelle étape du capitalisme, dans une compétition forcenée, avec une productivité qui n'est plus seulement basée sur la quantité mais aussi sur la "qualité" : des produits résistants aux maladies, aux intempéries, des méthodes et des espèces modifiées qui exigent moins de pesticides, une amélioration de la qualité commerciale – avec tout un débat public sur la forme et sur le goût – et une volonté de domination du monde, par une relance de la guerre alimentaire. Par exemple, le gène "terminator" généralise les semences stériles : elles donneront des plantes dont les graines ne pourront être replantées. Les agriculteurs sont ainsi obligés de racheter chaque année les qualités qu'on leur impose, avec des herbicides adaptés, c'est-à-dire un véritable kit. Il s'agit bien d'une nouvelle étape de l'intégration. |
| F.D. : Avant que n'émergent les problèmes sanitaires et de pollution, ce productivisme a causé des dégâts considérables au monde paysan. Le nombre d'exploitations en France est passé de 4 millions en 1960 à 680 000 ! Dont 50% à temps complet et 50% en pluri-activité. 19% des exploitations possèdent 60 % de la production française. Poussées à l'extrême, les technologies mises au point peuvent très bien nourrir la France et l'Europe à partir d'une dizaine de départements seulement. La casse sociale ainsi opérée n'est jamais répertoriée dans les coûts de production. Au nom de la sacro-sainte vocation exportatrice affirmée par les politiques, on a fait fi de tous ses effets négatifs sur les populations et leur environnement. Le soutien public aux plus grosses exploitations, l'absence de redistribution des aides, en particulier vers l'agriculture paysanne, montrent bien les choix politiques effectués. Nos gouvernants ont cru juguler la faim dans le monde en développant l'agriculture en Europe et en Amérique, au mépris des peuples du Sud. Les agricultures paysannes de tous ces pays où la moitié de la population vit encore de la terre, seraient laminées par le modèle dominant. L'impérialisme et la restructuration des grands groupes comme Monsanto, Novartis, etc., avec les négociations de l'OMC, mettent en danger l'agriculture paysanne partout dans le monde. Alors que de plus en plus de citoyens sont attachés au rôle des paysans dans la société et à comprendre comment sont produits leurs aliments. |
| S.M. : On peut faire le parallèle avec la robotisation dans l'industrie. Des techniques au service d'une compétition accélérée, d'un productivisme effréné, d'un profit total ... La situation des paysans n'est pas améliorée par ces techniques. Les convergences s'affirment aujourd'hui entre l'action de la Confédération paysanne, les consommateurs, les intérêts des citadins pour la qualité de l'eau, etc. Tout le monde a intérêt à dire stop à cette façon de produire. Cette logique atteint ses limites. C'est le cas dans d'autres secteurs d'activité, par exemple, les transports. Les routiers avec l'encombrement inéluctable des routes, en viennent eux-mêmes à l'idée de mettre les camions sur les trains. J'ai rencontré des paysans qui sont passés de la culture du maïs à celle de l'herbe : en abandonnant la prime au maïs, ils se sont rendus compte qu'elle était dépensée – avant même l'achat de la semence – en pesticides et en vétérinaire. Leurs bêtes produisent moins de lait mais de meilleure qualité et ils s'y retrouvent financièrement avec moins de dépenses en amont. S'il y a une prise de conscience dans le monde paysan, l'opinion publique et les consommateurs refusent aussi la logique productiviste ; si on y ajoute des agriculteurs américains inquiets de voir leur maïs trangénique refusé par les ditributeurs, ces rapports de forces nouveaux peuvent conduire à des décisions politiques nouvelles. |
| F.D. : J'ai vécu cette prise de conscience. Je me suis installé dans un système intensif où j'ai passé des moments difficiles. Il faut revenir à ce qu'on n'aurait jamais dû perdre : le lien entre le raisonnement agronomique du paysan et des animaux et des végétaux. C'est bien le sens de la mission d'un agriculteur qui doit essayer de produire le maximum en gardant un milieu sain pour les générations futures. La difficulté, c'est que les accords politiques, comme ceux de Berlin (1), continuent à soutenir financièrement le modèle intensif. On a fait miroiter des soutiens financiers aux agriculteurs et on les a entraînés dans cette logique productiviste. Beaucoup d'entre eux en sont victimes et seraient prêts à changer complètement de pratiques pour répondre à la demande sociale si la politique agricole suivait. Les citoyens et les contribuables peuvent et doivent imposer que l'argent public versé à l'agriculture serve à répondre à cette demande sociale. Mais les lobbies des OGM, des antibiotiques ou des hormones sont assez puissants pour imposer des politiques publiques allant dans leur sens. |
| S.M. : Ces lobbies sont très puissants mais en même temps, il existe des outils nouveaux sur lesquels on peut s'appuyer et qu'on peut mettre en contradiction avec la politique agricole commune, avec les accords internationaux et l'OMC. La loi d'orientation agricole peut être, avec cette volonté d'aller vers la qualité, vers la protection de l'environnement, avec les contrats territoriaux d'exploitation (CTE), un point d'appui. Mais si la réforme de la politique agricole commune va encore dans le sens du productivisme, la loi française sera inefficace. Ce serait un mauvais choix d'orienter les agriculteurs à travers la loi d'orientation agricole vers le gardiennage de la nature. La production alimentaire doit rester leur fonction première. L'une des chances de progresser pour l'Europe n'est pas de s'aligner sur le tiers monde, avec une production de masse pas chère ; c'est de monter les qualités dans tous les domaines. Cela demande des gens très qualifiés – c'est le cas dans le monde paysan – pour faire des produits de haute qualité et cela pose aussi la question du pouvoir d'achat des consommateurs et du revenu des paysans. |
| F.D. : Producteur de pommes pour le jus de pomme et pour le cidre, en Normandie, en raisonnant différemment mes techniques, j'ai réglé des problèmes sanitaires d'invasion de chenilles ou de pucerons, que mes voisins continuent à subir parce que leurs arbres sont fragilisés par les produits utilisés. Pour l'homme, les problèmes de maladies ou d'intoxications alimentaires ont été réduits ces dernières décennies mais qui peut dire que l'incorporation massive d'antibiotiques dans l'alimentation du bétail sera sans conséquences sanitaires ? La re cherche des technologies génétiques peut être intéressante pour la santé ou l'évolution des semences. Mais on a été mis devant le fait accompli, les paysans ont été pris en otage. C'est ce qui a conduit la Confédération paysanne à hausser le ton pour permettre un véritable débat public. Elle a demandé un moratoire pour repousser de plusieurs années l'introduction des OGM afin de mieux connaître leur utilité, leur rôle et leur impact sur la santé et l'environnement. Et parce qu'il y a d'autres réponses. Par exemple, la rotation des cultures est une solution pour éviter la pyrale sur le maïs. La vulgarisation agricole, les centres techniques de développement n'auraient pas dû perdre cette démarche. Cela pose le problème de la recherche publique, de son rôle, de sa mission, de son indépendance. |
| S.M. : Concernant les OGM, il ne faut pas balayer la possibilité d'utiliser la génétique pour améliorer la qualité de production, pour lutter contre les pollutions. Encore faut-il que cela soit l'objectif recherché, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Cette technique peut donner le pire et le meilleur. Le meilleur, c'est par exemple, la production de médicaments par des bactéries. On envisage aussi des vaccins par voie alimentaire ou encore des hormones de croissance... Mais il y a risque quand on laisse la recherche aux mains des multinationales ou quand on fixe à l'INRA des missions nouvelles d'accompagnement des semenciers et non plus de recherche fondamentale indépendante. Si on continue dans cette voie, nous serons, dans la décennie qui vient, complètement dépendants des Etats-Unis à travers les grandes firmes. Il faut aussi s'interroger sur la façon dont les biotechnologies peuvent être mises au service de la vie et du monde rural alors qu'on a décidé que les gènes sont brevetables! |
| F.D. : C'est aussi la mise en cause du droit ancestral des paysans à ré-utiliser leurs semences. Jusqu'à aujourd'hui, la moitié environ des agriculteurs en France utilisent leurs semences sur deux ou trois années. Une directive européenne de 1997 a soumis l'obtention de primes pour le blé dur à l'utilisation de semences certifiées, montrant ainsi le lien entre cette Europe et les firmes. Alors que l'Europe produit des excédents, notamment en céréales. Au nom de la globalisation, l'arrivée des nouvelles technologies peut balayer tout le savoir-faire local, obtenu par les croisements et la recherche en lien avec les paysans, dans un milieu naturel. |
| Quand le modèle dominant ne prend pas en compte toutes les conséquences (l'aspect social, l'eau, le sol), c'est le reste de la collectivité qui les assume. En intégrant ce coût, le modèle actuel n'est pas rentable. Si les aides publiques étaient réorientées vers une agriculture utile à la société, cela changerait également la donne.Les producteurs doivent maîtriser leur sol, leur milieu végétal et animal mais pas aller au delà. La meilleure solution, c'est que l'agriculture de chaque pays produise pour ses besoins, en organisant ensuite l'échange de produits selon ce qui se fait ou pas dans tel pays, les problèmes rencontrés, etc. Et ne pas s'en remettre à la logique de marché, qui conduit à déverser des quantités importantes pour nourrir des populations pauvres – mais ont-elles les moyens et les devises pour les acheter ; et à faire chez nous, des "niches de qualité" pour des gens riches. A société duale, agriculture duale ! Ce n'est pas notre conception. La Confédération paysanne et le mouvement mondial Via campesina promeuvent une agriculture qui nourrit les populations, occupe les territoires et préserve l'environnement. |
| S.M. : Effectivement, il y a d'autres critères que ceux du modèle dominant, qui n'entrent pas dans les calculs économiques aujourd'hui : la préservation de la richesse du sol, de la qualité de l'eau, le résultat social, la mise au chômage des paysans, la désertification, le risque de conflits internationaux. Lier le développement économique à la réponse aux besoins sociaux, à la solidarité internationale et intergénérationnelle à travers la protection de la planète, c'est aussi notre conception du développement durable. n |
|
*François Dufour
est secrétaire
national et porte-parole de la
Confédération
paysanne. **Sylvie Mayer
est chargée
de l'environne-
ment au comité
national du PCF
et conseillère régionale
d'Ile-de-France. 1. Accords
sur la politique agricole
commune, signés à Berlin en mars 1999. |
|
Lexique
|
|
Gène
Unité de
transmission héréditaire
de l'information génétique.
Un gène
corrrespond
à un segment d'ADN
comprenant
la séquence codant
une protéine
et les séquences
qui en permettent et régulent l'expression.
Génome
Ensemble
des gènes
d'un organisme,
présent
dans chacune de ses cellules. |