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OUVERTURE/DEBAT Par Françoise Amossé |
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| Le thème était vaste, suffisamment pour que les cinq débatteurs *, aux expériences diverses, puissent s'y inscrire. Il était également "enthousiasmant", de l'avis de tous. |
| C'était à la Fête de l'Huma au stand regards, avec Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe, Yasmine Boudjenah, députée européenne, Daniel Durand, secrétaire national du Mouvement de la paix, Jean-Claude Guillebaud, écrivain, et le père René Santraine, de l'épiscopat français. |
| L'ambition affichée par le thème du débat a conduit à une série de remarques de deux ordres. Pour Jean-Louis Sagot-Duvauroux et Jean-Claude Guillebaud, il importait de signaler d'abord les lieux de souffrance de la fraternité, "fraternitude", un terme que préfère utiliser le philosophe pour exprimer l'extraordinaire lourdeur et la permanence de ces "histoires de familles" qui nous réunissent et nous divisent, des histoires de haine qui s'inscrivent dans notre corps d'hommes-femmes, de Noirs-Blancs, des histoires d'assujettissement et, maintenant, "l'envahissement des critères marchands" alors que "l'humain" se considère "sans prix". |
| Le journaliste Jean-Claude Guillebaud, lui, avertit d'emblée de ce besoin d'évoquer d'abord "ces douleurs que j'ai amassées, celles des gens du Sud", autres histoires d'assujettissement, histoire d'une "occidentalisation" qui relève tout simplement de "l'imposture" : quelles valeurs universelles a-t-on diffusées ? demande-t-il, quand cette occidentalisation dont nous nous réclamons a pour synonyme, avant tout, "dévastation". "Cette culture qui s'impose, l'avidité consumériste, les sous-cultures des séries télévisées américaines, le Tribunal pénal international ? C'est notre nihilisme", exporté, imposé à des gens qui, "agressés, n'auront comme seul recours que le repli identitaire, la barbarie". Pour le témoin de cette fin de siècle, il ne faut pas comprendre autrement le retour en force de la tradition dans nombre de pays du monde : "La société se barricade devant la mondialisation marchande." Imposture ? "Nous y sommes quand nous prétendons lutter contre la barbarie." |
| Ces douleurs, cette souffrance intrinsèque de l'idée de fraternité cohabitent cependant avec une vision plus évolutive des rapports sur la planète. Pour Yasmine Boudjenah, la mondialisation oblige à parler de fraternité dans ce contexte, celui "d'une modernisation de la société mondiale, car aujourd'hui il existe plus de moyens pour vivre unis, mais quand des frontières tombent d'autres se créent, à travers l'argent". Daniel Durand voit à l'heure de la globalisation l'intéressante émergence de "solidarités autant individuelles que collectives", une combinaison qui se donne à lire dans nombre d'événements, comme "la naissance du concept de droits humains à la vie, à la paix, la lutte contre les mines anti-personnels ou contre la tyrannie de l'OMC". |
| Logiquement, le père René Santraine envisage la question de la dimension spirituelle : "a-t-elle sa place et est-elle constitutive de la fraternité ?", demande-t-il. Une question d'actualité alors que celui que les médias et le pouvoir appelaient "l'évêque rouge" vient de décéder. Il s'agit évidemment de Dom Helder Camara, à qui la théologie de la libération doit tout ou presque et qui insistait tellement sur la nécessité pour les plus pauvres de prendre leur destin en main. Car, pensait-il, fondamentalement, "la fraternité ne se bâtira que lorsque les plus pauvres s'organiseront". L'Eglise s'est trop penchée sur la misère du monde, elle "doit changer de cap" et, en ce sens, la déclaration des évêques de France sur la réhabilitation de la politique est essentielle : "il n'y aura pas de vraie fraternité sans citoyenneté". Ainsi, "la remise de dette aux pays pauvres ne suffit pas si c'est un don des pays riches vers les pays pauvres". Il faut acter de nouvelles solidarités, un "traitement d'égal à égal". D'une autre façon pour l'Eglise de voir bouger le monde. |
| Sera-t-on libres avant d'être frères, ou frères avant d'être libres ? Pour Jean-Louis Sagot-Duvauroux, "il faut travailler les inégalités, on ne peut pas de dire simplement qu'on est frère car le fait d'être blanc, homme, communiste, forge des comportements identitaires" spécifiques. Il existe une "dialectique constante entre construction de soi et bagarre contre les inégalités", mais "on se lève toujours d'un lieu où on est libre". Inégalités et classes sociales, "les communistes ne sont-ils pas bien placés pour approfondir cette question ?", interroge en substance le philosophe, au risque sinon que l'on demeure dans l'imposture, redoutée. |
| Pour en sortir encore, Daniel Durand lit dans les expériences des citoyens du monde moult enseignements sur des valeurs et notions en hausse comme celle de la "concorde et la paix civile", qui se construit entre Touaregs et Maliens, mais pas seulement, et qui invitent en fait à une modestie qui serait de bon aloi. |
| C'est Yasmine Boudjenah qui trouve les mots qui touchent en terme d'images de la vie commune, d'histoires à partager, quand elle évoque le sens de la langue française dont Kateb Yacine, rappelle-t-elle, disait qu'elle était "butin de guerre" pour l'Algérien qu'il était. Les raisons de faire de la politique sont multiples et actuelles. Jean-Claude Guillebaud demande qu'"on ne laisse pas tomber" malgré la pression idéologique, Jean-Louis Sagot Duvauroux souhaiterait que "les progressistes sortent de cette tétanie" (1) dans laquelle les a jetés l'échec des pays socialistes. "Le premier voeu communiste, rappelle-t-il, n'est-il pas de vivre ensemble, à chacun selon ses capacités, ses besoins ?" |
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* Le débat
était excellemment animé par
Arielle Denis. 1. Petit Robert : "excitabilité neuro-musculaire anormalement élevée
se traduisant par des accès de contractures ou de spasmes musculaires, causée par un manque de calcium ou une alcalose respiratoire" (NDLR). |