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OUVERTURE/COMMENTAIRE Par Jean-Claude Oliva |
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| "Nous ne pouvons pas prévoir le futur, mais nous pouvons le préparer." C'est par cette réflexion du prix Nobel Ilya Prigogine que s'ouvre "Un monde nouveau" (1), le rapport de prospective de l'Unesco, présenté par son directeur général Federico Mayor, en collaboration avec Jérôme Bindé, directeur de l'office d'analyse et de prévision de cette organisation. Analyse. (regards a déjà publié un article du philosophe Arnaud Spire ainsi qu'un entretien avec Jérôme Bindé à ce sujet [2].) |
| Nous pouvons préparer l'avenir mais sommes-nous prêts pour le XXIe siècle ? Comment aborder un monde nouveau ? Il ne saurait plus être question de faire table rase du passé, il s'agit d'y puiser. Comme l'a indiqué le philosophe Jean-Joseph Goux, dans "les dialogues du XXIe siècle" organisés par l'Unesco, il est grand temps de revisiter les utopies passées afin de favoriser l'émergence de nouvelles utopies qui aident à repenser la conception du futur. Mais il serait sans doute tout aussi vain d'attendre du passé les repères qui balisent le monde nouveau. |
| Le rapport prospectif international de l'Unesco est un puissant appel à construire des utopies, des valeurs, avec les yeux de l'avenir, avec les exigences de nos successeurs. "Semons dès à présent les valeurs de l'avenir", c'est le sens du plaidoyer de Federico Mayor, selon lequel il s'agit de léguer "à nos enfants un héritage ouvert, vivant, un héritage sans testament". |
| Le temps est à l'élaboration, à l'invention : de ce point de vue, ne devrions-nous pas nous réjouir de vivre pareille époque ? Selon le mot d'Aminata Traoré, la ministre de la Culture du Mali, "la créativité est notre espoir. En premier lieu, la créativité politique". Bien sûr, cela implique une approche lucide de la situation actuelle, un état des lieux qui refuse toute tentation unilatérale. |
| La dénonciation du fabuleux accroissement des inégalités qui mine l'avenir de la planète, dénonciation que nourrit le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et que reprend l'ouvrage de Federico Mayor, ne saurait conduire à un quelconque catastrophisme. Car "l'espoir demeure pourtant. Si plus rien ne paraît garantir un sens de l'histoire gagé sur un avenir radieux, si l'idée d'un salut séculier ne fait plus guère recette, si devant la possibilité du recul et du “régrès”, l'idée même de progrès paraît s'estomper, sa possibilité demeure". |
| Et de citer Prigogine : "les fluctuations locales alliées à l'instabilité peuvent jouer un rôle essentiel dans l'évolution de l'ensemble du système." De petites causes pouvant, dans un climat d'instabilité, engendrer des changements radicaux, il y a place pour l'intervention humaine dans l'histoire. Peut-être ne sommes-nous pas prêts pour le XXIe siècle mais le XXIe siècle non plus n'est pas prêt pour nous. Comme le disait Pier Paolo Pasolini, le futur n'habite pas dans un seul rêve mais dans une multitude de rêves. L'espoir aussi trouve à se nourrir dans le bilan du PNUD : durant les 36 dernières années, l'espérance de vie à la naissance est passée de 46 ans à 62 ans dans les pays en développement. Le taux de mortalité infantile a diminué de plus de moitié depuis 1960 dans ces mêmes pays. L'alphabétisation des femmes – nous y reviendrons – a augmenté de plus des deux tiers au cours des vingt dernières années... Ce sont quelques exemples, il y en a bien d'autres. |
| Comment alors relever les quatre défis pointés par l'Unesco, la paix, la pauvreté, le développement durable, le syndrome du bateau ivre où comme le déclarait Jérôme Bindé dans regards (2) "le maillon faible se trouve dans l'absence de lien entre la vision à long terme et la décision politique ou économique" ? La mondialisation n'est pas univoque, le croire serait renoncer à toute possibilité de l'influer. Thucydide disait : "un dirigeant politique ne doit pas seulement avoir les mains propres, il doit avoir les yeux propres". L'heure de vérité est venue. |
| Commençons par ôter les lunettes roses des uns : "En une ou deux décennies, c'est peut-être le sort de l'espèce humaine qui va se jouer -tant la conjonction des périls fait peser une lourde hypothèque sur le futur". Mais enlevons aussi les lunettes noires des autres : se contenter d'être les prophètes du malheur condamnerait à passer à côté des possibilités, des leviers du changement à notre époque. Le désespoir conduit à la résignation. "Dans les moments de crise, disait Einstein, seule l'imagination importe plus que la connaissance". Un éloge de l'anticipation et de la vision à long terme. Du projet. "Nous devons réhabiliter le temps long. Nous devons porter notre regard le plus loin possible". Les solutions techniques existent. "Le monde nouveau" ne manque pas de propositions. |
| Atout supplémentaire, la conscience des problèmes s'est aiguisée. Face à une mondialisation vide de sens, et devant l'impossible retour au contrat social de 1945, Federico Mayor plaide pour un "nouveau contrat mondial" à l'image de celui de 1945 : "Nous, peuples des Nations unies, résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre...", mais en intégrant l'émergence de l'individu, la revendication d'autonomie et de liberté personnelle, la société des réseaux... Dans ce sens sont esquissées "quelques images de futurs possibles et aussi de futurs désirables". Cela passe par un nouveau contrat social, naturel, culturel et éthique qui sera présenté à l'assemblée du Millénaire des Nations unies à New York en l'an 2000. |
| Une des pistes les plus fécondes est la proposition de faire de "l'éducation pour tous, tout au long de la vie, un véritable enjeu démocratique". Il s'agit du principal défi pour le XXIe siècle, d'un objectif que s'est assigné l'Unesco dès 1995 et qui pourrait, selon son directeur général, devenir concret pour l'humanité à l'horizon 2015, soit dans une génération. Dans la visée de "redonner à l'éducation tout son sens de projet démocratique", est posée la question de la transformation de l'éducation traditionnelle vers une démarche éducative nouvelle permettant de s'adresser au plus grand nombre et de s'attaquer à l'apartheid scolaire et à l'échec actuel de l'enseignement. En débat, la proposition d'enseigner l'informatique non plus comme un élément de connaissance mais comme un langage indispensable à tous ; ou encore celle d'un chèque formation donnant un crédit temps pour la formation, utilisé par chacun à sa guise tout au long de sa vie, mériteraient qu'on s'y arrête davantage. |
| D'autres questions surgissent du monde nouveau comme d'une boîte de Pandore. Comment passer de la société de l'information à la société de la connaissance ? Ma voix est décomptée lors des élections, mais compte-t-elle vraiment ? "Compter au XXIe siècle, ce sera participer (...) Entre la participation citoyenne ou l'hégémonie d'une démocratie professionnelle où la décision est modelée par des groupes de pression et prise par quelques-uns, il faudra bien choisir." |
| Cette lecture dialectique des réalités qu'impose "un monde nouveau" se retrouve avec force dans le chapitre "les femmes font bouger le monde". Fantastique espoir : "D'ici un ou deux siècles, que retiendra de positif l'historien dans le siècle qui s'achève ? Peut-être, outre quelques avancées spectaculaires, le début discret d'un grand bouleversement : la libération de la femme." Déjà, l'amélioration de la condition des femmes obtenue au cours des dernières décennies est indéniable. Et en même temps comme le remarque le PNUD, l'inégalité entre les sexes est la plus prégnante de toutes les inégalités de développement, celle qui traverse tous les pays : tout à la fois des progrès majeurs (en 1970, le taux d'alphabétisation des femmes représentait 54 % de celui des hommes pour 74 % en 1990) et des inégalités intolérables (près des deux tiers des 880 millions d'analphabètes dans le monde sont des femmes). |
| Pourtant, nous savons désormais que l'essor de l'éducation des femmes contribue de manière décisive au développement. Selon une étude menée au Kenya, amener les femmes au même niveau d'éducation que les hommes accroîtrait de 9 % à 22 % les rendements des cultures vivrières ! "D'un bout à l'autre du tiers monde, en milieu rural, c'est sur les femmes que repose l'économie locale" insiste James Gustave Speth, administrateur du PNUD. Comme le disait déjà il y a trente ans Edgar Morin, la femme est "l'agent secret de la modernité". |
| "Les femmes vivent un entre-deux : une époque de transit où voisinent tous les contrastes, un temps de clairs-obscurs violents." Elles sont le révélateur et l'accélérateur des contradictions de notre époque. "Si le XXe siècle a été le siècle de l'émancipation de la femme, le XXIe siècle devra être celui de son accomplissement." Une évidence est frappante : aujourd'hui, ce sont les femmes qui changent le monde, qui font bouger la planète. La femme n'est pas un problème : elle est avant tout une solution, et ce n'est qu'avec elles que nous pourrons construire un monde plus juste, plus libre, plus égal et plus solidaire. |
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1. Un monde nouveau,
Federico Mayor,
Editions
Odile Jacob, 530p, 170F. 2. Regards N°42,
janvier 1999, "L'an 2000,
fin ou
commencement ?" |