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Piéton du monde Par Patrice Fardeau |
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| Jamel Balhi s'apprête à rechausser ses baskets pour parcourir 18 000 km : les Amériques, de l'Alaska à la Terre de Feu, sont au menu. |
| Revenu il y a un an d'un tour du monde des villes sacrées qui lui a valu d'être reçu en tête-à-tête une demi-heure par le pape Jean-Paul II et d'entrer à La Mecque avec les pélerins, Jamel Balhi se prépare à un nouveau périple qu'il devrait accomplir en un an ou un an et demi : il va courir plus de 18 000 km. Il dispose de la santé (son coeur affiche entre 32 et 38 pulsations par minute), mais surtout d'une attitude face au monde incomparable : "Je ne prétends pas apporter du “rêve ” à mes lecteurs. Ma démarche est tout autre" revendique le marcheur infatigable. "J'ai des idées et je cherche à leur donner une existence concrète. Ma vision du monde veut que je rencontre des gens simples et je prends systématiquement des notes sur mes échanges. Mes voyages sont comme une mission que j'accomplis dans un souci de vérité. Le mensonge m'apparaît comme une injustice." |
| Se chercher |
| Les conditions de ses parcours sont toujours les mêmes : un budget minimal, des conditions de vie et de couchage pour le moins sommaires (il avait passé allongé sur un banc la nuit précédant sa rencontre avec le pape). Il y tient, comme s'il avait peur de se laisser broyer par nos sociétés d'argent dont il peut voir, partout dans le monde, combien elles sont en fin de compte minoritaires et contraires à l'image que les médias en donnent : "Dans quelques semaines débutera ma course dans les Amériques. Il m'est déjà arrivé de me rendre en Californie et il y a toutes les chances que la vision que je vous en rapporterai ne sera pas celle d'Hollywood. Mon monde n'est pas celui des paillettes. Ma façon de voir ne requiert pas de diplôme : elle réside seulement dans la faculté de regarder les choses. L'Amérique que j'ai déjà rencontrée est misérable. New York est sordide, sale. C'est la poubelle des Etats-Unis. J'y ai rencontré des rats, des lépreux, des clochards, des gens très très pauvres. Rien à voir avec la vision qu'on en a. Imaginez qu'on représente le Français avec un béret et une baguette, habillé à la Bourvil. Serait-ce la France ?" |
| En dépit de son nom, ce jeune homme de trente-cinq ans né à Lyon se revendique résolument lyonnais, région dont il possède la langue avec fierté et amitié. Et il se fâche si quiconque s'avise d'en faire un "maghrébin correct". Il se pense et se vit Européen, même si sa pensée et son existence tendent vers l'universel : il court pour connaître les autres aussi exactement que possible, témoigner de leur existence et, peut-être essentiellement, se chercher lui-même. Son tour du monde des villes sacrées, dont il a tiré le très beau et passionnant livre les Routes de la foi (Le Cherche-midi éd.) a été une quête de sa propre croyance : est-il athée ? "Se dire athée n'est-il pas s'inscrire de nouveau dans une forme de croyance ? s'interroge-t-il, je suis toujours en quête, une espèce de quête perpétuelle". |
| Aussi court-il après lui-même et après ce monde qui se fuit, comme horrifié par ses propres réalités. Celles-ci, Jamel les affronte avec une modestie et un détachement qui n'est qu'apparent. Il est fruit de sa lucidité. Ses amis ont cru déceler, à un moment de son périple dans les villes sacrées, une coupure. Dûe probablement à la consternation devant des hélicoptères tournoyant au-dessus d'enfants et dont des hommes armés visaient la tête. Banalités quotidiennes que d'aucuns s'efforcent d'oublier, voire de taire. |
| Assimiler |
| Balhi, lui, se veut inscrit tout entier dans le monde, pleinement et en permanence. Et il entend nous faire partager son engagement : "Sur la route, je suis comme une plaque sensible qui ingurgite des sensations, des idées et j'ai un esprit qui est comme une batteuse à idées, à gerbe d'idées. Je sélectionne, prenant ce qu'il y de meilleur pour moi, ce qui ne m'empêche évidemment pas de m'indigner. Le but de mes voyages est avant tout d'évoluer." Le regard de Balhi ressemble au scalpel qui découpe les séquences du vécu pour mieux l'appréhender. |
| Autant dire qu'il se place comme le scientifique ou le philosophe, tentant de mettre son objet à distance pour mieux le cerner, cela après s'être immergé dans le monde et ses souffrances. "Mon livre n'est que la transcription des réalités. Cependant, j'estime que le monde peut être très beau aussi. J'ai essayé d'aller au-delà d'une certaine noirceur de notre planète (la pollution, l'abus de tout, y compris des religions, les surenchères), démarche qui m'inspire. Dans les lieux de malheur, je dois toujours rester en éveil et c'est ce qui me permet d'écrire." Photographe professionnel, Balhi s'est mué, comme peuvent en juger les lecteurs des Routes de la foi, en un écrivain authentique et fort. Les réalités ne lui ont toutefois pas ôté son humour : "Je ne suis pas fait pour vivre la vie de mon voisin de palier. Cela tombe bien : j'habite au rez-de-chaussée et je n'ai pas de voisin." |
| Cet iconoclaste s'est laissé enfermer dans le Saint-Sépulcre avec une compagne de rencontre pour y passer la nuit. Au matin, devant un gardien interloqué, il répond qu'ils ont prié. Mais l'amour n'est-il pas une prière ? Si l'on devait juger les hommes sur leurs intentions, nul doute que celles du migrateur seraient "pures". Il n'a aucun savoir définitif à vendre, aucune vérité à asséner, en dépit de son expérience. Seulement une quête à échanger, des interrogations. Sa voix même dit sa retenue, son... écoute. Ce moderne Sisyphe pressent qu'il ne parviendra jamais au bout, qu'il n'existe pas de clôture, qu'il faut chaque jour sur l'établi remettre son ouvrage : "Mon travail consiste à poursuivre mon chemin tous les jours, c'est de vivre. C'est une forme de combat, d'ambition qu'il faut mener à terme, poursuivre encore et encore. Quand on a trouvé sa route, il est bon de la poursuivre ; de ne pas s'arrêter en chemin." |
| Transmettre |
| Un tel homme ne peut qu'attirer l'attention de ceux dont la fonction est d'aider. Balhi est ambassadeur de l'Unesco, répertoriant les besoins des pays traversés en matière d'équipements sportifs, fussent-ils modestes (chaussures par exemple). Parmi les dizaines de pays visités, trois retiennent le plus son affectivité : le Liban, l'Iran, l'Albanie. Il a trouvé dans ce dernier un rythme à la mesure des individus qui vivent, propre à favoriser la maîtrise de soi par soi. Sans cela, comment s'engager dans le monde ? Comment échanger ? Comment prendre du plaisir ? Vous l'avez compris : cet être hétérodoxe n'a rien à voir avec un lèche-vitrines, avide de posséder une voiture de luxe puissante et des objets de consommation qui miroitent aux yeux du (trop) grand nombre. Il n'a pas de casque sur les oreilles et n'éprouve aucun besoin de force décibels. Il s'applique seulement à exercer correctement son métier, celui que Cesare Pavese a magnifiquement exprimé dans un titre : le métier de vivre. |
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