Regards Octobre 1999 - Vie des réseaux

COLLIMATEUR
Comment ça va ?

Par Guy Chapouillié


Cette question, très à l'honneur dans la conversation ordinaire, signe d'une politesse qui insiste, reçoit fréquemment la réplique d'un "très bien merci !" comme pour clore là une investigation, peut-être courtoise, mais jugée trop curieuse d'une intimité souvent fertile en histoires diverses et autres drames peu ordinaires. Alors chacun y va de sa suture "ça va !" et parlons d'autre chose, pourquoi pas des autres, du voisin, du collègue. Si bien que, lorsque France-Télévision inscrit dans ses programmes la question en question je ne peux pas m'empêcher de penser à ce qui ne va pas, à ce qui ne perce pratiquement jamais les écrans, et je redoute les réponses livrées dans un désordre bien réglé, pâle imitation du réel, jamais à la mesure de la turbulence qui remue en tous sens, de manière confuse et contradictoire, le monde. Or dès la rentrée, où derrière les grilles, les mêmes remplacent les mêmes, les gensdetélé s'agitent, comme toujours, pour toucher à tout en triant dans le foisonnement du monde certaines choses de la vie, au rythme des urgences toujours plus urgentes, comme si seule la vitesse comptait ; nulle part et ailleurs, Naguy court après son ombre.

Néanmoins, loin d'être aveugles, les écrans profilent un horizon où il est de plus en plus difficile de ne pas voir les lézardes d'un système de vitesse et de productivisme où la bourse joue chaque jour contre la vie. Dans de singulières consécutions, les amateurs de cèpes profitent d'une bien belle saison et la famille Eltsine de bonnes rentrées, merci ! Mais la télévision, qui peut avoir du coeur, n'oublie pas les consignes et répète jusqu'à la nausée l'éloge d'étoiles dont la lueur provient le plus souvent de mondes éteints, c'est bien connu !, le corps gracile et blond, la foulée fluide, la roumaine Gabriela Szabo survole le 5000 m féminin et glane de l'or pour un pays rongé au quotidien par la morne répétition du râle de nombreux enfants minés par les maladies de la misère qui réclament d'autres urgences ; en outre, si le bleu des athlètes français a aussi des reflets dorés et argentés, le bleu que je lui préfère a l'éclat du pénicillium roqueforti, cette fertile moisissure qui ennoblit le lait de brebis et sur laquelle les Etats-Unis pratiquent un chantage inqualifiable. Ne nous y trompons pas, le boeuf aux hormones dont Clinton veut nous gaver est une qualité de la productivité extrême, le signe d'une recherche à tout prix de la rentabilité mais sûrement pas du bien-être ; cette viande n'a jamais été une option pour les pauvres ni une promesse de sol pour les paysans sans terre du Brésil ou d'ailleurs, elle est plutôt l'agent d'une standardisation de la nourriture à partager dans des lieux d'illusion où s'anéantirait la lutte des classes.

Dans ces conditions, le refus du paysan français de sombrer dans la boue pour s'aligner sur une "sale bouffe" rejoint la défense du droit des peuples de se nourrir comme ils le choisissent. C'est une jacquerie croquante, intelligente et populaire car elle est soucieuse de la santé de tous et pose la question majeure d'un choix de société ; c'est un cri et c'est un chant. Sa violence spectaculaire qui insiste et persiste vient de cette longue agonie du monde paysan auquel, depuis trop longtemps, on a demandé de produire toujours plus, à des prix de plus en plus bas, pour enrichir les fabriques. La télévision et la radio ont mis du temps à prendre ce mouvement au sérieux ou plutôt à le comprendre, jusqu'à évoquer les méfaits d'un antiaméricanisme primaire ; une piètre tentative de diversion. L'affaire est d'une autre nature car, à l'instar du barbare qui est un homme infidèle à son humanité, le libéralisme, avec sa prétention de fournir un modèle de la totalité, cultive surtout la précipitation et couve la catastrophe, par le marché et la libre concurrence sans régulation, d'un développement anarchique du sujet et la faillite de l'universel ; le chez-soi l'emporte sur le chez-nous.

Qui peut ignorer qu'un monde fragmenté produit toujours des effets de barbarie, et qu'un peuple dépourvu d'Etat est démuni face à la conquête et à l'oppression ? Etre moderne, c'est combattre, un homme qui se bat, quelle que soit l'issue du combat, est un homme libre, José et ses compagnons sont des hommes qui nous enseignent la liberté, la solidarité et la fraternité. Une leçon de vie dont les gensdetélé feraient bien de s'inspirer.

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