Regards Octobre 1999 - La Planète

TURQUIE
Les Kurdes ne sont-ils que des “Turcs des montagnes” ?

Par Bernard Louvel


Après la condamnation à mort d'Abdullah Ocalan, le PKK dépose les armes, fait retraite et dit vouloir agir désormais sur le seul plan politique. Mais pour le moment, toute possibilité d'action légale semble entravée par les autorités turques. Un peu d'histoire.

La langue des peuples kurdes se rattache à la branche iranienne des langues indo-européennes. A partir du VIIe siècle, commence leur islamisation, la plupart adopte l'Islam summite. Les rivalités entre l'Empire ottoman et l'Empire perse font tomber au XVIe siècle les diverses principautés kurdes dans les territoires de ces deux empires. La dispersion actuelle des Kurdes parmi plusieurs Etats résulte toutefois en grande partie du partage de l'Empire ottoman opéré par les grandes puissances après la Première Guerre mondiale.

Le Traité de Sèvres imposé en 1920 par les Alliés au gouvernement ottoman prévoit l'autonomie locale pour les régions où domine l'élément kurde à l'Est de l'Euphrate sur le territoire de la Turquie. La population pourra ultérieurement accéder à l'indépendance, si toutefois les alliés estiment cette population capable de cette indépendance. La population habitant la région de Mossoul (au nord de l'Irak sous mandat britannique) pourra, si elle le désire, rejoindre cet Etat kurde.

Le traité de Lausanne signé en 1923 avec la nouvelle Turquie kémaliste rend caduc le traité de Sèvres. La région de Mossoul, qui s'est avérée renfermer d'importants gisements de pétrole, restera sous la domination britannique. En 1946, dans la partie Nord de l'Iran cette fois-ci, sera proclamée la République kurde de Mahabad. Elle sera écrasée par l'armée iranienne, quelques mois après le retrait des troupes soviétiques du Nord de l'Iran.

Un peuple sociologiquement modifié

Les estimations du nombre actuel des Kurdes varient selon les sources. Selon celles le plus souvent admises, il serait de 25 millions : 12 à 15 millions en Turquie (notamment dans le sud-est anatolien), 6 millions à l'est de l'Iran, 4 au nord de l'Irak, près d'un million au nord de la Syrie et quelques centaines de milliers dans le Caucase, principalement en Arménie. Ce sont des régions limitrophes où les populations kurdes sont dominantes. Divers mouvements migratoires ont cependant essaimé les Kurdes dans d'autres régions des pays cités. Les peuples kurdes auxquels il a été parfois reconnu certains droits dans plusieurs pays à certaines périodes ont toutefois été, à des degrés divers, victimes de répressions, parfois féroces.

La révolution kémaliste des années vingt mit fin au califat et au sultanat et engagea la Turquie sur la voie de la modernisation. La modernité du nouvel Etat impliquait la laïcisation et l'affirmation de la turcité au nom de l'unification de la Turquie. Pour les Kurdes, les effets seront négatifs. A partir de 1924, ils seront l'objet d'une turquisation forcée. Les associations, les écoles et les publications kurdes furent dissoutes et, en 1932, tout usage de la langue kurde en public fut interdit. Les Kurdes officiellement n'existaient pas, il n'y avait que des "Turcs des montagnes".

Après la Deuxième Guerre mondiale, en même temps que la Turquie se rapproche des Etats-Unis, est instauré un multipartisme de façade. La situation du peuple kurde ne s'améliore pas pour autant. Les divers gouvernements turcs, sous contrôle étroit de l'armée, continuent à nier l'identité kurde. Pour l'idéologie dominante turque, les Kurdes ne sont en fait que des Turcs "kurdisés" dans une période antérieure par les féodaux kurdes.

Les tribus kurdes se sont révoltées à plusieurs reprises. La plus importante révolte est celle de 1925 consécutive à l'interdiction de la culture kurde et à la laïcisation perçue comme une atteinte à la religion islamique. Depuis une cinquantaine d'années, le peuple kurde s'est sociologiquement modifié. L'urbanisation a dégagé les populations urbaines du cadre traditionnel tribal de l'époque ottomane. La paupérisation des campagnes puis la guerre ont accéléré les mouvements de populations vers les villes, non seulement dans les zones de peuplement kurde, mais également dans les principales villes turques, à commencer par Ankara et Istanbul, et causé une forte émigration à l'étranger.

Répression et radicalisation, les deux facettes d'un conflit

Tandis que le mouvement national kurde affirme une nouvelle identité reposant toujours sur la langue et la culture, les coups d'Etat militaires de 1960 et 1971 n'entraînent que répressions accentuées contre les Kurdes et tous les courants progressistes dans le pays. Le troisième coup d'Etat militaire d'après-guerre, en 1980, dont sont issus les gouvernements civils ultérieurs sous le contrôle étroit de l'armée, aggrave la répression. Les mouvements kurdes semi-légaux sont anéantis.

La répression des idées et des activités pro-kurdes avaient conduit à une radicalisation d'une partie du mouvement kurde. En 1978, Ocalan fonde le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui, à ses débuts, se réclame du marxisme-léninisme. En 1984, ce parti se lance dans la lutte armée qui, depuis, dure toujours. Le PKK utilise l'arme du terrorisme, en particulier contre les "protecteurs de villages" et leurs familles (les protecteurs de villages sont des Kurdes qui se mettent au service de l'armée turque), tandis que l'armée turque incendie et détruit des milliers de villages kurdes, ce qui est attesté par un rapport spécial d'Amnesty international.

Les gouvernements successifs, militaires ou civils, refusent toute solution politique. Ils allèguent qu'il n'y a pas de question kurde en Turquie mais un problème de lutte contre le terrorisme. En avril 1991, une loi dite antiterroriste a renforcé la législation répressive. C'est en vertu de cette loi que l'écrivain Yachar Kemal a été poursuivi pour "propagande séparatiste" après avoir publié dans l'hebdomadaire allemand Der Spiegel un article où il dénonçait l'étouffement du peuple kurde et les méthodes d'intervention de l'armée turque.

L'Europe entre condamnation et coopération

Toute possibilité d'action légale est entravée. Le Parti de la démocratie, qui avait pu faire élire plusieurs députés, est dissous et ses députés sont emprisonnés. La reconstitution d'un Parti de la démocratie du peuple (MADEP) s'est heurté au système électoral qui requiert d'obtenir au moins 10 % des voix dans l'ensemble de la Turquie pour avoir des représentants. Depuis le début de l'année, une procédure d'interdiction est entamée contre ce parti.

Le gouvernement de Mesut Yilmaz a dû démissionner en novembre 1998 à la suite des accusations de corruption et de liens avec la mafia qui ont été portées contre lui. Le gouvernement intérimaire de Bulent Ecevit, qui représente la gauche nationaliste, et qui est responsable de l'arrestation d'Ocalan, a écarté une nouvelle fois toute solution politique.

Pourtant Ocalan, dans une Conférence de presse tenue à Rome en novembre 1998, avait avancé une proposition de solution politique et de paix du problème kurde et demandé à l'Europe de la soutenir : cessation des actions militaires contre les villages kurdes, retour des réfugiés, autonomie du Kurdistan sans toucher à l'intégrité territoriale de l'Etat turc, reconnaissance pour les Kurdes de toutes les libertés dont jouissent les citoyens turcs, reconnaissance de l'identité de la langue et de la culture kurde, pluralisme et liberté de religion.

La Turquie se croit forte de sa position géostratégique qui, après en avoir fait un bastion avancé contre les pays de l'Est, l'a affirmé dans son rang de puissance régionale lors de la guerre du Golfe. L'Union européenne n'est pas avare de condamnations mais a accepté la conclusion d'une union douanière avec la Turquie pour laquelle elle est son principal partenaire commercial. La France qui est devenue le premier investisseur dans ce pays fait profil bas.

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