Regards Octobre 1999 - La Planète

TURQUIE
Au pays du Loup et du Croissant

Par Pierre-André Chanzy


Depuis les élections législatives d'avril, la Turquie est parcourue de séismes naturels et politiques. La tragédie se double d'un désastre économique car la région touchée constituait le poumon industriel du pays. Le film catastrophe de ces derniers mois.

Saura-t-on jamais, au-delà des chiffres officiels, le nombre des victimes du tremblement de terre ? Il se compte par dizaines de milliers. La tragédie se double d'une catastrophe économique car la région touchée constituait le poumon industriel de la Turquie. Dans les premières heures, le désarroi de l'Etat fut complet. L'armée, elle-même frappée dans la base navale de Gölcuk, fut comme paralysée. Il fallut attendre quatre longues journées pour qu'elle intervienne. La colère de la population est alors dirigée à la fois contre l'inefficacité et les promoteurs corrompus dont les constructions se sont abattues comme des châteaux de cartes. Le pouvoir s'est, enfin, rendu compte que la mesure était comble. La loi d'amnistie prise à l'occasion du 75e anniversaire de la République aurait pu entraîner comme conséquence l'effacement des peines pour des promoteurs immobiliers. Le président Demirel y a mis son veto au grand soulagement populaire.

Le séisme a d'autre part entraîné un glissement de terrain, heureux celui-là, provoquant un rapprochement entre la Grèce et la Turquie. A Saariselika, en Laponie, début septembre, où se réunissaient les ministres des Affaires étrangères des Quinze, le Grec Georges Papandréou s'est montré modéré et conciliant. Les innombrables gestes à l'égard des Turcs dans le malheur sont venus de la population grecque. C'est un message politique fort. Le gouvernement grec relaie ce message en approuvant pour la première fois le fait que la Turquie puisse faire acte de candidature. Reste l'essentiel : qu'elle s'adapte aux règles, droits et usages européens. Ce qui sera une longue, très longue route. Qu'il ait fallu se réunir en Laponie pour réchauffer l'atmosphère est un de ces clins d'oeil que nous réserve parfois l'Histoire... Il existe en réalité deux Turquie, la maritime et la continentale. aux dernières élections, la première s'est retrouvée dans le parti de la gauche démocratique, le DSP du premier ministre Bülent Ecevit. La seconde s'incarne dans le MHP, le Mouvement national héritier du panturquisme rêvant d'une Turquie dont l'influence s'étendrait de l'Adriatique aux confins de la Chine.

Le nationalisme de gauche et le panturquisme

Cette conjonction entre un nationalisme de gauche, "justicialiste", qui est celui d'Ecevit et du panturquisme est l'élément majeur qui caractérise l'évolution politique et sociologique de la Turquie. L'événement a surpris des observateurs que l'on croyait plus avertis. Il a complètement pris de court des hommes du sérail, des politiques assurés, nous disaient-ils à la veille des élections, que le MHP ne franchirait pas la barre des 10 % obligatoire dans toutes les provinces pour être représenté au Parlement. Non seulement les nationalistes l'ont franchi mais un saut à la perche de valeur "olympique" les a amenés à plus de 18 %. Il y a certes des éléments "objectifs" de nature circonstancielle pour expliquer ce triomphe inquiétant. Au récent sommet de Luxembourg, la Turquie n'a pas été retenue parmi les pays admis prochainement dans l'Union européenne. On n'oserait jurer que les manquements aux droits de l'Homme suffisent à fonder l'opposition des Quinze.

Tout le monde est conscient que les Européens redoutent de voir s'aggraver des problèmes d'immigration et, sans l'exprimer ouvertement, hésitent à inclure un pays musulman dans la communauté. Pour masquer leur réticence, voire leur opposition, l'hostilité de la Grèce sert souvent d'alibi commode. Reste que les Turcs ont ressenti comme une humiliation le sommet de Luxembourg. Puis est survenue l'arrestation d'Ocalan. Elle comprend deux volets : l'un turc, l'autre européen. En politique intérieure, l'arrestation a bénéficié à Bülent Ecevit et, accessoirement, aux nationalistes du MHP. Ecevit, déjà l'homme qui avait largué ses paras sur Chypre, se voit crédité de la capture d'Ocalan.

Le volet "européen", lui, profite surtout au nationalisme "écorché" des Turcs. Voilà qu'après une courte détention le chef kurde est libéré par les Italiens. L'Allemagne qui voulait le traduire chez elle devant ses tribunaux lorsque Ocalan était hors d'atteinte se tait en sept langues lorsqu'il est à sa portée. Ulcérés, les Turcs parlent alors de "trahison" européenne.

Les projections d'un mouvement né au siècle dernier

Et si Ecevit se voit récompensé électoralement, les "Loups gris" descendus des haut-plateaux de l'Anatolie centrale s'accrochent à ses basques et le talonnent. Ils deviennent, dans leur livrée électorale remise à neuf, le second parti turc. Demain, après-demain, certains députés du centre droit pourraient être tentés et l'appoint d'éventuels transfuges pourrait amener le mouvement national à la première place. Ce qui, en bonne logique constitutionnelle, impliquerait la direction du gouvernement. Jusqu'ici, ce n'est pas le cas. Ecevit dirige une coalition avec les "Loups" et l'Anap, le parti de la Mère-patrie de feu Turgul Ozal. La projection dans les premiers rangs des nationalistes du MHP doit donc beaucoup aux circonstances. Cela ne dit pas tout.

L'homme qui a donné corps aux "Loups gris" est mort il y a deux ans. On lui a réservé des funérailles imposantes. Il s'appelait Alparslan Türkes. Cet ancien colonel a connu un destin tourmenté. Une fois vice-premier ministre avec Demirel, une fois – ou plusieurs fois – en prison pour complot et agitation armée contre l'Etat. Les années 70 furent marquées en Turquie par l'affrontement sanglant entre groupes gauchistes et milices d'extrême droite. Les militants d'extrême droite se groupent au sein des "Foyers des idéalistes". Ceux-ci sont organisés en véritables unités de commandement supervisées par Türkes. "Notre guide est le Coran, notre but est le Touran." Telle est leur devise. Entendez par Touran la réunion de tous les turcophones à travers le monde. A l'époque, les "Loups gris" comme ils se nomment agissent à l'instar des squadres mussoliniennes dans l'Italie d'avant-guerre.

Le mouvement créé par Türkes invoque les "neuf lumières" qui "illuminent" son programme. Les valeurs revendiquées sont le nationalisme, l'idéalisme, le moralisme, le corporatisme, le scientisme, le populisme, le progressisme, le technologisme, la défense des libertés de la paysannerie. La conception que Türkes avait de l'Etat répondait à celle des régimes autoritaires et corporatistes d'avant guerre. Au centre de son idéologie, on trouvait cette donnée particulière qui reliait Türkes et aujourd'hui le MHP à une filiation bien plus ancienne.

C'est au siècle dernier que l'on trouve les illustrateurs du turquisme. Ainsi en est-il d'Ahmed Vefik Pacha, ambassadeur de la Sublime Porte auprès de Napoléon III. "Nos racines, assure-t-il, sont en Asie centrale." Il y aura un peu plus tard Suleiman Pacha, commandant de l'Académie militaire, complice du coup d'Etat organisé contre le sultan Abdel Aziz, en 1876. Dans ses écrits, il s'est inspiré de l'Histoire des Turcs et des Mongols due au Français de Guignes.

Le pantouranisme (voir Touran, réunion de tous les turcophones, NDLR) va trouver son d'Annunzio avec Enver Pacha. Personnage charismatique et dit-on souvent lunatique, Enver est le gendre du sultan Mohamed Reshad. Il a épousé la princesse Nadja Sultane. A l'origine avec les Jeunes-Turcs, Enver poursuit une idée "ottomaniste". Mais, très vite, il se rend compte que dans l'Empire vivent des minorités non musulmanes susceptibles de n'être pas fidèles. Aussi se convertit-il au turquisme qui avait trouvé en Zie Gekalp son idéologue.

Son rêve allait se heurter au réalisme de Kemal Ataturk auquel se rallie Gekalp. Devenu soldat perdu du pantouranisme, général sans victoire mais adulé par l'armée, Enver se fait tuer dans un combat contre les bolcheviks aux confins de l'Afghanistan dans ce qui aujourd'hui s'appelle Tadjikistan.

Des luttes de coulisses selon la bonne vieille tradition

Le kemalisme s'instaure et survit au Gazi mort à la veille de la guerre. A cause de la guerre qui nécessitait l'unité, à cause aussi d'Ismet Issönu, Ismet Pacha le vieux, compagnon d'Ataturk.

Mais dans les dernières années de sa vie, où il se trouvait aux affaires comme premier ministre, le kémalisme connut les assauts d'abord feutrés puis plus affirmés de l'islamisme. La suite est un long processus émaillé de coups d'Etat, de démocratie sous tutelle militaire pour aboutir à l'irruption récente de l'islamisme sur le devant de la scène lorsque Erbakan devint premier ministre.

Dans les coulisses, l'armée, "le parti des soldats", mit un terme à l'expérience. Le Refah, le parti du Salut, fut dissous et Erbakan interdit de politique. Le Fazilet, parti de la Vertu, lui succéda. Il se voyait premier aux dernières élections. Il arrive... troisième derrière Ecevit et les nationalistes. Comme lot de consolation, il emporte les municipales et conserve les mairies d'Ankara et d'Istamboul. Reste que la surprise du scrutin fut le triomphe nationaliste. Est-il celui des "Loups gris" ? Il convient sans doute de nuancer. Devlet Bahceli, pour séduire – ou tromper – a rogné les crocs de ses loups. Il a même réuni ses cadres et militants pour leur enjoindre de raser leurs moustaches, de se montrer polis et de ne pas porter de jeans. Sa démarche s'apparente à celle d'un Fini en Italie ou d'un Zörg Haider en Autriche.

On admet généralement que le MHP réunit en son sein trois courants. L'un est radical dans la filiation de feu le "Basbug", le "commandant" comme était appelé Alparslan Turkes par ses fidèles. Le second courant est proche de l'islamisme. Le troisième, auquel appartient Bahceli, relève de ce que ses adversaires qualifient de "fascisme en complet veston". Il ne fait guère de doute que le mouvement va peser de tout son poids sur la politique étrangère de la Turquie sans parler d'un probable raidissement face au problème kurde.

La gauche en Turquie semble bien mal en point. Elle est défaite, réduite, laminée. Les trois grandes forces qui se partagent la scène politique sont le national populisme d'inspiration "péroniste" d'Ecevit, le "fascisme" panturquiste et enfin l'islamisme. La Turquie d'aujourd'hui est celle du Loup et du Croissant... .

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