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PALMARES Par Marcel Martin |
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Voir aussi Rosetta, la caméra au bord de la crise de nerfs , L'humanité, le beau et le vrai |
| Le palmarès de la 56e Mostra a confirmé l'excellente tenue du cinéma chinois en dépit des tracasseries bureaucratiques qui en brident la créativité. Mais le Lion d'or de Zhang Yimou pour Not One Less et le Prix de la mise en scène à Zhang Yuan pour Seventeen Years ne parviennent pas à éclipser la réussite d'Abbas Kiarostami qui doit se contenter du Grand Prix du jury. Ce palmarès quasiment indiscutable, confirme, après ceux de Cannes et de Locarno, que les oeuvres échappant au conditionnement du marché peuvent tenir tête aux produits industriels lorsque la qualité artistique est le critère essentiel du jugement. Caractéristique, dans ces trois palmarès, est l'absence complète des films hollywoodiens. |
| Le nouveau directeur de la Mostra, Alberto Barbera, avait dit que la cuvée 99 serait pimentée par un certain érotisme. Or, si le film français Une liaison pornographique (Prix d'interprétation pour Nathalie Baye) annonçait la couleur de façon provocante, il est cependant d'une pudeur janséniste en comparaison de Mensonges, audacieux brûlot coréen (interdit dans son pays) qui décrit avec force détails une torride relation sadomasochiste. Plus fort encore dans la transgression, le film italien Regarde-moi met en scène de manière très explicite une actrice de films pornos dans ses ébats professionnels. |
| La France a remporté un second prix, la Médaille d'or de la Présidence du Sénat, pour Rien à faire de Marion Vernoux, difficile histoire d'amour entre deux êtres minés par leur condition de chômeurs. Pas de scandale de Benoît Jacquot installe un séduisant face-à-face entre Isabelle Huppert et Fabrice Luchini et Frank Spadone de Richard Béan, inspiré à l'évidence du Samouraï de Melville, impose un intense suspense policier et psychologique. Mais la sélection était dominée de haut par Beau travail de Claire Denis, où l'exercice de style s'avère exemplaire par le traitement pictural des images (dans le désert autour de Djibouti) et la subtile chorégraphie des gestes (exercices de la Légion française). |
| Déjà Lion d'or en 1992 pour l'Histoire de Qiu Ju, Zhang Yimou reste fidèle à son inspiration campagnarde et sociale avec Pas un de moins : une très jeune fille, qui a promis à l'instituteur qu'elle remplace de ne pas laisser un seul enfant quitter l'école, entreprend d'aller rechercher l'un d'eux, qui est parti en ville. La séduction du film repose avant tout sur la performance de la jeune non-actrice, farouche et obstinée, qui mérite l'admiration. Moins spectaculaire mais plus percutant, Dix-sept ans est l'oeuvre d'un indépendant déjà connu pour son non-conformisme et qui a travaillé ici en production italienne, Zhang Yuan : naguère condamnée pour le meurtre de sa demi-soeur, une jeune femme reprend contact avec ses parents après dix-sept ans de prison ; la situation est d'une rare intensité et traitée dans un rigoureux réalisme. Quant à Kiarostami, dans Le vent nous emportera (production française), il se tient à son univers (la province iranienne) et à son style (la fluidité narrative), mais en y insérant un certain mystère sur les circonstances de l'action : fraîcheur, poésie, humour, un vrai bonheur artistique et humain. |
| Ouverte par la première européenne du film de Kubrick, Eyes wide Shut, la Mostra s'est close par l'hommage à Jerry Lewis en personne, un Lion d'or spécial pour sa carrière. Hommage aussi à Kurosawa, pour le premier anniversaire de sa mort, avec l'adaptation de son dernier scénario, Après la pluie, par son assistant de toujours, Takashi Koizumi : quelque chose y passe, en mineur, de l'esprit et du souffle du Maître disparu. Mais l'"autre" Kurosawa, Kiyoshi, semble mettre en question héritage et tradition dans un film explosif au titre symbolique, Vaine illusion. En tout cas, l'avenir est assuré, on l'a vu à Venise. |
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Rosetta, la caméra au bord de la crise de nerfs Par Luce Vigo
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Dès le premier plan, il semble que rien
n'arrêtera jamais cette jeune fille qui avance d'une marche rapide, dos têtu comme porté à l'avant, pour déboucher dans un atelier
où elle jette ce cri à la figure d'un des
responsables qui lui confirme la fin de sa période d'essai : "Mais j'ai bien fait mon
travail, tout le monde le dit !" Elle s'accroche
à tout ce qui est à portée de sa main, résiste aux flics. Rosetta, ainsi se nomme cette jeune personne en colère, a fait irruption dans notre vie de spectateur, par le truchement d'une caméra à l'épaule qui la filme
au plus près jusqu'à, quelquefois, nous donner le tournis. Le rythme et le ton de ce film épousent celui du personnage qui n'a qu'une obsession : vivre normalement, c'est-à-dire avoir un travail.
Comme un traverseur
du désert, Rosetta ne se déplace pas sans sa gourde d'eau dans un passage que l'on devine plus qu'on ne le voit, suffisamment cependant pour cerner les lieux de vie
et de lutte de cette bagarreuse solitaire :
un camping dans lequel elle partage une caravane avec sa mère qu'il lui faut arracher
à l'alcool, un bois qui la sépare de la ville,
un plan d'eau où elle pêche, une ville froide qu'elle arpente avec l'obstination d'une demandeuse d'emploi sans rien voir d'autre qui ne soit lié à ce désir fort de s'en sortir.
Rosetta – le film n'aurait pu s'appeler autrement ! – fut la surprise du festival de Cannes (avec L'humanité de Bruno Dumont).
Il confirme le talent de Luc et Jean-Pierre Dardenne, les "frères Dardenne" comme on a coutume d'appeler ces réalisateurs belges. Leur précédent film, la Promesse,
sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes 1996, abordait les drames de l'immigration clandestine,
avec un vrai regard de documentaristes
en racontant une fiction, l'histoire d'un père et de son fils, tous deux sans repères,
dans les relations qu'ils entretiennent
avec eux-mêmes et avec le monde.
Luc et Jean-Pierre Dardenne, avec la
Promesse, avaient réussi à garder ce qui
était au coeur de leur travail documentaire, depuis 1974, c'est-à-dire un fort ancrage social, tout en innovant dans la manière
de traiter un sujet tel que l'immigration
clandestine. A l'époque, leur interrogation était : "Comment aller dans la fiction tout
en gardant le “ brut ” des gens ?"
C'est la même question qui sous-tend le
travail des cinéastes dans Rosetta. Cette fois-ci ils font porter tout le poids du film sur un seul personnage, une jeune fille à peine sortie de l'enfance, dont on ne sait rien de plus que ce que les cinéastes nous donnent à voir : ce corps presque toujours en mouvement, des gestes précis, souvent répétés, jour après jour, comme ceux d'une nécessaire survie, les bottes sorties de leur cachette, qui remplacent les chaussures, marque d'un changement de territoire,
le recours au sèche-cheveux pour combattre un mal de ventre tenace, le rituel de la pêche, l'apprentissage de la confection de la pâte
à gaufres.
La caméra est là comme à l'affût, prête à suivre Rosetta à tout moment, comme il arrive à Rosetta de se planquer pour épier avant d'agir. Le bruit de sa
respiration, du vent dans les arbres,
de la pluie amplifie ce que dit l'image :
l'effort constant à fournir, la dureté des temps, le silence aussi, la solitude malgré
la rencontre avec le jeune Riquet, qu'elle
trahit comme lui-même a trompé le patron.
Comme dans la Promesse, Luc et Jean-Pierre Dardenne se gardent bien de juger leurs personnages et le constat qu'ils font de l'état de la société est accablant. |
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L'humanité, le beau et le vrai Par Marcel Martin
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L'humanité demande un temps de digestion très long", a dit Bruno Dumont à Cannes. Avec le temps, le film s'est peu à peu imposé comme une oeuvre majeure : prégnance charnelle d'une réalité humaine, acuité
saisissante du constat existentiel, maîtrise souveraine dans le traitement de l'espace
et de la durée, splendide leçon de modernité dramaturgique et stylistique.
Mon envie, dit encore le réalisateur,
c'est de créer une impression un peu diffuse avec laquelle le spectateur va devoir
se débrouiller" : voilà la raison des
"impressions" contradictoires qui ont divisé le public et la critique.
Opposer au film
des critères de rationalité, c'est refuser
le coup de coeur qu'il mérite.
On le sait depuis la Vie de Jésus, Bruno Dumont est un cinéaste du "naturel" qui n'est, dit-il, que "l'aspect visible de l'indivisible, sa forme, son expression : tout l'art du cinéma". Il filme en direct, caméra à l'épaule, comme dans un documentaire (discipline dont il vient), "les corps flamands et la terre brune ressentant la douleur". C'est une forme de cinéma vérité, mais le naturalisme y est transcendé par la présence de l'"invisible".
Dumont prend des risques, frôle le ridicule comme le sublime, montre le trivial et suggère l'absolu, adopte le schéma dramatique du polar "mais pour le faire exploser", bouscule les règles du formatage et les impératifs de l'audimat. Le viol et le meurtre d'une fillette déclenchent une enquête menée par le lieutenant de police Pharaon et son chef. Pharaon est un homme renfermé, taciturne, amoureux transi de la belle Domino, robuste et fruste ouvrière qui sympathise avec
lui mais multiplie les ébats sexuels avec
son amant Joseph, "la banalité du mal", chauffeur du car de ramassage scolaire.
Voilà les "corps", incarnés par de formidables non-acteurs dûment primés à Cannes : Pharaon est un peu simplet, "trop humain", Domino personnifie la féminité sans complexes, offrant à la caméra son Origine du monde (1) en écho à la vulve meurtrie de l'enfant assassinée dont l'image insistante ouvre le film comme une provocation. Images dérangeantes, d'où la gêne de certains.
Mais "on ne regarde pas un film, c'est lui qui nous regarde", dit encore Dumont qui démasque les hypocrisies "à propos du sexe et de la mort". L'humanité qu'il montre est encore proche de l'animalité et il décrit avec une charité franciscaine ces "frères humains" sous le regard de Dieu, en l'occurrence l'objectif de la caméra. L'objectivité est la clé esthétique et morale de son film : des paysages "indifférents", des lieux "un peu pourris", le temps qui pèse et la durée qui s'impose, des plans strictement construits mais sans maniérisme, le rejet de tout pittoresque folklorique nordiste dans cette Flandre qui lOEinspire par sa sévérité.
"Ne pas chercher le beau : il n'est pas
l'expression du vrai", dit-il dans une formule qui rappelle les Notes de Bresson, cinéaste qu'il admire (passe le souvenir de Mouchette). Et Bresson nous conduit à Dostoievski : Pharaon est frère de l'idiot, être angélique qui sera bouleversé par la découverte du coupable au point de tendre ses poignets à des menottes fantasmées comme s'il prenait à son compte ce crime-là, et tous les péchés du monde. Comme dans la Vie de Jésus, la référence à la rédemption n'apparaît qu'en filigrane mais elle est certaine quand Dumont déclare que "L'humanité est une tragédie parce que s'y répand l'émergence d'une connaissance mystique". Ainsi que l'évidence d'un moment de beauté qui tient du miracle.
1. Titre d'un tableau de Gustave Courbet,
exposé au Musée d'Orsay. |