Regards Octobre 1999 - Lectures

ARTS DU TEMPS
Le livre des livres

Par Julia Moldoveanu


En roumain, carte (lisez carté) signifie livre. Imaginera-t-on alors à quel point le LIVRE est lié au destin de ce ESCU... CARTARESCU, donc, nom et voie se répondent pour cette voix si singulière du roman roumain contemporain.

Orbitor, titre en roumain la maison d'édition, Aveuglant. Pourquoi lire, au seuil de cette rentrée de presque cinq cents romans, celui d'un auteur roumain ? Eh bien, d'abord parce que la traduction suit le texte avec rage, surprenante, empruntant son souffle pour nous rendre son ardeur première.

Après, parce qu'un petit enfant, dans une rue de Bucarest au parfum d'histoires, a glissé son regard a travers les lamelles d'un store pour comprendre toute la culture du monde.

Tous les livres sont venus vers lui naturellement, ont fondu dans ses veines, irrigué son cerveau, tatoué son passé et son avenir, l'abjection et la gloire du monde l'ont bercé dans cette Akasie, "seule chance de l'univers". Folle démarche... mais dernier espoir.

Entre "l'espace Paradis" et le "temps Enfer", il reste cette nostalgie de la lecture du monde pour rétablir la grande symétrie. Pour cet écrivain excentrique – dans le sens géographique suivi des autres –, "les images atroces sont celles où vous n'existez pas, celles que n'importe qui aurait pu voir et greffer ensuite dans votre esprit, dans votre chair". Voir, faire briller, regarder la lumière jusqu'à l'aveuglement. Peut-être "n'y a-t-il rien au coeur du coeur de ce livre qu'un hurlement jaune, aveuglant, apocalyptique"...

A fréquenter la lumière, on finit par accrocher à ses ailes de ces lumens qui, habitant la phrase, la font briller d'elle-même. Sorte de lambeaux de génie lucide, qui veille à l'entrée d'une écriture où tout devient possible. Où les cendres des poètes disparus nourrissent une langue d'une frénétique beauté.

Dans ses interstices, la réalité n'est plus qu'une toile pâle sur le métier à tisser de la mère. Un signe mystérieux sur la tête rasée d'une petite fille dans le quartier-univers. L'exode dantesque d'une famille, l'engrenage d'une ville à travers le diaphragme d'un corps, le filet des larmes sur les tempes d'un hémiplégique.

Ne vous attendez pas à retrouver ici la même matière que portent toutes les paraboles sur une oppression ou une autre, celles qui faisaient frémir de plaisir, dans la passivité de la lecture, tant de pays à l'Est.

Le discours se fait franc, il nous fait part de la difficulté d'être né. N'importe où dans l'univers. "Nous sommes tous des Scients." Espace, temps, création "ne réservent plus aucune place à l'innocence".

Ce qui résume peut-être cette virtualité appelée post-modernisme.

Mircea Cartarescu

Orbitor

Denoël & D'ailleurs. 432 pages, 149 F

Du même auteur : le Rêve et Lulu, traduits en français en 1992 et 1993

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