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ROBIN RENUCCI Par Guillaume Chérel |
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Entretien avec Robin Renucci* Voir aussi Enfants du siècle |
| Robin Renucci , qui revient au cinéma avec les Enfants du siècle, le nouveau film de Diane Kurys, n'a pas chômé cet été. L'homme qui accueillait Marie-George Buffet, la ministre de la Jeunesse et des Sports, dans la vallée de Giussani, sa région natale où il habite une partie de l'année et où il présidait les deuxièmes Rencontres théâtrales de Haute-Corse, a plus d'une corde à son arc. Il est coprésident de l'opération "1, 2, 3, à vous de jouer", mise en place juste après la Coupe du monde de football. Sourire franc, mèche rebelle, à 43 ans, Robin Renucci entend contribuer à ce que continuent de signifier les valeurs de solidarité, de générosité, de tolérance et de fraternité. |
| En quoi consiste l'opération "1, 2, 3, à vous de jouer..." ? |
| Robin Renucci : A soutenir, sur le plan national et local, des actions et animations qui auront plusieurs caractéristiques : elles associeront étroitement le sport à la solidarité sociale, à la culture, à la citoyenneté, à l'ouverture sur le monde. Elles impliqueront la jeunesse, à travers des associations, des groupes de quartiers, des clubs sportifs, des mouvements d'éducation populaire, des fédérations, en étroite collaboration avec les comités olympiques. Un appel aux projets a été lancé le 13 octobre dernier. La deuxième phase se déroulera jusqu'en février 2000 et consistera à remonter les projets, à les étudier, et à retenir ceux qui auront répondu à la démarche souhaitée. Il y a de l'argent en jeu... J'irai sur le terrain, en Corse et dans les quartiers. Il faut des actions concrètes. Je pense que l'avenir est à la décentralisation. Il faut laisser les gens travailler sur place, et leur donner les moyens d'agir sur le terrain. Etre un peu moins dans les idées. Je crois aux actions réelles. |
| C'est une surprise de vous trouver dans le comité de parrainage de cette opération... On ne vous savait pas engagé ? |
| Robin Renucci : Détrompez vous. Mes vrais débuts d'acteur ont été liés à Jeunesse et Sport... Quand j'avais seize ans, ma mère étant couturière à Auxerre et fabriquant des costumes pour le théâtre municipal, un jour, le directeur de troupe, Robert Massuelle, me voit et dit : qu'est-ce qu'il fait cet été ? Ce monsieur était conseiller pédagogique Jeunesse et Sport. Il m'a proposé de faire un stage. J'ai donc commencé par des stages de réalisation. C'est ce que je continue de faire en Corse. Pendant dix ans, tous les étés, et aux vacances de Pâques, j'ai appris à faire du théâtre grâce à Jeunesse et Sport. Puis j'ai rencontré René Jauneau, un humaniste extraordinaire, grand professionnel... |
| Pourquoi co-parrainer cette opération plutôt qu'une autre ? |
| Robin Renucci : C'est le cadre Jeunesse et Sport, dans l'esprit Coupe du monde. Je ne suis pas très foot, mais j'ai vu "Les Bleus dans les yeux", sur Canal , et j'y ai retrouvé une vérité. C'était beau. Ces jeunes gens qui se préparaient sans avoir la grosse tête, ces joueurs de toutes les couleurs, parfois venus des Cités... La France mosaïque et pluriculturelle, je le savais avant, ça ne m'a rien apporté là-dessus. Mais pour le grand public, manifestement, ce fut important. Si l'on peut aider, grâce à Jeunesse et Sport, l'insertion d'une certaine jeunesse souvent défavorisée de banlieue, tant mieux. Mais n'oublions pas la ruralité... Dans les milieux ruraux, il y a aussi des gens en difficulté. Ils sont délaissés, sans accès à la culture. J'espère qu'il y aura des projets pour eux. Adressons-nous à des jeunes qui n'imaginent même pas comment monter un projet. Expliquons-leur comment monter une association. Ce qu'est qu'une association 1901. Je crois beaucoup à l'avenir associatif. |
| On ne vous savait pas si engagé avec la Corse ? |
| Robin Renucci : La vallée de Giussani est la terre d'une partie de mes ancêtres. Mon grand-père y était forgeron, ma mère couturière. Mon père, un Bourguignon, est devenu gendarme du village après-guerre. Je suis donc le fruit de deux cultures. J'ai pris pour prénom le patronyme de mon père, Robin, et pour nom celui de ma mère, Renucci. Depuis un an et demi, j'y habite presque à temps plein. Trois de mes quatre enfants sont scolarisés à la communale. L'école compte huit élèves en tout ! Dans ma vallée, quatre villages se regardent. Elle forme un amphithéâtre naturel où il ne manque pas un décor, du piton rocheux idéal pour jouer Shakespeare, à la place du village, parfaite pour Brecht. Le théâtre, c'est la catharsis, l'espace de liberté où les hommes expriment leurs conflits. En l'absence de politique culturelle, en l'absence de politique tout court – voyez le grand bordel qu'est devenue la Corse –, je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose. Le théâtre est dans la vie. |
| Pourquoi sortir de votre rôle d'acteur ? |
| Robin Renucci : Cela part de loin... Il y a une dizaine d'années, je voulais déjà m'investir dans autre chose que mon métier, mais je ne savais pas comment et pourquoi. Et puis récemment, à 42 ans, je me suis dit : "Comment être utile à ma région ?" La Corse me paraissait un lieu idéal. J'ai senti que j'avais besoin d'aider à amoindrir la fracture sociale en Corse. Je voulais que les gens se retrouvent, par l'intermédiaire du théâtre, en l'occurrence, puisque c'est ce que je connais le mieux. Le théâtre est objet de convergence du public... Abolir les frontières entre les acteurs et le public. |
| Vaste programme... |
| Robin Renucci : En effet. En général, le spectateur est utilisé. On lui cache tout le travail, on lui montre le vedettariat. On ne sait pas ce que c'est véritablement qu'un artisan, un artiste, un écrivain... C'est un mec qui bosse. Faire côtoyer pendant un mois, sur une terre vierge comme la Corse, dans des villages comme celui où j'habite, des acteurs et des gens que l'on forme à l'art théâtral, cela pouvait intéresser Jeunesse et Sport. J'ai donc appelé le ministère de mes débuts. Et je leur ai dit : "Je veux refaire ça chez moi, en Corse." On m'a donné une petite subvention et voilà... Je bénéficie aussi de l'aide du ministère de la Culture évidemment, du ministère du Tourisme, et des collectivités territoriales de la région. Le projet est de réaliser un travail à but non lucratif, qui a pour objet de restructurer le tissu associatif de la Corse. Je voulais qu'ils bénéficient des meilleurs pédagogues possibles. Comme moi : j'ai fait le Conservatoire national, etc. Plutôt qu'un jeune Corse se déplace à Paris pour rencontrer ces gens, j'ai fait descendre les meilleurs pour ces stages de réalisation... C'est un vrai travail de l'intérieur. |
| Comment vous y êtes-vous pris pour faire aboutir ce projet ? |
| Robin Renucci : J'ai mis huit mois. Ce fut un lourd travail de rencontres avec toutes les institutions possibles et imaginables. L'action des ministères de la Culture et de la Jeunesse et des Sports ne convergent pas toujours... On m'a demandé de prendre la présidence du CREPS de Corse (Centre de recherche d'éducation populaire et sportif). Ce travail d'éducation populaire est une émanation du Front Populaire et il a aidé la jeunesse à se structurer à la Libération, à travers des travaux collectifs, au bénéfice de l'altérité... L'idée est de favoriser l'échange. Rien ne se fait tout seul. C'est ainsi que j'ai été formé... Le métier de comédien, qui est trop souvent un métier individuel, égotiste, moi je le l'ai jamais entrevu, ni fait, que dans un esprit collectif. Les stages d'éducation populaire organisés par le ministère de la Jeunesse m'ont fait mordre à l'hameçon. Ils m'ont mené chez Dullin, à Paris. Puis au Conservatoire. J'ai toujours ressenti la nécessité de transmettre moi aussi cette passion. |
| Les artistes connus – pour ne pas dire les "stars" – sont de plus en plus sollicités. Chacun y va de sa cause humanitaire... Qu'en pensez-vous ? |
| Robin Renucci : Moi aussi, je suis souvent sollicité. Moi non plus, je ne crois plus trop au politique... Je m'engage donc pour la lutte contre l'intolérance, le racisme. Je travaille pour la Corse et les droits de l'Homme, notamment les enfants. Mais on ne peut pas parler de tout, sous prétexte qu'on est un homme ou une femme publics. Sur la Corse, on dit tout et n'importe quoi. On oublie qu'on envoyait au front nos grands-pères corses avec les tirailleurs sénégalais pendant la Première Guerre mondiale... On a souvent lâchée la Corse... On s'arrête trop aux clichés : la prétendue paresse, la tricherie généralisée... C'est une minorité. Les Corses que je connais ont une intégrité et un sens de l'honneur exemplaires. Il y a un moment, où l'esprit de citoyenneté, la prise de conscience de pouvoir agir, une disponibilité... font qu'on s'engage. |
| On peut encore changer le cours des choses ? |
| Robin Renucci : Je viens d'un milieu désargenté, mais aujourd'hui je suis privilégié. J'ai pris conscience que je pouvais aider les autres... à mon niveau. Même si Brecht dit qu'on ne peut aider personne... Moi, je pense qu'on peut regarder le monde avec une certaine bonté. J'essaie de faire quelque chose pour que les autres souffrent moins. Je pense qu'on peut créer une aptitude au bonheur, même dans certaines circonstances difficiles. Le principal est de faire quelque chose de concret. Pas de se contenter d'un porte-voix, comme trop souvent, pour faire sa publicité personnelle... Je travaille avec une association pour l'enfance maltraitée, "Enfance et Partage", et les droits de l'Homme, de façon secrète. J'ai réalisé récemment un clip pour leur cause... Pas besoin d'en faire étalage. Ce n'est pas par modestie, c'est un engagement citoyen, pas un engagement de vedettariat. Le travail que je fais en Corse, c'est pareil : rassembler des énergies pour agir ! Pendant les lois Debré, je bouillais dans mon coin. Plutôt que de signer une énième pétition, je me suis arrangé pour organiser une action concrète. J'ai aidé une jeune Marocaine, Fatima, à venir en France et à s'y installer, grâce à une carte de séjour de six mois. J'ai fini par lui trouver un contrat de travail... Elle avait besoin de ça. Elle s'occupe de mes enfants, légalement. |
| Parlez-nous de votre actualité... comme on dit ? |
| Robin Renucci : On peut me voir dans un film de Diane Kurys, les Enfants du siècle, avec Juliette Binoche dans le rôle de George Sand. Moi, je joue François Bulloz, qui était l'éditeur de la Revue des deux Mondes... Je viens de reprendre François Truffaut, correspondances, une pièce de théâtre que j'ai jouée l'année dernière. J'ai fait beaucoup de théâtre, de télé, de cinéma. J'ai un projet de film sur la Corse. Avec de grands cinéastes... J'ai réalisé un film pour Canal . Je ne hiérarchise pas. Je fais les choses passionnément, sans me prendre au sérieux. Je n'ai jamais pensé que la télévision était une sous-marque de cinéma. C'est un autre processus de travail. Il faut aller là où on touche les gens. L'important, c'est de faire des choses intéressantes. C'est un tout. Je crains le vedettariat. Le rapport avec le public est faussé. Je voulais être connu pour de bonnes raisons. Comme un compagnon. Un travailleur. Je ne suis pas dans l'ego. J'espère être utile. Dans mon art, et pour ceux qui ont moins de chance. Alors j'évite les magazines trop "people" qui manipulent le public et font des vedettes des mythes vivants... Je veux éliminer au maximum les frontières entre les acteurs et le public. C'est ce que j'essaie de faire en Corse : un paysan et un berger jouent sur la place publique de leur village. Au début, les habitants ricanent un peu, puis ils s'assoient et voient les acteurs bosser huit heures d'affilée, sous un cagnard d'enfer, pour une seule scène. Au bout d'un mois, ils disent enfin bravo ! Ils ont partagé quelque chose... C'est une agora. Ce qui m'enthousiasme, c'est l'homme. Je suis un humaniste. n |
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*Robin Renucci. 43 ans. On l'a vu dans Vive la sociale (Mordillat), Eaux profondes (Deville), et surtout
Escalier C (Tacchela). Puis Léon Morin prêtre,
à la télévision. Au théâtre, il vient d'achever la tournée
de son spectacle, François Truffaut, correspondance. On ne l'a pas vu au cinéma depuis Méfie-toi de l'eau
qui dort (1995). Il revient, avec un film de Diane Kurys,
sur George Sand et Alfred de Musset, les Enfants
du siècle, où il joue aux côtés de Juliette Binoche. Il préside les Rencontres théâtrales de Haute-Corse qui réunissent 180 participants, amateurs et professionnels, dans la vallée de Giussani, au-dessus de l'Ile Rousse. |
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Enfants du siècle
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Les Enfants du siècle, le film de Diane Kurys, en salle depuis le 22 septembre, raconte la passion amoureuse qui, de 1832 à 1835, va unir deux écrivains célèbres du siècle dernier, George Sand et Alfred de Musset. Cet "amour insensé" et destructeur trouva écho dans la célèbre Confession d'un enfant du siècle, publiée par Musset en 1836. De son côté, celle qu'on appela "la bonne dame de Nohant" revendiquait pour les femmes "le droit à la passion". |