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Le capitalisme sur la sellette Par Henri Malberg |
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| Tout le monde convient que les quelques semaines écoulées depuis les vacances cristallisent une évolution. |
| Du côté du capital, la compétition mondialisée pour le profit et la domination a enclenché un "mouvement de restructuration sans précédent par sa vigueur" comme l'écrit Jean Magniadas dans l'Humanité (1). Et c'est la valse des milliards, aux yeux d'une opinion publique médusée, de la BNP, Paribas, la Société générale à Total et Elf... Michelin c'est le comble. D'un même mouvement, l'annonce des profits, des licenciements et d'un bond en Bourse de 12 %. On apprend en même temps que 38 000 dirigeants d'entreprises s'octroient 43 milliards de plus-value boursière en stock options, et que le patron d'Elf quitte ses fonctions avec un petit cadeau de 200 millions de francs. |
| Au fond de tout cela, l'exigence d'un taux de rentabilité de 15 % par an réclamé par les actionnaires exerce une insupportable pression sur les salaires, l'emploi et, par répercussion, sur toute la société. Ceci au moment où sont mis en accusation "le coût du travail", les dépenses pour la protection sociale, l'enseignement, les grands projets pour la Recherche. Une augmentation des minima sociaux serait, nous dit-on, trop lourde à supporter. |
| Mais trop, c'est trop. Une secousse non prévue et en sens inverse a eu lieu dans l'opinion publique parmi les salariés et tous ceux, si nombreux en France, qui ont une culture politique, sociale, syndicale. Les médias répercutent nettement un doute et même une indignation contre la mondialisation capitaliste à présent nettement nommée. L'archevêque de Clermont l'a fort bien dit : "La vie économique ressemble bien trop à la loi de la jungle. Le travail ne doit pas être traité comme une marchandise, mais, au contraire, les travailleurs doivent être les premiers acteurs du processus économique". |
| L'idée qu'on ne peut pas laisser faire, que "la politique", le gouvernement doivent s'en occuper, refait du chemin et est nettement majoritaire dans notre pays. C'est comme un retour de bâton par rapport à la fatalité, à la soumission à des lois économiques considérées comme intangibles. Bref, un bougé qui pourrait se révéler fondamental pour l'avenir. |
| C'est pourquoi Lionel Jospin s'est trouvé pris à contre-pied et ses prises de position ressenties comme baissant les bras face au marché, à la mondialisation capitaliste et comme prônant la non-intervention de l'Etat dans les affaires économiques. La question posée, et elle est une question historique, n'est pas seulement de réguler, de mettre de l'huile dans les rouages ou une pincée de social dans la phase actuelle mondialisée de la concentration capitaliste. |
| Renverser la tendance |
| Dès maintenant, et pas dans un avenir plus ou moins lointain, des questions vitales sont posées : Question de pouvoir et de démocratie. De quel droit les propriétaires du capital – les vrais, les grands – disposent-ils pour jongler avec les milliards ? Qui les a fait rois ? Même pas les actionnaires dans leur masse. Une véritable oligarchie dirige le monde sans contrôle. Du coup, la politique, ceux qui sont élus par le suffrage universel, les gouvernements et la société, les salariés ont le droit de se mêler des affaires économiques. Oui, il faut des droits nouveaux pour les salariés et donc retirer du pouvoir aux capitalistes. |
| Autre question, la répartition des richesses. Il y a eu ces vingt dernières années une formidable croissance de l'exploitation puisque la part du travail a reculé de 13 % dans les richesses produites. Ecart énorme. Une ouvrière de Michelin, après trente ans passés dans l'entreprise, gagne, prime d'ancienneté comprise, 7 320 francs par mois. Cela s'appelle l'exploitation capitaliste. |
| Et puis, de nouveaux terrains de lutte prennent de la force. On le voit avec le combat contre "la sale bouffe". C'est le cas quand José Bové, emprisonné pour avoir démonté un Mac Do, raconte à la Fête de l'Humanité : "Aujourd'hui, ce que je voulais vous dire, c'est mobilisez-vous pour que l'ordre des choses change ! Le marché ne vaincra pas si les gens se battent tous ensemble... Notre combat local montre que l'on peut se mobiliser contre des décisions injustes même si elles sont mondiales." |
| Il s'agit bien de renverser la tendance. Il y a besoin d'une contre-offensive populaire pour reprendre du pouvoir pour les salariés, les chômeurs, les exclus, face aux capitalistes. La crainte doit changer de camp, a dit quelqu'un. Il faut savoir discerner la forme et le contenu nouveaux des idées anticapitalistes qui montent. En fait, une lutte de classes acharnée se développe entre les propriétaires du capital et l'immense majorité qui travaille, à laquelle il faut rajouter ceux, rejetés par le système, qu'on appelle exclus. |
| L'événement Fête de l'Huma |
| La Fête de l'Humanité, très réussie, sympathique et combative, a été comme une caisse de résonance à l'initiative politique que représente l'appel de Robert Hue à une manifestation contre le chômage. |
| Les objectifs proposés sont convaincants. Peut-on continuer à donner de l'argent public aux entreprises sans contrôle démocratique ? D'où la proposition d'une commission nationale de contrôle. Peut-on laisser au patronat le droit de licencier sans qu'une véritable mise à plat publique ait lieu avec les salariés, les pouvoirs locaux et nationaux ? D'où l'idée d'une loi établissant un moratoire des licenciements. Peut-on envisager que les emplois jeunes, après avoir donné espoir, se terminent dans l'impasse ? D'où la proposition de les transformer en emplois durables correctement rémunérés. |
| Le Parti communiste, annoncé par certains comme à bout de souffle, montre là son utilité et sa capacité d'initiative. En fait, comme un nouveau cycle se met en place dans la pensée et dans l'action. C'est à juste titre qu'Henri Weber, secrétaire national du Parti socialiste, remarque que nous vivons "un retour du débat de fond dans tous les partis de la gauche plurielle". |
| On a pu lire dans le journal le Monde (2) que la gauche est aujourd'hui renvoyée à son rapport avec le capitalisme. Exact. A ceux qui s'interrogent sur le rapport entre les luttes immédiates et la perspective d'un dépassement du capitalisme, on peut faire remarquer par exemple la force du combat pour une nouvelle répartition des richesses, pour le contrôle des mouvements de capitaux (3), pour l'invention d'une véritable démocratie économique qui donne plus de droits aux salariés et à la société, et moins de droits aux détenteurs de capitaux. De tels objectifs sont, dès maintenant, des éléments de la transformation sociale pour laquelle combattent les communistes. Le renouveau du communisme français tient pour beaucoup à cette aptitude à maîtriser dans le discours et dans la pratique la question : qu'est-ce que la transformation révolutionnaire à notre époque ? |
| C'est comme un écho à ce que déclarait Robert Hue à la Fête de l'Humanité : "Nous récusons l'idéologie mensongère et meurtrière qui présente le capitalisme prédateur comme inexorablement vainqueur de l'avenir (...) La modernité n'est pas du côté de l'acceptation comme une fatalité du triomphe du capitalisme financier et de sa mondialisation faite de dominations et de souffrances pour les hommes et les peuples. Non, la modernité ce n'est pas de verser des larmes sur le lourd bilan humain de ce capitalisme dévastateur pour immédiatement déplorer de ne pouvoir rien y faire." Plus que jamais, le capitalisme est sur la sellette et il s'agit, toujours contre lui, de travailler à changer le monde. |
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1. L'Humanité du 8/9/99 2. Le Monde du 23/9/99 3. Voir l'article de Suzanne de Brunhoff dans l'Humanité du 16/9/99. |