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RENTREE LITTERAIRE Par Hervé Delouche |
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| On y trouve des auteurs confirmés qu'on attendait, de nouvelles confirmations et d'heureuses surprises. Jean Echenoz. Philippe Delerm. Marc Villard. Y a-t-il donc un après-Houellebecq ? Eh, oui, la vie continue... |
| On s'en souvient, la rentrée littéraire précédente avait été marquée par de multiples débats et prises de bec. Il y eut l'affaire Houellebecq, qui se voulait une moderne bataille d'Hernani ; il y eut la promotion par certains, un peu terroriste et surtout très réductrice, de l'ego comme objet ultime du travail littéraire (Christophe Donner, Christine Angot), il y eut donc beaucoup de bruit pour rien, et, triste retour des choses, ce sont les livres eux-mêmes dont on parla le moins. 1999 chasse 1998, et le roman dont les Cassandre nous annonçaient la mort imminente semble se bien porter. Non pas que le nombre de parutions (334 romans français, un chiffre jamais atteint) ait quoi que ce soit de rassurant. C'est une fuite en avant commerciale, où la plupart des auteurs se retrouveront noyés. Non, c'est de qualité qu'on parle. |
| A commencer par le nouveau roman de Jean Echenoz, Je m'en vais, qui confirme pleinement que cet écrivain occupe une place à fois originale et primordiale dans notre création hexagonale. Une fois de plus dans l'oeuvre d'Echenoz, un dérèglement (ici un infarctus léger doublé du rejet d'une certaine vie conjugale et d'affaires qui tanguent un peu) conduit le personnage principal dans des aventures, des divagations, qui vont le faire bouger beaucoup. Pas mal dans sa vie, et beaucoup dans la géographie du monde. Ferrer, qui se serait voulu sculpteur, est devenu galeriste, ce qui d'entrée de jeu nous vaut quelques lignes teintées de cet humour léger, propre à l'auteur, sur peintres et plasticiens, "Martinov qui monte bien ces temps-ci et ne travaille que dans le jaune (...) Charles Esterellas qui installait ça et là des monticules de sucre glace et de talc (Tout ça ne manquerait-il pas d'un peu de couleur, risquait Ferrer, non ?), (...)Rajputek Fracnatz qui travaillait exclusivement sur le sommeil (Mollo quand même sur les barbituriques s'inquiétait Ferrer)". |
| Mais qu'est-ce qu'ils ont donc avec ce seizième (arr) ? |
| Tout ça, finalement, ne marche plus si bien, et notre marchand d'art va se tourner vers des objets plus primitifs : apprenant que le Nechilik, un bateau de commerce, s'est abîmé en mer en 1957 avec à son bord de précieux objets inuits, le voilà parti en brise-glace puis en traîneau à travers l'Arctique, dans un récit tout à fait désopilant, avec le style resserré de l'auteur, son sens du tempo de la phrase, son art de l'ellipse, des reprises et des coupures, sa distanciation souriante... Qui vous fait visiter le détroit d'Hudson, mais aussi, en ces termes, un très bourgeois arrondissement parisien : "Or on n'imagine pas comme ça peut être joli vu de l'intérieur, le XVIe arrondissement. On aurait tendance à penser que c'est aussi triste que ça en a l'air, on a tort. Conçus comme des remparts ou des masques, ces austères boulevards et ces rues mortifères n'ont de sinistre que l'apparence : ils dissimulent des domiciles étonnamment avenants. |
| C'est qu'une des plus ingénieuses ruses des riches consiste à faire croire qu'ils s'ennuient dans leurs quartiers, au point qu'on en viendrait presque à s'apitoyer, les plaindre et compatir à leur fortune comme si c'était un handicap, comme si elle imposait un mode de vie déprimant. Tu parles. On a tout à fait tort." Elémentaire... On trouvera donc dans Je m'en vais, comme dans de précédents livres (Cherokee, Lac, les Grandes Blondes), une (fausse) histoire policière avec rebondissements, humour garanti, et cette perpétuelle recherche du mot juste, donc du sens, qui vous fait déguster un tel livre. |
| Après une gorgée de bière, un portique dans un jardin normand |
| Le plaisir des mots et des sens, on s'attend aussi à le retrouver dans chaque nouvel ouvrage de Philippe Delerm. L'auteur du best-seller la Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, plébiscité par le public avant d'avoir été salué par la critique, a su comme peu d'autres faire surgir la sensualité de moments simples de l'existence, d'objets, de situations, de souvenirs qui imprègnent le quotidien. |
| Quelle que soit l'extrême différence qui existe entre Echenoz et Delerm, l'importance des objets dans leurs livres respectifs ne peut qu'être signifiante, révélatrice, dans une société où souvent c'est l'objet sans "âme" qui est roi. Ainsi, dans le Portique, la visite par un père de la chambre d'enfants de son fils et de sa fille, aujourd'hui devenus grands, permet-elle des pages qui, même si nostalgiques, possèdent surtout, à partir de brindilles de la vie, la puissance d'évoquer le temps, de faire exister les hommes à partir des choses. Delerm s'y révèle aussi un écrivain de la fêlure, et l'émotion retenue qu'il emploie colle à la peau de son personnage blessé. "Ca peut venir n'importe quand. On se croit fort, serein dans sa tête et son corps, et puis voilà. Un vertige, un malaise sourd, et tout de suite on sent que ça ne passera pas comme ça. Tout devient difficile. Faire la queue chez le boulanger, attendre au guichet de la Poste, échanger quelques phrases debout sur le trottoir. Des moments creux, sans enjeu apparent, mais qui deviennent des montagnes. On se sent vaciller, on croit mourir et c'est idiot." |
| Professeur de collège sans problèmes excessifs qu'un mal de vivre insaisissable, Sébastien Sénécal se retrouve dépressif ; pour tenter de se remettre en selle, il va entreprendre la construction d'un portique dans son jardin normand, délimiter de nouveaux espaces, en bref chercher de nouvelles marques. Nous sommes avec Delerm dans une littérature intimiste, un minimalisme certain. Pourquoi pas ? Rien ne s'édicte en littérature, et le lecteur a besoin de tous les goûts, toutes les odeurs, toutes les sensations, tous les piments de tous les beaux livres du monde. |
| Raison de plus pour se trouver stupéfait à la lecture d'un article de Didier Jacob dans Le Nouvel Observateur du 26 août et intitulé, excusez du peu, "Les Nouveaux Barbares". Dans un étonnant mélange dont la logique échappe, le journaliste dénombre "quinze (auteurs) cet automne à faire couler dans leurs romans tout le sang du monde, quinze nouveaux barbares dont les ouvrages offrent un tableau unique et saisissant (...) du désarroi contemporain. Alcool, sexe, prostitution, torture, drogue, folie, inceste, misère, apocalypse et fin des temps : la rentrée littéraire évoque ces magasins où l'on vend le bois au détail – sauf que c'est l'homme, ici, qui est proposé à la découpe". Ce collaborateur d'un hebdomadaire de gauche n'ignore sans doute pourtant pas que dans le monde où nous vivons, des habitants du Timor aux futurs licenciés de Michelin, c'est bien chaque jour l'homme qui est "proposé à la découpe". Alors, peut-être, est-ce le retour d'une certaine littérature du réel qui dérange... |
| Il est étonnant, par exemple, qu'un des auteurs cités par Didier Jacob, acteur selon lui du "vent de folie" qu'il dénonce, soit Jean-Claude Izzo, dont nous avons dit ici l'excellence de son roman le Soleil des mourants (1) et qui justement fait le pari de tremper sa plume dans notre vie, comme Cendrars, Conrad, Steinbeck, d'autres, le faisaient en leur temps. Si un débat doit exister, celui-là possède toute sa pertinence. En effet, aimer et défendre la littérature, c'est encourager sa démarche, même de façon excessive, à répercuter le monde plombé où nous vivons, à parler de ses terreurs, de ses folies, de ses espoirs. Faire du "cocooning" littéraire, vouloir protéger la littérature des mauvaises influences de la rue, c'est, osons-le, une position réactionnaire. |
| Du dix-huitème (arr), sans risquer d'oublier ce dont on nous parle |
| Un écrivain, qui n'a pas eu la (mal) chance de se trouver sur la liste de Didier Jacob, c'est Marc Villard, et pourtant dans son Made in Taiwan, on trouve de la drogue, du sexe, de la violence, on n'y cache pas de sein que certains ne sauraient voir. Made in Taiwan, c'est quatorze nouvelles, souvent situées dans le XVIIIe arrondissement, qui racontent avec un mélange de rythme "speedé" et de poésie respectueuse les hommes et les femmes souvent "invisibles", sans papiers, sans travail, sans pays, nés pour perdre parce qu'il n'y avait pas d'autre choix, dealers parce qu'il faut vivre, gibier de choix d'une flicaille qui protège de plus gros qu'eux, promoteurs véreux, trafiquants en gros. |
| Ce que raconte Marc Villard dans un style flamboyant, plus fort encore que d'habitude, c'est le cynique triomphe de l'Etat et de ses sbires, mais aussi la révolte, dos au mur, des exclus, ici et maintenant. "Ce mot : Ebola. Le putain de virus, cette fièvre qui le tue. Les paroles d'un vieux chant lingala lui montent aux lèvres. Il se baisse vers le sol, saisit un cocktail, allume la mèche et en psalmodiant une supplique aux dieux du fleuve commence à trottiner vers les command-cars. Il court, Félix, calme et droit (...). Tout au fond de l'égout à côté de la vie, il n'entend pas les cris de joie des policiers et le grondement ignoble de la mitraille qui le cisaille en deux." Ainsi est le monde, ainsi est aussi la légitime colère des écrivains face à lui. L'importance d'une écriture belle et efficace comme celle de Marc Villard, c'est qu'on ne risque pas d'oublier ce dont il nous parle. n H. D. |
| Jean Echenoz |
| Je m'en vais, Ed. de Minuit, 253 p, 95 F |
| Philippe Delerm |
| le Portique, Ed. du Rocher, 187 p, 95 F |
| Marc Villard |
| Made in Taiwan, Rivages/Noir, 178 p, 40 F |
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1. Regards n° 49-septembre 1999. |