Regards Septembre 1999 - Supplément

RECHERCHE/ANALYSE
La sortie du blocage doctrinaire

Par Jackie Viruega


Entretien avec Francette Lazard*

Ni aménagement du capitalisme, aujourd'hui hégémonique, ni opposition à la marge gérant les vestiges du mouvement ouvrier : tel se veut le projet communiste. Ce n'est pas affaire de conjoncture courte. Le retour exigeant sur l'histoire est impératif. Gageure ?

 

Définir un communisme du XXIe siècle est une innovation radicale, en rupture avec l'histoire mais enracinée dans un héritage, et, de plus, dans une période inédite de mondialisation. Fait-on moins facile ?

Francette Lazard : J'analyse ces difficultés en terme de paradoxe. Jamais l'actif communiste n'a autant travaillé à donner un contenu concret à la visée communiste, aux valeurs de partage, de solidarité, de plein développement, de démocratie participative, à enraciner les finalités émancipatrices dans les urgences du présent. Or, jamais, dans la société et à l'intérieur du parti communiste, la sensation d'être en panne de projet n'a été si forte.

Comment le ressentez-vous ?

Francette Lazard : En cherchant à en cerner les causes le plus lucidement possible ! Faute de quoi, la volonté affirmée de travailler plus et mieux à ce projet risquerait de ne pas aboutir. La difficulté n'est pas de conjoncture.

A la fin du XXe siècle, ni aménagé, ni aboli, le capitalisme déploie son arrogance. Bien sûr, les acquis des luttes ouvrières et progressistes ont permis des avancées de civilisation. Au nom des dogmes du libéralisme, les milieux financiers dominants s'y attaquent, cherchant à tirer parti de l'écroulement de ce qui fut pensé et expérimenté comme modèle de socialisme et de communisme. Sous prétexte, aussi, de modernité. Car nous vivons un bouleversement de portée anthropologique. Un changement d'ère historique, pourrait-on dire. Les rapports entre les êtres humains et la nature, leurs outillages matériels et conceptuels changent radicalement, de façon accélérée. Le passage complexe de l'ère industrielle à l'ère informationnelle remet tout en cause. Le rôle des individus, le sens du progrès, les relations de l'homme à son environnement, la place du marché, le devenir du travail et, plus fondamentalement, celui du genre humain, deviennent des questions majeures.

C'est dans ce cadre et à ce moment que le capitalisme prétend à l'hégémonie ! Le dernier rapport du PNUD souligne les inégalités croissantes et la pauvreté alarmante d'une bonne partie de l'humanité. Le besoin d'émancipation humaine et de dépassement des dominations prend une acuité extrême. Comment dégager des réponses qui, dans leur contenu nouveau, répondent aux enjeux et aux leçons de l'expérience ? Les difficultés sont à la mesure de la nouveauté du défi, alors même que le rapport des forces exprime la puissance de l'offensive libérale des années 80 et 90. L'ambition d'élaborer un projet communiste s'apprécie avec tous ces éléments.

Ce projet comporte-t-il un programme et des propositions ? Est-ce la même chose que de définir une alternative non capitaliste ? D'ailleurs, le PCF a-t-il en 1920 défini un projet qui lui soit propre ? Non...

Francette Lazard : Non, en effet. La réflexion sur un projet communiste est très récente. 1976 a vu un effort d'élaboration d'un socialisme démocratique dégagé du modèle soviétique, effort d'autant plus rude que ce socialisme érigé en modèle était la pièce maîtresse de l'identité communiste. Mais encore en 1988, le communisme était représenté en idéal, projeté dans un futur abstrait. Le projet – le socialisme démocratique et autogestionnaire – demeure dans les années 80 défini par des formules : l'appropriation collective des grands moyens de production et d'échanges, le pouvoir du peuple travailleur. La perspective concrète est précisée par le programme, précis et détaillé, mais sans relations explicites avec le projet, le socialisme, et l'idéal, le communisme. Ce découpage en étapes successives, sans connexions entre elles ni avec les réalités à transformer, perdure jusqu'en 1991. Le 27e congrès amorce alors une réflexion essentielle, en se dégageant d'une approche en "étapes" pour une démarche de "dépassement" du capitalisme. Le socialisme est appréhendé comme un processus de transition, non comme un projet en soi ; le communisme est présenté non plus seulement en idéal, mais en exigence montante de la société en mutation, enfermée dans le carcan du capitalisme. Le 28e congrès centre la réflexion sur l'intervention des individus et la mise en mouvement autonome du peuple. En 1996, le 29e congrès pose la question du communisme comme un point clé à approfondir. Pour la première fois depuis 1920 !

Pourquoi cette configuration en étapes a-t-elle fonctionné pendant des décennies ?

Francette Lazard : Et marqué des millions de consciences ! Dès les années 20, le PCF a, en même temps, considéré l'URSS comme un modèle de société, et enfoncé ses racines dans le terreau original du courant révolutionnaire français. C'est une contradiction, d'autant plus dure à surmonter qu'elle a accompagné son développement : tout en se fondant sur une base de "principes" codifiés en 1924 en "marxisme-léninisme" par Staline, le PCF a pris, dès les années 30, des initiatives politiques qui ont élargi sa capacité d'influence en France, dans une période qui a structuré pour longtemps le pays : le Front populaire, la Résistance, la Libération. Intervenant sur le terrain de la politique, de la nation et de la démocratie, donnant une portée politique aux luttes sociales et aux désirs d'émancipation de la classe ouvrière, marquant le pays dans ses avancées progressistes, il devient, après la guerre, un grand parti de masse. Il amorce de nouvelles réflexions sur la démocratie et le socialisme mais garde, conforté alors par le prestige de l'URSS, sa référence au modèle soviétique.

Durant près d'un demi-siècle, sa créativité dans la vie politique, sa capacité à offrir des perspectives, ses apports dans les luttes sociales et anticoloniales, contre la guerre, pour la justice et la solidarité, vont de pair avec un blocage doctrinaire : son projet de société est fixé sur un modèle extérieur, déconnecté de la société française. Or, celle-ci se transforme en profondeur à partir des années 60.

Le rôle de révélateur de Mai-68 et les difficultés politiques du PCF à ce moment sont significatifs. La société française est, de façon inédite, confrontée à des questions essentielles : quelle société pour les individus, pour leur émancipation concrète, contre tous les systèmes de domination ? Il devient vital de déployer un projet de société qui réponde aux questions que doit résoudre la société. Le modèle soviétique se transforme en carcan. D'autant que les tragiques perversions du stalinisme sont désormais connues et que le pouvoir brejnévien bloque, jusqu'à la dégénérescence, un système étatique incapable de faire face aux nouveaux défis.

Faute d'avoir élaboré à temps un projet de société ancré dans la réalité ; faute d'avoir analysé, au delà du nécessaire rejet du stalinisme, la crise d'une conception du socialisme, le PCF va se trouver confronté à l'extrême difficulté d'élaborer, à neuf, une visée révolutionnaire moderne, en assumant l'écroulement de ses anciens modèles.

Comment analysez-vous cette nécessité de changement d'un point de vue plus théorique ?

Francette Lazard : La visée d'un projet révolutionnaire n'est pas affaire de conjoncture courte ! Le retour exigeant sur l'histoire est impératif. En 1848, les deux rédacteurs du Manifeste dégagent l'idée fondamentale de l'historicité des systèmes d'exploitation et de domination. Donc du caractère réaliste de l'émancipation et du combat révolutionnaires. Ils n'ont cessé de découvrir les ressorts du "capital", d'analyser les évolutions de leur temps, d'ajuster leurs concepts et leurs actes aux apports de l'expérience. Intensément actifs, ils sont aux antipodes de toute dérive de secte, de toute prétention doctrinaire (1).

Au début du XXe siècle, de grandes controverses marquent l'essor du mouvement ouvrier, dans ses composantes social-démocrates et bolcheviques. Les confrontations sont particulièrement vives quant à la relation entre un projet de société révolutionnaire et l'action politique de conjoncture, entre réforme et révolution. Le débat public entre Jaurès et Guesde, à Lille en 1900 (2) en témoigne. Mais tous les dirigeants historiques du mouvement ouvrier ont hérité d'une visée de la transformation sociale qu'on peut résumer en trois points fondamentaux : prise du pouvoir d'Etat par la classe ouvrière, dictature du prolétariat, collectivisation des grands moyens de production et d'échanges. Le discours de Léon Blum au congrès de Tours montre que personne ne la contestait.

Le choc de la guerre, le succès de la révolution bolchevique, l'effondrement de la social-démocratie bouleversent la donne politique. Lénine apporte une réponse qui semble porteuse d'efficacité révolutionnaire nouvelle, en tirant de ce fonds commun au mouvement ouvrier une conception du parti-guide de l'initiative révolutionnaire. Le Parti formule son projet avec l'autorité de la science. Le "socialisme scientifique" (le scientisme est alors très largement partagé) donne à la classe ouvrière la conscience de son rôle historique. Forte de sa cohérence d'organisation, sa direction peut donc la guider dans la prise du pouvoir et la dictature du prolétariat. Pourquoi ces idées sont-elles bien reçues en France ? Sans doute parce qu'elles ne sont pas sans résonances avec le vieux fonds de la Révolution jacobine, si vivant dans le mouvement révolutionnaire français. Cet ensemble de représentations a fonctionné sur la longue durée. Mais la société d'aujourd'hui, ses rapports de classes et de pouvoirs, ses enjeux et ses potentialités appellent de toutes autres réponses ! Il ne suffit pas de s'affranchir d'un système de représentations pour mettre en cohérence une perspective neuve, clairement identifiable dans le mode d'articulation d'un projet émancipateur, d'une conception de la transformation sociale, et d'un parti capable d'y oeuvrer.

Les difficultés sont parfois vécues comme le résultat d'une perte de repères, notamment théoriques.

Francette Lazard : Il ne s'agit pas de moins de théorie ! Sortir de l'illusion utopique d'un "socialisme scientifique" ne signifie pas se retrouver sans repères : cela crée l'obligation d'explorer, de confronter, d'innover. Ce n'est pas "flou", c'est inhérent à l'élaboration d'un projet portant les aspirations qui taraudent la société et la visée émancipatrice qui leur donne sens. Par exemple : la proposition de "sécurité-emploi-formation". Elle correspond à un nouveau type de plein emploi : ni ce qui existait, ni la réponse libérale qui rend les salariés de plus en plus flexibles et précaires. Elle met à nu les limites du marché du travail pour dépasser le mécanisme de la vente et de l'achat de la force de travail. Par là, elle relève de l'essence du communisme et répond concrètement à une urgence. Reste à rendre tangible sa nouveauté révolutionnaire et à la crédibiliser en actes. Avec d'autres propositions (l'intervention citoyenne du niveau local au niveau planétaire, l'usage différent du crédit et de l'argent, etc), le PCF concrétise une ambition communiste qui ne se réduit pas à la saisie d'un pouvoir d'Etat suivie d'une régulation "d'en haut", mais qui vise à développer la capacité autonome des citoyens. Cette intervention citoyenne requise pour dépasser les systèmes d'exploitation s'inscrit dans une "révolution de l'âge adulte". Elle substitue à une logique étatiste du pouvoir pris celle du pouvoir rendu. Elle affirme l'ambition communiste au quotidien, pour aller aussi loin que possible, partout, avec tous.

Tout de même, ce n'est pas très apparent ? Et puis cela ne peut se faire qu'avec les militants communistes ?

Francette Lazard : Cette mutation implique un nouveau type de parti. Pas moins communiste. Ni communiste comme autrefois. Que peut-il être, ce parti révolutionnaire, ni social-démocrate, ni marxiste-léniniste ? Un nouveau type de parti, qui mette un espace d'intervention organisé à la disposition de ceux qui veulent défricher, en partant des préoccupations de chacun, de chacune, des projets à hauteur des impératifs actuels : nouveau plein emploi, féminisme, vie sociale, écologie... Pour qu'il y ait combat émancipateur, impossible d'appréhender cet ensemble – projet, visée, saisie des défis actuels – sans le réenraciner dans ce qui fut, sans analyser ce qui a bloqué ou qui a dégénéré. Ce qui trame la culture et la vie des communistes, c'est leurs valeurs de justice et de fraternité, leur expérience, ce qui les a rassemblés et insérés dans le tissu social français. Les transformations ne peuvent procéder que de ce collectif humain. Tout se fera avec les militants ou rien ne se fera. Avec eux et avec les jeunes générations, qui subissent tant de dégâts et rêvent d'une vie meilleure. Cette communauté – bien au delà des adhérents actuels du PCF – enracine la référence communiste, bien antérieure à 1917, pour mieux affronter les défis du XXIe siècle. Le débat ouvert a une portée cruciale. C'est un moment essentiel de l'élaboration d'un projet communiste, pour une raison de fond : ce projet ne se déduit ni d'un modèle, ni d'un système mais de la réalité contradictoire de la société française en évolution. Comment donner sens à des réponses aux contenus nouveaux sinon en puisant dans les potentiels de cette société ? Comment mieux les saisir qu'à travers ceux qui font cette société ? La dimension démocratique, la capacité d'intervention personnelle des militants conditionnent l'élaboration d'un projet communiste en phase avec l'époque. n


* Membre du Comité national du PCF et de la direction d'Espacesmarx.

1. En 1851, K. Marx : "A vrai dire, ce ne sera pas une grande perte si nous ne passons plus pour être “l'expression juste et adéquate ” de ces chiens bornés avec lesquels on nous a confondus ces dernières années... Comment des gens comme nous peuvent-ils avoir leur place dans un parti..." Et en 1882, F. Engels : "{...} Les charlatans sociaux de tout acabit voulaient à l'aide d'un tas de panacées et avec toutes sortes de rapiéçages, supprimer les misères sociales sans faire le moindre tort au Capital et au Profit... et cette partie des ouvriers qui, convaincue de l'insuffisance des simples bouleversements politiques, réclamaient une transformation fondamentale de la société, s'appelait alors communiste : nous ne pouvions hésiter un seul instant sur la dénomination à choisir". (Préface au Manifeste)

2. Voir Jaurès, Lafargue, Guesde, le Grand débat, le Temps des Cerises, présentation de Roger Bordier, 1994, 168p, 80F.

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