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OUVERTURE/COMMENTAIRE Par Françoise Amossé |
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| "Les problèmes de santé publique, l'immigration et les flux de réfugiés, la dégradation de l'environnement et la désagrégation croissante des structures sociales et politiques sont les nouvelles menaces qui pèsent sur la sécurité et qui grandissent dans un contexte d'inégalités planétaires, dont nul ne se préoccupe." A la veille de l'an 2000, le programme de développement des Nations unies (PNUD) * dessine un tableau critique de la mondialisation économique. |
| Il n'y a de richesses que de femmes et d'hommes" (1). Plus que le produit national brut, l'espérance de vie, le niveau d'éducation et le revenu par habitant sont des indices fiables d'évaluation de la marche du monde : c'est le parti pris du Rapport mondial pour le développement humain -et son Indice de développement humain (IDH). Quoique sommaire, comme le souligne Amartya Sen, prix Nobel d'économie 1998, cet indice a le mérite d'être une mesure qui ne soit "pas aussi aveugle que le PNB face aux aspects sociaux de la vie humaine". En sept ans, de 1990, première parution du rapport du PNUD, à 1997, dernière publication, des progrès ont été enregistrés. Des manques persistent. |
| En 1997, l'espérance de vie à la naissance était supérieure à 70 ans dans 84 pays, contre 55 pays en 1990. Cependant, en 1997 encore, 1,5 milliard de personnes ne devraient pas atteindre l'âge de 60 ans. Entre 1990 et 1997, la part de la population ayant accès à l'eau potable a presque doublé, de 40 à 72 %. Mais plus de 880 millions d'individus n'ont pas accès aux services médicaux et 2,6 milliards de personnes ne disposent pas d'installations sanitaires de base, 840 millions de personnes souffrent de malnutrition, en sept ans, le nombre de séropositifs au virus VIH a plus que doublé, passant de moins de 15 millions à 33 millions, 250 millions d'enfants travaillent. Sous le règne de la mondialisation, l'humain a du mal à s'imposer. |
| Si le monde a connu d'autres périodes de mondialisation économique, rappelle le rapport, nous ne sommes plus, comme au XVIe siècle, aux temps de seuls échanges inégaux ou d'une "traditionnelle" colonisation. Ce qui distingue la mondialisation que nous connaissons des précédentes, ce sont les technologies de l'information : la concurrence mondiale s'en trouve accentuée, l'intégration du plus grand nombre pourrait l'être. Il n'en va pas ainsi. |
| Les innovations technologiques récentes en matière d'information et de communication, principalement l'Internet, ont contribué à faire "du monde, un village". Mais les inégalités d'accès au savoir réduisent à leur tour la portée d'une mondialisation qui profiterait à tous. Sous les apparences, l'intégration mondiale demeure partielle. C'est le point central du rapport. |
| Les hommes ne naissent pas égaux devant l'Internet, dont les frontières se superposent à celles de l'OCDE qui, avec 19 % de la population mondiale, comptent 91 % des utilisateurs (2). |
| Dans le "village planétaire ", le temps, l'espace et les frontières ne sont pas abolis pour tous. Abolis, ils le sont, et le point est positif, pour les ONG, les rebelles à l'ordre établi : le rapport le rappelle, c'est grâce au world wide web que le pot aux roses AMI de l'OMC a été découvert. Temps et espaces abolis le sont surtout pour les grands utilisateurs, les "jeunes hommes blancs éduqués". Les frontières réelles ou virtuelles s'ouvrent également pour les opérateurs financiers et les multinationales : les fusions et acquisitions par delà les frontières représentaient 59 % du total de l'investissement direct étranger ; pour les touristes qui voyagent, mais plus de la moitié de ces voyageurs viennent des pays à revenu élevé ; pour la main-d'oeuvre qualifiée qui circule : en 1998, 250 000 Africains travaillaient aux Etats-Unis et en Europe. A contrario, "... pour des milliards d'individus les frontières sont toujours aussi infranchissables". C'est le cas notamment pour la main-d'oeuvre non qualifiée, qui ne dispose le plus souvent même pas de passeports, encore moins de visas. |
| Conclusion : l'interdépendance entre les hommes de la planète est croissante mais les flux de main-d'oeuvre sont restreints. Le rapport parle à juste titre "d'insécurité multidimensionnelle" et additionne trois phénomènes : accès aux nouvelles technologies de l'information réduit, expression culturelle largement confisquée, écarts croissants entre les bénéficiaires de la mondialisation et ses exclus. Les rapporteurs demandent "une réécriture des règles de la mondialisation" et parlent de "polarisation grotesque et dangereuse entre les individus et les pays". |
| Insécurité ? Elle est toujours économique et sociale. Entre les 5 % plus riches et les 5 % plus pauvres, l'écart de revenus atteint 74 pour 1, contre 60 pour 1 en 1990, et 30 pour 1 en 1960. Plus de 80 pays voient leur niveau de vie régresser, le revenu par tête y est inférieur à celui d'il y a dix ans. Qu'en dira-t-on après la crise asiatique qui a renvoyé une partie du monde plusieurs années en arrière, creusant un trou de 2000 milliards de dollars environ dans les revenus des pays concernés ? Insécurité donc. Elle est culturelle, et flagrante. Si les progrès des industries de la communication ont permis à ce secteur d'être un des moteurs du développement, les retombées en sont géographiquement limitées. Dans le champ culturel, le marché de la télévision et du cinéma est devenu monopolistique. "En 1996, l'industrie cinématographique américaine détenait 70 % du marché européen, 83 % du marché latino-américain et 50 % du marché japonais." |
| La prospérité bénéficie de plus en plus à une minorité, les inégalités d'accès aux nouvelles technologies de l'information marginalisant davantage encore une partie importante du monde. Les raisons de ce constat se situent bien dans la nature du phènomène en cours, lorsque les rapporteurs écrivent : "Cette intégration mondiale est tirée par des changements de politique visant à promouvoir l'efficience économique via la libéralisation et la déréglementation des marchés nationaux et le désengagement de l'Etat de nombreuses activités économiques, ainsi que par la restructuration de l'Etat providence." Bilan très mitigé pour la mondialisation actuelle qui, si "elle accroît les contacts entre les individus par delà les frontières [...] fragmente aussi les processus de production, les marchés du travail, les entités politiques et les sociétés". |
| Les experts des Nations unies ne considèrent pas les marchés comme "l'alpha et l'oméga du développement humain". Devant le constat, "l'argent parle plus fort que les besoins : les cosmétiques et les tomates à mûrissement lent figurent ainsi plus haut dans la liste qu'un vaccin contre le paludisme ou des cultures résistantes à la sécheresse destinées aux terres productives", ils proposent un système de gouvernance mondiale "réinventée", où l'être humain serait considéré en tant que "finalité, avec comme moyens, des marchés ouverts et la croissance économique". |
| "Il n'y a de richesses que de femmes et d'hommes..." La globalisation des marchés, cette mondialisation, forme renouvelée du capitalisme, ne peut relever d'un projet de société : elle répond uniquement au souci de profits et aux intérêts des multinationales. Une simple régularisation des marchés, la réforme des instances internationales, l'instauration d'une "nouvelle gouvernance" suffiraient-elles à dessiner une alternative ? |
| Une société ne reste-t-elle pas à construire pour que les individus, "richesse du monde", décident d'une mondialisation à visage humain ? Pour que dans "ce village, notre planète", l'être humain parle enfin et durablement plus fort que l'argent? |
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* Source :
Rapport sur le développement humain, 1999. 1. Aminata Traoré, l'Etau, Actes Sud. 2. Pour tenter de répondre
au déséquilibre de la révolution de l'information, le PNUD suggère de lever une taxe sur les mails
et les dépôts
de brevets
dont le fruit serait attribué aux pays les plus pauvres
et propose
un programme de promotion des technologies de pointe. |