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HISTOIRE LONDONIENNE Par Olivier Schneider |
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| Quel pouvait être l'objectif des trois bombes qui ont explosé au centre de Londres, visant trois grands groupes communautaires, bangladeshi près du marché de Brick Lane, afro-antillais au marché d'Electric avenue à Brixton et gay à Soho ? Ces groupes, reconnus et solidaires, revendiquent en majorité la pluralité dans la ville, le respect de leur spécificité et la coexistence égale et pacifique entre tous. Le motif était-il d'ordre idéologique, pour la domination blanche et la tyrannie des extrêmes ? Ou, suivant les intérêts de la spéculation immobilière, n'y a t'il pas eu, de façon artisanale, officieuse et cynique dans ces attentats, un choix dans le "nettoyage" de la ville ? |
| L'intolérance en Angleterre, c'est le racisme ordinaire, le mépris ou la crainte, comme le montre le refus des employés de la ville après l'attentat du Royal Duncan à Soho de nettoyer la rue à cause du risque de contamination du VIH. C'est aussi la ghettoisation qui voudrait qu'il y ait un quartier black, gay, pakistanais, chinois ou juif, distinct des autres, avec ses propres lois et ses propres moeurs. |
| La vérité est que Londres sait souvent mieux vivre ses différences qu'on ne le croit : les conflits raciaux des années 80 ont montré l'utilité pour les uns et les autres de vivre ensemble. Seule subsiste la ghettoisation sociale : la cherté des logements décide de la répartition de la population, de ses mouvements, de ses choix. |
| Le lendemain de l'explosion de la bombe Electric avenue à Brixton, sur les panneaux protégeant des travaux, deux papiers étaient accrochés avec du scotch : "Brixton has hope", "Brixton has love" (Brixton a espoir, Brixton a l'amour), quand les ouvriers sont partis, sur le mur de brique rouge rénové, ils ont recollé les mêmes papiers. La crainte des différentes communautés du quartier était d'abord que l'attentat ne provoque de trop fortes tensions. Le sentiment des uns et des autres s'est ainsi fait le plus discret possible, pas de fleurs, peu de douleur ostensible et surtout pas de haine, ni de désespoir. |
| Les quelques manifestations qui rassemblaient la Ligue anti-nazi, Nation of Islam, les associations gays et lesbiennes, ont surtout été une réaction contre le fait que certains puissent faire naître des tensions. Ceux que chacun soupçonnait étaient les assassins du jeune Steven Lawrence, tué par cinq racistes (jamais appréhendés) juste à côté de l'endroit d'où Combat 18 a revendiqué le dernier attentat. |
| La vague meurtrière coïncidait avec le réexamen du procès de ce meurtre. Les groupes néo-nazis anglais sont réputés pour leur violence contre tout ce qui s'apparente au pluri-culturalisme, à la mixité, certains éléments seraient allés se battre dans ce sens en Bosnie (ce qui pourrait justifier la corrélation entre les deux événements à Londres et dans les Balkans ?), leurs envois de lettres piégées aux sportifs de couleur ou aux organisations anti-racistes sont fréquents. |
| Aujourd'hui, la seule trace du drame d'Electric avenue est le mur rouge contre lequel personne ne se tient, où personne ne discute contrairement à une habitude black (pour tous ceux qui n'ont pas toujours les moyens d'aller au pub). La bombe a comme supprimé la convivialité et les couleurs de cet endroit. Cependant, si dans la presse noire quelques accents radicaux se sont fait entendre, les tensions se sont éteintes, les extrémistes n'ont pas atteint le but qu'ils recherchaient. |
| Une chose est frappante : les travaux continuent autour du lieu de l'attentat c'est-à-dire que les autorités locales (la municipalité de Lambeth) profitent de cette passivité obligée des communautés pour restaurer le quartier, et une question se pose : Brixton est à un quart d'heure de la nouvelle gare de Waterloo, le quartier voisin de Brocley dans la même situation a vu les prix de ses logements flamber, dans le premier quartier on voit aujourd'hui les panneaux "à vendre", encore à des prix raisonnables, dans le second, des rues entières de panneaux "vendus" à des prix exorbitants. |
| Brixton ressemble au passé du quartier d'Islinghton, anciennement pauvre et coloré, aujourd'hui riche et blanc. N'y avait-il pas un intérêt à provoquer une transformation sociale du quartier ? De solides spéculateurs immobiliers n'auraient pas agi autrement : en s'attaquant à la rue, ils rendent les logements attrayants. |
| Les bombes ont en effet rendu naturelle et inévitable l'utilisation des caméras surveillance, le "nettoyage" des populations gênantes, elles ont puni les flâneurs et les acheteurs de bananes plantain, les vivants petits marchés locaux, elles n'ont aucunement perturbé la frénétique croissance de la ville qui expulse socialement ceux qui ne peuvent la suivre de plus en plus loin des ressources de ses centres. |
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