|
ARTS DU TEMPS Par Guillaume Chérel* |
|
|
| Jours de fêtes |
| "D'abord, la fête est longue. Elle étire ses couleurs sur la route de la plaine en un long serpent de camions, de caravanes et de remorques. Les automobilistes qui surplacent derrière klaxonnent pour demander à passer, puis klaxonnent en musique parce qu'ils ont reconnu la fête. On est au début de l'été et, sans la fête, les vacances ne commenceraient jamais." |
| Ainsi commence Foraine, le nouveau roman de Paul Fournel, grand conteur devant l'éternel. La fête au complet, nous l'avons tous vécu cet été, ou dans notre enfance. Ce sont tous les plaisirs au même endroit : manger, tirer au fusil, conduire à gauche, tamponner son prochain, boire des coups à l'oeil, avoir de la chance, fourguer les mômes sur un manège avec une poignée de jetons, se rincer l'oeil et tripoter les filles en douce... tout y est. |
| On s'y reconnaît. Il y a le village, les baraques de crêpes-gauffres et frites, les manèges, une loterie, un carrousel pour les petits, une baraque à mystère, une chenille fatiguée. Et le tout, en lumière et musique. Fournel a planté le décor, restait plus qu'à trouver les personnages. |
| J'ai nommé : Marcel Kébir, Théo Barba, Marsou le Preste, les frères Bandelmas, Odette Kébir-Bandelmas, la grosse Claudine, le maire, le nouveau brigadier, les commerçants, les retraités, la veuve Wasserman, et les garçons du château... tout est en place pour l'entrée en scène de l'héroïne, la jolie Foraine Bandelmas. Belle à ravir et coeur à prendre. Par petites touches, Paul Fournel raconte l'évolution, non seulement de la fête, mais de la comédie humaine. Ce roman est aussi succulent qu'une pomme d'api. |
| Paul Fournel |
| Foraine |
| le Seuil, 172 p., 85 F |
| Huis-clos tropical |
| Henri-Frédéric Blanc n'a pas sa plume dans sa poche et il apprécie tout particulièrement l'humour noir. Ses histoires et dialogues ont la causticité des meilleurs films de Bertrand Blier. A qui il ressemble un peu d'ailleurs, physiquement et de caractère. Derrière cet autre barbu à l'air bourru, se cache une âme d'une sensibilité à fleur de peau. On pourrait le prendre pour un misanthrope, alors que son coeur déborde d'amour pour ses personnages (humains trop inhumains...). Après avoir démonté le système hypocrite du microcosme littéraire dans Nuit gravement au salut (Actes Sud), décrit la farce d'un 24 décembre à Paris (le Lapin exterminateur, réédité au Serpent à plumes), puis s'être attaqué à la boucherie de la guerre de 14-18, dans le Dernier survivant (le Rocher), il met cette fois en scène, dans Fenêtre sur jungle, cinq personnes lors d'un huis clos tropical angoissant. |
| Dans une ville africaine (Nananaville), le consul et son épouse, un homme d'affaires agressif, un entomologiste tourmenté et une jeune institutrice idéaliste se trouvent sous le contrôle d'une bande rebelle. La nuit tombée, lesdits rebelles exigent, pour protéger leur retraite, que l'un des Français les accompagne. Comment désigner un volontaire ? S'ensuit un jeu psychologique cruel où toutes les personnalités à bout de nerfs se révélent en s'entre-déchirant. Il s'agit évidemment d'une satire d'une certaine politique africaine qui met à nu le comportement de l'homme Blanc (avec jeu de mots...) lorsque les questions fondamentales lui sont posées. La lecture de Fenêtre sur jungle est un régal à chaque ligne. Il donne même envie de le relire, comme on revoit avec plaisir un bon film (de Blier, par exemple...). |
| Henri-Frédéric Blanc, |
| Fenêtre sur jungle, |
| Flammarion, 178 p., 104 F et le Lapin exterminateur, le Serpent à plumes, 270 p., 39 F |
|
*Auteur notamment d'un livre remarqué, Hemingway. L'écrivain et son île, paru au début de cette année aux éditions Castor Astral (140 p., 85 F). |