Regards Septembre 1999 - Invitation

GROUPE ZEBDA
Magyd Cherfi “ Les démunis exigent de nous qu'on porte leur parole ”


Voir aussi Motivés, et sans arrangements

Votre succès récent vous inspire quoi ?

Magyd Cherfi : On ne peut pas se défendre d'avoir un peu de fierté, mais liée avant tout à une reconnaissance locale. Après, il y a toujours cette idée – une illusion ? – de rassembler, d'être assimilé à un contre-pouvoir politique ; l'idée qu'une jeunesse a l'impression qu'en "adhérant" à Zebda, elle adhère à des idées progressistes... Ça, on s'en réjouit. Il y a le plaisir de la notoriété, donc, et le plaisir du contre-pouvoir, surtout qu'avec Dominique Baudis – le maire de Toulouse – c'est l'hallucination, en termes de malentendus et de quiproquos, de ce qu'il pense de nous, de l'idée qu'il s'est forgée sur nous... : c'est le degré zéro de la collaboration entre un groupe de gens, associatifs et "artistico-culturels" et une municipalité ; c'est surréaliste... Il nous refuse toujours son aide pour un projet de "café-musique". Cela fait dix ans qu'on travaille dessus : l'unique projet qui aurait permis qu'on reste présent dans les quartiers nord, qui aurait été le fer de lance d'un travail d'animation, d'émancipation par l'outil culturel – locaux de répétition, salle de concert, cafétéria, etc. C'est toujours dans nos têtes, mais on n'a jamais pu avancer d'un pas : y a pas d'arrangement.

Y a pas d'arrangement est l'un de vos titres phares. Est-ce une sorte de manifeste ?

Magyd Cherfi : Chez Zebda, tout est en nuances : "y a pas d'arrangement", quelque part c'est vrai et, en même temps, c'est faux. Par exemple, le groupe tel qu'il est composé, ce n'est pas simplement trois Beurs et quatre Français... C'est aussi sept mecs qui, normalement, dans la vie, n'auraient rien à faire les uns avec les autres, puisque, hors du groupe, chacun vit sa vie de manière autonome ; on ne verra pas le "groupe Zebda" se promener en ville. Pour tenir le groupe ainsi, on a donc fait tout l'apprentissage du compromis. Par ailleurs, on tient aussi compte du fait que notre musique est produite par une "major", une multinationale, ce qui est plutôt le contraire des valeurs qu'on a envie d'élaborer : nous sommes tenants des valeurs progressistes contre les valeurs libérales... Tout cela est donc une série de compromis et, en même temps, on essaie de garder une espèce de "Ya pas d'arrangement" dans nos existences au quotidien : c'est-à-dire faire en sorte qu'elles correspondent en partie à la philosophie à laquelle on aspire.

Vous présentez parfois Zebda davantage comme un "laboratoire" que comme un groupe...

Magyd Cherfi : C'est davantage un laboratoire dans le sens où, il faut le reconnaître, les musiciens ne sont pas des orfèvres en la matière, les chanteurs ne sont pas réellement ce qu'on peut appeler des chanteurs ; c'est un peu plus au feeling... On ne lit pas la musique ; on ne joue d'aucun instrument, on n'a pas de repère technique, et on a aussi le sentiment que ce qu'on fait n'a réellement rien d'extravagant, ni d'innovant. On est sur une ligne musicale très simple, et qui est surtout conçue comme le support d'une énergie, d'un discours politique, qu'il soit sous la forme d'une pensée ou sous la forme d'un cri tribal... L'aspect artistique est donc très nuancé dans Zebda... Par contre, on a souvent l'impression que ce qui est le plus incroyable dans le groupe, c'est d'être restés réunis tous les sept ensemble depuis dix ans. De même, le fait qu'on ait réussi, en étant tous différents, à élaborer à chaque fois un produit qui plaise à chacun... Quel immense travail de cohésion, pour écrire une chanson, et quelle satisfaction de constater que cela fonctionne aussi bien, à chaque fois, au-delà de la chanson elle-même ! C'est ça, un laboratoire...

Votre musique a pourtant su séduire un large public...

Magyd Cherfi : Je crains qu'on ait une idée très haute de ce que peut être l'art. Vous vous rappelez de cette phrase de Gainsbourg qui disait que la chanson était un "art mineur" ? Nos références, c'est des gens comme Brassens, Brel, les Stones, des trucs assez costaux musicalement, Bob Marley, James Brown : on a l'impression d'être tellement minuscule à côté de tous ces gens qui ont vraiment apporté quelque chose à la musique, qu'on a plutôt tendance à ironiser sur nous-mêmes : "Ouaips, on est là, oui, c'est sympa, et après ?". Mais nous avons quand même la volonté d'une recherche, de trouver une piste artistique qui soit actuelle, qui ressemble à ce que l'on vit : quelque chose de métissé, de moderne, d'impliqué dans le fait social... Cette quête artistique est difficile.

La contestation est-elle au premier plan de vos préoccupations ?

Magyd Cherfi : Oui. Parce que, nous, nous avons besoin de regarder dans les yeux les gens avec qui on vit, dans notre entourage au quotidien. Et ces gens, ce sont souvent des gars en galère, chômeurs ou RMIstes, des immigrés, des gitans, des prolos "français de souche"... On veut pouvoir lever la tête face à ces gens, pour des raisons toutes simples : on est issu de là ; c'est notre milieu. Et ces gens-là comptent sur nous, ils nous demandent de porter une parole. On se fait flinguer sur les textes quand c'est un peu nase ; sur la musique quand elle ne leur paraît pas assez coléreuse, pas assez engagée... On serait à leur place, on ferait pareil. D'ailleurs, on flingue tout ce qui sort et qui est complètement "bidon" : musiques et films... On est très critique, très dur. Alors, dans une telle position, on vit cela comme une sorte de défi. Ne serait-ce que le simple fait de devoir porter une parole : on ne peut pas trahir ou décevoir ceux qui sont, finalement, nos proches... Ils nous contraignent à porter beaucoup d'attention à ce qu'on fait...

De plus en plus d'artistes ont intégré ce souci de s'engager sur des questions actuelles, comme Rachid Taha, Massilia Sound System, Noir Désir... Ce sont presque des "porte-voix"... Vous sentez-vous inscrits dans une démarche similaire ?

Magyd Cherfi : Oui. Noir Désir, c'est vraiment un chef-d'oeuvre en la matière... Parce qu'il y a chez ces gens-là l'obsession de ce que devient la vaste majorité de la misère : d'être culpabilisé, de se sentir coupable. Et le groupe de revendiquer une culpabilité aux côtés d'une immense majorité de ceux qui n'ont rien... Même si ça peut, parfois, sembler maladroit, j'aime, moi, cette culpabilité-là qu'on a, de vouloir essayer de trouver des ponts, par le biais de l'artistique. Je pense qu'on se reconnaît dans ce mouvement.

Et vos "collègues" toulousains, les Fabulous Troubadours ?

Magyd Cherfi : Avec les Fabulous, on a davantage des rapports intellectuels. On n'a jamais eu vraiment le temps et l'occasion de mieux se connaître, mais nous savons qu'il y a beaucoup d'affection de part et d'autre. Les manières d'avancer la réflexion socioculturelle, notre envie d'apporter une pierre à l'édifice : on a ça en commun. Je suis très fier qu'il y ait ce genre d'artistes à Toulouse, même si je parais un peu chauvin sur les bords...

Zebda semble vouloir évoluer et rayonner au-delà d'une culture locale, ou occitane...

Magyd Cherfi : C'est vrai aussi. Nous qui sommes issus de l'immigration maghrébine, nous revendiquons la "francité". D'abord parce qu'on est Français mais qu'on ne nous l'accorde pas : on nous reconnaît la nationalité administrativement, mais la France d'aujourd'hui n'accepte pas encore dans sa mémoire collective le Français qui a une autre couleur de peau ou une autre culture. Donc, nous, peut-être d'abord parce qu'on est d'origine arabe, on demande à être Français... Autant à des artistes comme les Fabulous Troubadours, ça peut paraître un peu ringard – pourquoi diable vouloir être Français ! ? ! Ils sont davantage attachés à l'Occitanie, tandis que nous, on réclamera un peu plus de "bleu-blanc-rouge". On serait presque plutôt centraliste, au nom de l'égalité de tous, parce que quelque part, la France qui centralise, c'est aussi l'idée qu'il faut qu'on soit tous à égalité d'éducation, de langue, etc.

Dans quelle mesure l'idée du "Sud" vous intéresse-t-elle ?

Magyd Cherfi : C'est déjà intéressant par rapport à Paris : le simple fait de pouvoir trouver une certaine "fierté de province". L'idée de province est déjà passionnante en elle-même : elle permet de mettre en valeur, à partir de l'endroit où on est – où on vit – toutes les richesses qui donnent un sens à une existence, à une fierté, à une philosophie ; et toutes ces richesses sont porteuses de connotations, voire de valeurs, universelles. On est fier aussi dans le sens où il y a encore une sorte de "tabou" lié à la province, et le fait que des voix se fassent entendre et trouvent une résonance au départ de la province, et jusqu'à Paris, c'est une avancée énorme. Par ailleurs, le fait que ça se passe au Sud, pour Zebda, c'est en plus un plaisir particulier... On entend beaucoup parler de Toulouse, mais aussi de Marseille, avec toute sa mouvance musicale... Et même si, à la base, cela ressemble un peu au complexe de l'immigré vis-à-vis du Français, cette énergie d'émancipation est extrêmement salvatrice ; elle rééquilibre le mouvement. Je ne sais pas si c'est un mouvement passager, ou si c'est l'arbre qui cache la forêt, mais c'est exaltant de s'inscrire dans cet élan. D'autre part, quand on parle du Sud, on pense aussi au Sud de la Méditerranée, et ça, c'est l'avenir. Depuis des décennies, on parle d'un dialogue Nord-Sud, qui n'existe toujours pas ; alors que l'avenir des hommes passe par ces questions-là, par cette relation.

Avez-vous l'impression que l'Europe intègre bien le Sud, dans sa construction ?

Magyd Cherfi : J'ai plutôt l'impression que l'Europe se prépare sans le Sud. C'est l'erreur que commettent les politiques... Dans le même esprit, Jacques Chirac, par rapport aux langues "minoritaires", estime que donner aux langues régionales une possibilité d'exister, c'est déstabiliser les valeurs républicaines. Moi, je pense que reconnaître ces langues, c'est au contraire renforcer l'identité républicaine... Les politiques ont toujours eu deux temps de retard, parce que c'est la monnaie qui dirige le monde.

Vous êtes également en première ligne dans la lutte contre le Front national...

Magyd Cherfi : On ne considère pas le Front national comme un fait autonome ; il y a plusieurs choses. Il y a la misère des gens d'abord. En tout cas, il n'y a plus de réponse idéologique possible, et je ne suis pas sûr qu'il y en ait eu une. On se retrouve dans une société où la grande majorité des Français flippent. Il n'y a plus de boulot ; il y a une angoisse identitaire : "Nous, Français, que devenons-nous ?", parce qu'il n'y a plus de repère identitaire, parce qu'on a fait croire aux Français qu'être Français consistait à aimer le fromage, la baguette et l'accordéon. Alors, quand il n'y a plus ça, ils ont l'impression de tout perdre... Alors que si les politiques et les cultures avaient été avisées, elles auraient anticipé en expliquant que la France est surtout la Mère qui a donné naissance à l'idée de l'égalité des hommes entre eux. Quand on balance une idée universelle aussi contagieuse, il ne faut pas se plaindre que le monde entier veuille en profiter. On envoie des principes, mais il n'est pas possible de les appliquer, ou d'aider à les appliquer, parce que ça coûte trop cher... On est resté sur la position suivante : "D'accord pour l'égalité, mais seulement pour un certain nombre d'entre nous". Bref, tous ces principes républicains se diluant, il reste un vide, et ce vide est comblé par les fantasmes du Front national, qui n'est pas un parti politique, au fond, mais bel et bien un parti de fantasmes ; et les gens préfèrent adhérer au fantasme plutôt qu'à rien. Et, d'un autre côté, les politiques ne sont pas assez intègres pour que les Français leur fassent confiance. Le mot-clé, c'est vraiment celui-là : intégrité...

Votre contestation se fait aussi sur un air de fête... La fête serait une réponse à la peur ?

Magyd Cherfi : Elle peut être une réponse, mais le problème, c'est qu'elle est un événement ponctuel ; c'est vrai qu'elle peut provoquer des rencontres, elle peut aussi provoquer quelques changements dans les mentalités, mais le problème, c'est qu'il faudrait qu'il y ait aussi quelque chose du côté du contenu. Ce qui serait vraiment de l'ordre de l'urgence, c'est que les politiques commencent enfin à se dire : "On n'a plus de réponse, il faut qu'on se mette à voir les choses autrement ; notamment tout le système libéral." D'accord, on a cassé tout ce qui était de l'ordre de l'expérience socialiste, qui a été démystifiée, et ça c'est déjà bien, encore faut-il reconnaître qu'au fond, il y a là-dedans quelque chose qui doit être expérimenté, mais avec tous les enseignements tirés du passé ; cette réflexion-là n'a pas encore été entamée. Il faut arriver à regarder le libéralisme en face et dire : "Ce n'est pas une solution pour le genre humain." Il peut y avoir quelque chose à prendre, mais il faut bannir l'idée que l'homme a besoin du profit pour avancer ; il faudrait parvenir à casser cette idée taboue, même si on en est loin : même les prolos, dans notre entourage, ont davantage envie de devenir riches qu'autre chose... On est donc loin du compte. La cotation libérale est extrêmement imprégnée dans le tréfonds de la chose humaine ; on en veut plus que l'autre, et je crains que ça, ce soit aussi contagieux que l'idée républicaine...


Magyd CHERFi vient des quartiers prolos de Toulouse. Fils d'immigré comme ses comparses de Zebda ("beurre" en arabe), Moustapha et Hakim. Dix ans de résistance avec les mots, la tchatche, la musique. Le parolier du groupe – composé de trois Beurs et quatre "Français de souche" (!) – tire à vue sur cet ordre fin de siècle fait de racisme et de misère. Sans naïveté. Sans misérabilisme. Les pieds dans le plat : les musiciens sont présents dans les quartiers, animent des ateliers d'écriture musicale et, par le biais de l'association qu'ils ont créée, Taktikollectif, s'immiscent dans tous les mouvements contestataires, manifestants surtout, aux côtés de leurs proches : galériens et oubliés...

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Motivés, et sans arrangements

Par C;F.


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Ce sont les néo-inventeurs du "tube de la manif". Motivés, soit une version aussi festive qu'écorchée vive et militante du Chant des partisans. Au départ, la reprise d'une "idée" de Paco Ibanez : "La poésie est une arme chargée de futur" ; par la suite, un "partenariat" entre l'association Tactikollectif et la LCR, pour produire un CD (Motivés, LCR/Taktikollectif) de chants révolutionnaires revus et corrigés à la sauce actuelle, dub ou ragga, sautillants ou mélancoliques, histoire de remettre la lutte sur les rails. Avec l'album Essence Ordinaire (Barclay), Zebda secoue les avachis de cette fin de siècle, réveille les combats endormis, rallume les lampions éteints avec la fameuse chanson Tomber la chemise, et met le feu avec des textes subtils, aussi engagés qu'enragés : "Je suis autant la chute que l'envol/mais bien plus la scoumoune que le bol." De toute façon, "y a pas d'arrangement".

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