Regards Septembre 1999 - Les Idées

RENCONTRES PHILOSOPHIQUES
Jacques Milhau : “ Il n'est de solidarité vivante que militante. ”

Par Jean-Paul Jouary


La solidarité, valeur d'actualité, réalité d'avenir ? C'est à cette question que répondait la "rencontre philosophique" du 6 mai 1999, ouverte par un exposé du philosophe Jacques Milhau, qui lui avait consacré un ouvrage en 1993.

Si Jacques Milhau s'est attaché à élucider en philosophe la notion de "solidarité" depuis plusieurs années, c'est avant tout parce qu'il percevait dans l'inflation du mot un signe de crise. Aristote avait raison de voir en l'"Amitié" le fond de toute sociabilité, c'est pourquoi la crise des solidarités ouvrières, l'insolidarité croissante et les solidarités subsidiaires représentent aujourd'hui pour le conférencier un "enjeu de civilisation".

L'héritage, d'abord. Le mot dérive de "solidum", solide, notion mécanique désignant la cohésion de parties. Appliquée métaphoriquement à la société, elle évoque le besoin humain d'être associé pour satisfaire les besoins. En philosophie, elle est une sorte d'"idéal de fraternité" – dont Jean-Louis Sagot-Duvauroux nous avait entretenus quelques semaines plus tôt. Mais, mélange de pensées et de réalités diverses, elle peut aussi devenir une "auberge espagnole" autorisant tous les dévoiements. Née en France avec Rousseau, les socialistes utopiques, Durkheim, Jaurès, Bergson, etc., la "solidarité" était liée au projet de transformer les systèmes sociaux, et ne se réduisait donc pas au "caritatisme", à la "solidarité assistancielle" censée compenser les déficiences publiques. L'idée de protection sociale, par exemple, visait à pondérer les méfaits de la course au profit, idée justement en recul, effet et facteur de crise.

Le contentieux, ensuite. On a assisté à un "reflux des solidarités", un "effort général de désolidarisation dans l'entreprise comme dans les cités, une atomisation des existences humaines, un enrichissement des uns, un appauvrissement des autres, une culpabilisation des plus démunis".

D'où l'apparition d'une "solidarité conservatrice": un appel aux sacrifices de certaines victimes pour en aider d'autres, en l'absence de mesures radicales contre les causes. On ne sortira de cette impasse que par des "fondations pratiques", ce qui suppose une "idée régulatrice, un universel à construire ", articulé avec ce que la "révolution informationnelle" porte de "révolution anthropologique", avec l'essor conjoint des aspirations individuelles et des réciprocités. Comme au XVII° siècle à propos de la nature et de la société, les "relations verticales" sont progressivement supplantées par des "relations horizontales", ce qui implique l'aggravation de ce que Durkheim avait déjà perçu : les solidarités mécaniques pré-industrielles sont devenues solidarités organiques avec le capitalisme et ses atomisations.

Les corriger suppose la construction de nouveaux rapports sociaux, une "solidarité à dominante horizontale", une "société de droit", avec, au coeur de la question, "la personne", "l'homme comme droit vivant".

Jacques Milhau souligne ici l'importance exceptionnelle de la Critique de la raison bioéthique, publiée par Lucien Sève, pour "considérer tout individu comme responsable en tant que personne", à l'opposé de l'actuelle "révoltante instrumentalisation de la personne humaine". Et de rappeler l'appel de Marx à "humaniser les circonstances" pour que chacun puisse y vivre dans l'égalité.

La mise à l'épreuve, enfin. Jacques Milhau confie sa "méfiance vis-à-vis de l'angélisme", la tendance à idéaliser ce à quoi on est attaché, donc à "édulcorer les obstacles et ainsi compromettre la perspective". En effet, poursuit-il, "cette nouvelle solidarité est à la fois planétarisée et singularisée, ce qui rend difficile sa construction", alors qu'un "Etat américano-occidental domine – y compris par la guerre – des nations éclatées". Futur incertain, mort des modèles, auxquels s'ajoutent des difficultés pragmatiques : les intérêts convergents ne forment que des "rassemblements potentiels", sans médiations et pratiques militantes, sans débouché social et prolongement politique. La dissémination des foyers pratiques rend nécessaire l'articulation des solidarités locales et globales. Sans oublier les "obstacles subjectifs", que constituent les régressions nationalistes ou intégristes. Jacques Milhau note aussi le "prix des déstabilisations" que constitue la "contamination des mentalités et des comportements par la logique libérale", et qui tend à faire prédominer l'individualisme sur le solidarisme.

Travailler sur d'autres bases à une "resolidarisation", horizontale, ne peut s'accompagner d'une ignorance des difficultés qui persisteront. Jacques Milhau cite les travaux de Geneviève Fraisse sur les rapports hommes/femmes, mais aussi les différends durables entre Nord et Sud, ou entre générations. Tous ces différends, toutes ces discordes appellent des règlements fondés sur le dialogue. Ce qui, pour Jacques Milhau, est le coeur d'une "lutte civilisationnelle" pour faire naître les solutions du débat, essence même du politique. C'est pourquoi, conclut-il, "l'avenir de la solidarité sera une conquête et non une décision institutionnelle ; autrement dit, la solidarité vivante sera toujours une solidarité militante".

Cette dernière idée devait être prolongée par la discussion avec le public, avec notamment un échange sur le fait que la solidarité à venir ne repose que sur un "postulat d'espérance, non démontrable", postulat "de gauche" qui exige une "méthode" pour résoudre tous les problèmes avec les victimes elles-mêmes, contre le libéralisme. Ce qui suppose, entre autres, la déconstruction des "prérogatives des professionnels sur les bénévoles dans les ONG" et aussi, dans un parti comme le PCF, celles des permanents sur les militants salariés, ou encore ce qui y correspond dans les syndicats, les CE. etc. Echange aussi sur le terme "inadmissible" d'"exclus", et fin provisoire de la discussion sur l'actualisation du fameux Que faire ?, que quelques heures de réflexion ne pouvaient bien entendu épuiser...

retour