Regards Septembre 1999 - Les Idées

RENCONTRES PHILOSOPHIQUES
Isabelle Stengers : La science a besoin d'alliés !

Par Jean-Paul Jouary


Voir aussi Extraits de la bibliographie d'Isabelle Stengers

Il revenait à la philosophe Isabelle Stengers de clore l'année 1998-1999 des "rencontres philosophiques", sur le thème général qu'elle avait choisi : pratiques des connaissances, pratiques politiques, pratiques démocratiques. Occasion de prononcer un exposé qui articulait de façon originale quelques-unes des idées qui parcourent l'ensemble de son oeuvre (cf. encadré). Exposé théorique de grande portée politique, pour qui veut développer la citoyenneté dans la société, et dans le système éducatif en particulier.

Isabelle Stengers commençait par cerner le problème du face-à-face de la rationalité scientifique et l'essence même du politique. D'un côté, lorsqu'on dit "scientifique", ou lorsqu'on enseigne les sciences, on attribue à celles-ci "le pouvoir de dire ce qu'il en est des choses". De l'autre, la politique recouvre l'ensemble des décisions des citoyens "par rapport à ce qui doit être". Pour Isabelle Stengers, "cette opposition est catastrophique" : pourquoi la science aurait-elle le pouvoir d'être "objective", "neutre" quant à "ce qui est" ?

Du coup, les autres connaissances, les autres savoirs, se voient désignés comme "non neutres", "subjectifs", prisonniers des apparences comme dans la Caverne de Platon. Derrière cette opposition s'en profile une autre : la science, contraire à l'opinion, laquelle est "aveugle, manipulable, séductible". Or, la démocratie ayant à décider "ce qui doit être", on peut en tirer la conclusion qu'en elle les gouvernants élus n'ont à gérer que les affaires courantes, les affaires graves ne pouvant être traitées que par des "experts", au nom de "la science". Dès lors, tous les cynismes sont possibles.

La façon galiléenne de poser le problème du mouvement, un événement qui fait rupture et produit des héritiers

Isabelle Stengers s'attaque à cette opposition par un travail philosophique qui commence par un travail sur les mots. En fait, les "sciences modernes" prétendent supplanter les philosophies qui, hier, théorisaient leur rupture avec l'opinion. Platon valorisait le pouvoir des démonstrations mathématiques de mettre tout le monde d'accord sur leurs énoncés, ce qu'aucune philosophie ne peut envisager. "Avec Galilée, les enfants de Platon ont enfin réussi", en donnant l'impression de produire enfin un savoir stable sur le monde, hors d'atteinte de l'opinion, c'est-à-dire hors des pratiques démocratiques.

Et de citer un inédit de Bruno Latour, qui note que dans le Gorgias de Platon, Socrate et Calliclès sont d'accord sur l'essentiel : la populace a besoin de dirigeants, sophistes pour l'un, philosophes pour l'autre. Pour Isabelle Stengers, cette discussion n'a rien perdu de son actualité, aussi convient-il pour s'en extraire d'adopter "une autre approche, qui déplatonise les sciences modernes".

L'"événement Galilée" fut un "événement" en ce qu'il imposa le silence aux autres démarches, contrairement à Kepler dont les innovations astronomiques ne produisirent pas de rupture avec l'astrologie par exemple. Un tel "événement" fait rupture et produit des héritiers. La science galiléenne inaugure la science moderne : en présentant sa nouveauté en polémique avec l'Eglise et la tradition philosophique d'alors, elle créa un nouveau territoire, la physique, en "expulsant les autorités anciennes", et en disqualifiant comme simples "opinions" tous les autres discours, y compris philosophiques.

Dans le Discours de 1608 apparaît l'idée que les énoncés de Salviati-Galilée ne sont nullement des opinions d'auteurs comme le prétend Sagredo, puisque quiconque s'y oppose se voit démenti non par leur auteur, mais par la réalité elle-même, grâce au dispositif expérimental du plan incliné. Pour Isabelle Stengers, le véritable "événement", c'est cette mise en scène expérimentale elle-même, qui impose le silence à quiconque s'oppose à la façon galiléenne de poser le problème du mouvement.

La fiabilité des sciences impose que la démocratie investisse le débat qu'elles suscitent

Or, dans ce dispositif, "si la science respecte les faits, tous les faits ne se valent pas". Ici, en effet, les faits sont inventés, construits (élimination théorique des frottements, etc.). On crée un lien sélectif entre les mots et les phénomènes, afin de fabriquer un "témoin fiable" apte à "faire taire".

Le site scientifique est "un lieu créatif et sélectif, qui n'a pas de sens hors du collectif qui s'y rassemble". Les corps qui tombent ne préoccupaient personne auparavant. Cette "petite question" devient importante non en elle-même, mais "parce qu'on y répond de façon décidable". Dès lors, ce pouvoir inédit de la science va créer une communauté de "collègues exigeants", avec coopération, compétition, intérêt, et seule l'opinion de ces collègues comptera désormais. Le reste de l'opinion est rejetée loin derrière. Quelle que soit l'efficacité de ces sciences modernes, des questions essentielles demeurent cependant posées. Isabelle Stengers prend l'exemple des sciences médicales.

Des laboratoires mettent au point des molécules. Reste l'épreuve de leur efficacité. La médecine rationnelle, alors qu'elle se construit en opposition aux autres démarches, teste la validité d'un médicament en confrontant statistiquement ses effets à ceux des "placebo" (qui soignent aussi, souvent, mais de façon non chimique, psychosomatique). Façon de reconnaître qu'il est "plusieurs façons de guérir", et donc que "guérir n'est pas un témoignage expérimental" ! Or, si le test est concluant, on oubliera tous les présupposés de cette démarche, et l'on décrètera que "les sciences expliquent la guérison". Tout n'est pas absurde dans ce raisonnement, mais il demeure que "le laboratoire a éliminé des dimensions du problème". Cette conception de la fiabilité scientifique coïncide très précisément avec les intérêts financiers de l'industrie pharmaceutique.

Du même coup, cette simplification du problème disqualifie l'intervention de l'ensemble des citoyens intéressés.

C'est ainsi que, pour Isabelle Stengers, la fiabilité des sciences nécessite aujourd'hui que les citoyens imposent le point de vue de la complexité réelle, c'est-à-dire que la démocratie investisse les débats que les sciences suscitent. Et de citer la question des "organismes génétiquement modifiés", celle du nucléaire, etc. "A Tchernobyl, les savants étaient aussi bons qu'ailleurs, mais les citoyens n'avaient pas les moyens de compliquer la vie aux ingénieurs et aux hommes d'Etat"...

Il faut respecter les inquiétudes, même si l'opinion ne trouve pas les mots

Isabelle Stengers estime ainsi que la création de "groupes citoyens" est devenue vitale pour empêcher la dénégation des problèmes posés par les sciences et les techniques, problèmes "qui ne peuvent être réduits à des problèmes expérimentaux". Elle développe le cas de l'hypothèse du réchauffement de la Terre, celui de la quasi-disparition des bancs de morues au Canada, etc. "Seule la preuve rassemble les scientifiques, mais cette exigence peut devenir un poison, si bien que la question démocratique devient centrale." "La science a besoin d'alliés !"

Isabelle Stengers devait terminer son exposé par des considérations sur les "sciences humaines", dont la tendance dominante fonde la fiabilité des résultats sur des méthodologies qui conduisent à cacher aux sujets ce que l'on étudie, à les tromper, à les affaiblir. Cette idée de l'"objectivité" contient ainsi l'idée que ce qui spécifie l'humain, la conscience, devient un obstacle à la démarche scientifique, en psychologie ou en sociologie. Une certaine sociologie définit ainsi les personnes à leur insu selon ce qui les détermine, ce qui pousse à les persuader qu'ils sont soumis fatalement. Or la grille d'enquête "définit ceux qui pensent". Ici encore, la question démocratique s'avère primordiale, "condition de fiabilité et de constitution des sciences humaines".

Isabelle Stengers propose d'inverser cette démarche sociologique, qui, une fois encore, présuppose une opposition science/opinion. "Et si le travail des sociologues consistait à dire : des gens ont réussi à créer une parole collective, tirons toutes les conséquences de cet événement ?"

Cette alliance de la science et de l'opinion constituerait un événement démocratique aussi important que le dispositif expérimental, un progrès que symboliserait une nouvelle exigence : "Nous existons, notre parole doit être prise en compte !" Isabelle Stengers eut l'occasion de développer et préciser sa pensée en réponse aux nombreuses questions qui lui furent posées par le public, à propos de l'opinion, de l'historicité de l'art et de la philosophie, ou encore des "groupes de citoyens". Elle soulignait notamment le problème du ralentissement de certaines recherches face au rythme propre du capitalisme, celui du court terme, "vitesse de la non-pensée".

Ou encore, elle rappelait que, sans luttes, certaines avancées scientifiques et techniques peuvent engendrer de véritables "catastrophes sociales". "Que les groupes apprennent à se mêler de ce qui ne les regarde soit-disant pas, face aux experts !". Et d'ajouter : "Il faut respecter les inquiétudes, même si l'opinion ne trouve pas les mots."

Au moment de se quitter, cette dernière formule : "Mon utopie personnelle, c'est que les groupes citoyens se fassent créateurs de futur."

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Extraits de la bibliographie d'Isabelle Stengers

Par J.-P.J.


L'Hypnose, blessure narcissique (avec L. Chertok), éd. Synthélabo

Gilles Deleuze (collectif), éd. Vrin

Cosmopolitiques (7 volumes), éd. la Découverte

La Damnation de Freud (avec T. Nathan), éd. Synthélabo

Sciences et pouvoir : faut-il en avoir peur ?, éd. Labor

La Volonté de faire science : à propos de la psychanalyse, éd. Synthélabo

Médecins et sorciers (avec T. Nathan), éd. Synthélabo

L'Invention des sciences modernes, éd. Flammarion

Histoire de la chimie (avec B. Bensaude-Vincent), éd. La Découverte

Entre le temps et l'éternité (avec I. Prigogine), éd. Flammarion

Les Concepts scientifiques (avec J. Schlanger), éd. Gallimard

Le Coeur et la raison (avec L. Chertok), éd. Payot

La Nouvelle Alliance (avec I. Prigogine), éd. Gallimard

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