Regards Septembre 1999 - L'Evénement

35 HEURES
“ Travailler et vivre autrement ”

Par Cécile Goffette


Avec une loi basée sur la négociation et le respect des accords déjà conclus, la réduction du temps de travail prend des allures multiformes. Ce qui semble impossible à mettre en place pour certains est pourtant réalisable et réalisé par d'autres.

La filiale Syseca de Thomson, à Toulouse, a déjà adopté un système de pointage pour l'encadrement, qui lui laisse une gestion autonome de son temps, avec demi-journées de récupération, et majoration au-delà d'une dizaine d'heures supplémentaires, quand il est sur un "projet tendu" en équipe. Dorénavant la mesure de référence du coût humain ne s'effectue plus en jour/homme mais en heure/homme. Dominique Rivière, ingénieur responsable logiciel, élue CGT au comité d'entreprise, a signé cet accord dans le cadre d'un aménagement du temps de travail de 38 heures, faisant gagner aux salariés une demi-heure hebdomadaire, soit trois jours par an. "La bataille menée pour la RTT correspondait à une double volonté, de progrès social et de meilleure efficacité de l'entreprise", explique-t-elle. Sa mise en place est moins satisfaisante que Dominique l'aurait souhaité. Appliqué depuis le mois d'avril 1998, l'accord n'a jamais été parrainé par la direction d'origine, remplacée peu après. il paraît vidé d'une partie de sa substance à une partie des salariés qui avaient misé sur lui.

Ainsi "le forfait tout horaire" que les cadres dirigeants ont négocié en contrepartie d'une semaine supplémentaire de congés annuels devient-il gênant pour une partie de leurs collaborateurs, obligés de suivre un rythme de travail qui n'est pas le leur. "La nouvelle organisation du travail, souhaitée lors des négociations, s'étiole peu à peu devant l'absence de responsabilisation des cadres chargés d'évaluer les coûts des projets et qui ne se soucient pas de conséquences humaines des dépassements horaires, qui ne sont pas souhaitables pour l'entreprise non plus" précise la déléguée. Mais cela n'enlève rien à la grande victoire que représente le décompte horaire du temps de travail des cadres.

Hiérarchisation

Le projet de la seconde loi de Martine Aubry sur la réduction du temps de travail a de quoi inquiéter un certain nombre de cadres dont le statut n'est pas définitivement arrêté par voie d'accord. Ainsi tous les aménagements déjà adoptés seront-ils renégociés à l'aune de cette dernière, s'ils ne prévoient pas un passage à moyen terme aux 35 heures.

Trop "autoritaire" et contraignante selon la droite, pas assez précise d'après la gauche, la loi, en l'état, semble provoquer une vague de mécontentement général. Cependant, quand Patrick Devedjian, RPR, se plaint de "nationalisation du travail", il oublie que les allégements de charges sociales ne sont plus proposées avec obligation d'embauche.

L'introduction d'une nouvelle hiérarchisation des cadres, avec l'apparition d'une troisième catégorie, l'absence de référence horaire poussent les syndicalistes, comme Jean-François Bolzinger, secrétaire de l'Ugict-CGT, à réclamer "une profonde modification du texte de loi". Seul le volume annuel des jours travaillés, passant de 222 à 217 jours a montré jusqu'à présent la bonne volonté de la ministre envers les organisations syndicales. Ces dernières semblent plus attachées en la matière à la philosophie initiale de la loi que leur auteur. Si les chiffres de juillet (101 809 emplois créés ou sauvegardés et 11 551 accords signés) tendent à prouver que la première loi a eu quelques effets incitatifs, la seconde loi laisse, quoi qu'en dise le MEDEF, une grande marge de manoeuvre aux entreprises, en matière de création d'emplois, de flexibilité ou même de l'organisation de négociations.

Du "sur mesure"

Une situation qui n'est pas pour déplaire à Sylvain Breuzard, dirigeant de Norsys, société de service informatique à Villeneuve d'Ascq. Membre du Centre des jeunes dirigeants d'entreprise, il se démarque de l'attitude figée des amis d'Ernest-Antoine Seillière. A la tête de sa société de 100 salariés dont 85 % de cadres, il a présenté le dossier de la RTT en septembre 1998 à l'ensemble du personnel qui s'en est saisi. Des groupes de travail se sont mis en place sur la nouvelle organisation du travail, la place de la formation... "De mon côté, je m'étais engagé à participer à des réunions sur les questions soulevées" commente-t-il. Ces interventions multiples et répétées ont permis d'élaborer collectivement les grandes lignes d'un accord dont Sylvain Breuzard se réjouit, car "pour une fois on nous permet de mettre en place les options qui sont les nôtres.

C'est un espace de liberté dans lequel il nous a été possible de bâtir du “ sur mesure ”". La signature officielle le 1er juin avec la CGC-CFE entérine les modalités de vingt jours de congés de temps libre à quoi s'ajoutent cinq jours de congé-formation pour l'ensemble du personnel et un taux d'embauche de 10 % de jeunes diplômés "que nous formons", conclut Sylvain Breuzard. Cette entreprise bénéficie d'une situation exceptionnelle de l'informatique et d'une volonté d'envisager autrement l'entreprise. Cependant, seuls les jours de week-end travaillés sont récupérés et le système des heures supplémentaires n'existe tout simplement pas.

Pour Christian Pillichowski, cadre commercial chez Hewlett Packard, "s'il est vrai que les horaires de certains cadres ne peuvent être prédéterminées, comme le dit la loi, il est faux de penser qu'un décompte horaire a posteriori est impossible", explique-t-il avant d'ajouter que "c'est une question de charge de travail. Une mission peut demander un travail d'une dizaine d'heures quotidiennes pendant quelques jours, il faut pouvoir souffler un peu après". C'est pourquoi l'embauche lui paraît essentielle pour accompagner la réduction du temps de travail.

"Parce que tous les gens qui travaillent avec moi n'ont pas à subir ma charge de travail, il est important d'envisager une répartition des tâches plus équilibrée qu'elle ne l'est aujourd'hui", et de rappeler qu'une assistante, il y a cinq ans, s'occupait de moitié moins de commerciaux qu'aujourd'hui. Tout reste à jouer pendant les négociations, commencées le 26 août dernier entre les partenaires sociaux.

Beaucoup d'interrogations subsistent quant aux avancées sociales que peut produire cette loi, en matière d'emploi ou de temps libre. Ce que Jean-François Bolzinger résume en reprenant la devise des cadres qui rêvent de décompter le temps de loisir et non plus celui du travail, "Travailler et vivre autrement" !

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