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BATISSEURS Par Jim Palette |
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| Le raffinement blanc de l'Américain Richard Meier au Jeu de Paume, à Paris. Les multiples aspects de la construction en région Aquitaine à Arc-en-Rêve, à Bordeaux. La naissance d'une nouvelle revue : Parpaings. |
| Richard Meier, le plus jeune Prix Pritzer (l'équivalent du Nobel) pour l'Architecture est à Paris. On peut même dire qu'il l'est doublement. En durée, d'abord, puisque aussi bien on peut y admirer son bâtiment pour Canal Plus (1988-1992), fin vaisseau longeant les bords de Seine à hauteur du quai André-Citroën. Pour le temps d'une exposition ensuite, conçue par le Musée d'art contemporain de Los Angeles (commissaires : Dana Hutt et Richard Koshalek) qu'accueille jusqu'à la fin du mois la Galerie nationale du jeu de Paume. Et c'est une chance. |
| Car c'est l'occasion de prendre la mesure de cet architecte né à Newark dans le New Jersey en 1934, formé à l'Université de Cornell, où il découvrit Matisse et Picasso et apprécia beaucoup, dit-on, les cours de littérature de Vladimir Nabokov, grand héritier du modernisme de Le Corbusier – dont une phrase extraite de Vers une architecture, "L'architecture n'a rien à voir avec les styles. Elle met en jeu les plus hautes facultés par sa propre abstraction", accueille d'ailleurs le visiteur –, des maîtres du Bauhaus abstrait venus aux Etats-Unis avant et après la guerre, Walter Gropius, Mies van der Rohe et Marcel Breuer, mais aussi bien de Alvar Aalto, Louis I. Kahn et Frank Lloyd Wright, tous sources d'inspiration. |
| Nourrie de cette histoire, la spécificité du travail de Meier, qui ouvre son agence en 1963 à New York, peut alors se déployer autour de la maîtrise de la lumière, le jeu des formes, et l'utilisation du blanc, devenue au fil du temps comme sa marque de fabrique. "Le blanc, explique-t-il, est l'emblème éphémère du mouvement perpétuel (...), toujours présent mais jamais identique à lui-même, brillant et ondoyant dans la lumière du jour, argenté et effervescent sous la pleine lune de la Saint-Sylvestre. Entre la mer de conscience et la vaste matérialité de la terre, est sous-tendue cette ligne toujours changeante du blanc. Le blanc est la lumière, le moyen de compréhension et du pouvoir qui transforme." |
| Des maisons que les propriétaires vivent comme des oeuvres d'art |
| Des premières maisons particulières, véritables petits bijoux, que sont la Maison Smith (1965-1967), la Maison Douglas (1971-1973), la Maison Grotta (1985-1989) – que ses propriétaires vivent comme une oeuvre d'art en soi –, au caractère immaculé contrastant fortement avec leur environnement de verdure, en passant par les musées (Francfort, Barcelone, et le High Museum à Atlanta où il réussit à créer ce monde à part, remplaçant "les aléas d'un monde extérieur imprévisible"), les bâtiments publics (parmi les plus impressionnants, citons l'Hôtel de Ville et la Bibliothèque centrale de La Haye, le complexe administratif et culturel de la ville d'Ulm contigu à sa Cathédrale gothique et le Palais de Justice à Phoenix, Arizona, au monumental hall vitré), c'est la même attention portée aux rapports des espaces entre eux qu'aux moindres détails. On se surprend à être devant les maquettes préparatoires au Getty Enter ("Etude pour le paysage de la terrasse", "Etude pour le jardin supérieur central", "Etude pour la cour du Pavillon Est du musée") en admiration, comme devant autant de petits objets d'arts sculptés. |
| La même fidélité, enfin, jamais démentie, à la clarté et à l'abstraction. A cet égard, on se souviendra de la polémique qui opposa en 1972, à la parution de Five Architects (Cinq Architectes), le groupe qu'il constituait alors avec Peter Eisenman, Michael Graves, John Hedjuk et Charles Gwathmey baptisé le "New York Five" à l'architecte de Philadelphie, Richard Venturi, lequel affirmait dans Learning from Las Vegas (La leçon de Las Vegas) que cette ville et Los Angeles étaient "les Venise et Florence de l'Amérique" : "Vous ne pouvez rien apprendre sur l'architecture à Las Vegas", rétorqua simplement Meier, alors en train de donner avec la Maison Douglas l'un des plus significatifs exemples de ses conceptions. On ajoutera que celles-ci bénéficient ici largement d'une présentation simple et sobre. |
| Ce sont d'autres découvertes et une autre réflexion que, fidèle à son projet et à sa vocation première qui est de "développer une sensibilité culturelle aux formes contemporaines de la ville et de l'architecture, et générer une dynamique qualitative sur le terrain de l'aménagement opérationnel", nous propose Arc-en-Rêve, créé en 1981 et dirigé par Francine Fort, avec "Singulier/Pluriel, Architecture en Aquitaine 1995-1998", une exposition confiée à Michel Jacques assisté de Annette Nève et de Cyril Neveu, ni portrait d'une élite architecturale, ni tableau filant les airs trop connus du pittoresque régional "façon grand-Sud-Ouest, Landes-Pyrénées", mais plutôt affirmation d'une architecture qui modèle le paysage au quotidien, avec ce que cela requiert d'ambition, mais aussi de modestie. " |
| Appelons cela un instantané, saisi sur le vif de la création, écrit dans sa préface Francis Rambert, rédacteur en chef de la revue D'Architecture. Une photographie prise au crépuscule du siècle. Une épreuve qui ne triche pas, qui n'essaye pas de jouer avec l'ambiguïté entre virtualité et réalité. Un tirage grandeur nature qui reflète bien la diversité d'une production régionale, tous programmes confondus. En un mot, une reproduction qui révèle l'âme d'un territoire." En tout, cinquante-sept réalisations (maisons individuelles, sièges de sociétés, habitats collectifs, écoles et collèges, hangars viticoles, piscines, sanitaires publics) de trente-deux agences d'architectes, vingt-six de Gironde, cinq des Pyrénées Atlantiques et une de Dordogne, et un fourmillement assez réjouissant d'attitudes et de sensibilités. |
| "Un écartement entre l'évident et le secret par où se glisse le sens" |
| Sans qu'il soit peut-être pour cela nécessaire d'en appeler à la fameuse notion de "régionalisme critique" qui eut ses beaux jours au début des années 80 sous la plume du critique anglais Kenneth Frampton pour désigner le jeu croisé de la modernité et des cultures traditionnelles, on n'oublie aucun référent : "Lignes de forces, verticales des pins, géométrie des vignes, enrochement du bâti de montagne, horizontale des eaux", et ce fameux ciel qui est "comme un peu plus grand qu'ailleurs". Le but étant, en empruntant au "catalogue des ressources de la technique et de l'intelligence", de se frayer un chemin, de passer cette porte étroite que Marie-Christine Loriers, rédactrice en chef de la revue Technique et architecture, désigne dans son texte d'une jolie expression : "Un écartement entre l'évident et le secret par où se glisse le sens." Dans de nombreux cas, les projets montrés dans cette exposition y réussissent. |
| Enfin, il n'est pas si fréquent de trouver en kiosque un mensuel de qualité à prix modique traitant d'architecture, d'art et de paysage, pour laisser passer l'occasion de saluer l'apparition de Parpaings, dont le directeur est l'éditeur Jean-Michel Place, et les rédacteurs en chef Alice Laguarda et Christophe Le Gac (également directeur artistique). Sur quarante pages au format tabloïd, qui nous changent du luxe onéreux des papiers glacés, défilent actualités des expositions, des concours d'architecture, débats généraux, questions pédagogiques, rubriques diverses (juridique, métier, cyber), entretiens (celui avec Felice Varini dans le n° 4 de juin est passionnant), l'ensemble passant plutôt brillamment l'examen du rapport information/réflexion. On ne peut que souhaiter qu'un tel projet qui parie sur l'intelligence et combat certaines fadeurs ambiantes en se mettant, en plus, à la portée de toutes les bourses, connaisse rapidement le succès nécessaire à sa poursuite. n J.P. |
| Richard Meier. |
| Galerie du Musée du Jeu de Paume, Paris. Jusqu'au 26 septembre. |
| Singulier/pluriel. |
| Arc-en-rêve. Entrepôt, 7, rue Ferrère, Bordeaux. Jusqu'au 31 octobre. |
| Parpaings n° 5, en kiosque, 10 F. |
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