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COLLAGE Par Emile Breton |
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| Il était une fois, dans une petite ville du Sud de la France, un écolier qui aimait bien la langue française que lui apprenaient ses maîtres. C'était le français correctement articulé que ces instituteurs faisaient sonner clair, car il était la marque même de l'éducation que leurs parents, souvent paysans des alentours parlant une langue mâtinée de tournures patoises, avaient su leur donner. Cela se passait en des temps lointains, que les écoliers d'aujourd'hui, entre téléphone et ordinateurs, auraient du mal à imaginer. Pour tout dire, les années trente de ce siècle. |
| Le garçon aurait pu s'en tenir là. On ne lui demanderait pas davantage que ce "bon français" dans les examens que plus tard il aurait à passer. Heureusement, il avait une grand-mère qui l'avait bercé de comptines dont il put se souvenir, comme ce jeu où, dans la paume de sa petite main qu'elle chatouillait de son doigt aux fortes articulations, elle faisait courir un animal, en chantonnant : "Dins aquela planeta, y aviè una lebreta..." Suivait toute une histoire où intervenaient chacun des doigts de l'enfant, et d'où il ressortait que plusieurs chasseurs poursuivaient le jeune lièvre, mais que seul le plus malin, le petit doigt, arrivait à le manger. |
| Ainsi, très tôt, l'enfant avait su que, si la planète était en français le corps céleste qu'on connaît, dans la langue de sa grand-mère, la planeta était une petite plaine. Passages auxquels il se plaisait, comme aux frontières de deux mondes différents. Plus tard, l'apprentissage du latin, en sixième, allait lui donner d'autres raisons de penser que ce patois, après tout, n'était pas aussi voué au "sauvage" en nous à domestiquer qu'on voulait bien le dire. Un cousin, plutôt, issu du même aïeul. Sans aucun doute même plus proche que le français de cette langue latine qui avait l'honneur d'être enseignée par des savants. |
| Ainsi, le mot "peis" que son père employait dans un proverbe qu'il aimait citer ("Que voù de peis, que trempa l'arpo") renvoyait-il plus directement au latin "piscis" que le français "poisson". Curieuse résurgence du patois, d'ailleurs, chez le père de ce garçon. Fils d'un maréchal ferrant qui avait fait son Tour de France avant de passer compagnon et donc maîtrisant le français et d'une Cévenole que la relative fortune de son père, éleveur de vers à soie, avant sa ruine, avait permis de "tenir" à l'école jusqu'au brevet, il était allé, lui, en classe au début du siècle, en un temps où l'on ne plaisantait pas plus avec l'usage du patois qu'aujourd'hui avec le port du foulard islamique. C'était le français ou l'expulsion. |
| Et pourtant, "michante erba créi totjorn", ce patois avait survécu, dans les proverbes, dans les expressions du quotidien. Peut-être pour son adéquation façonnée par les siècles à ce quotidien, mais peut-être aussi, pour sa beauté. Le garçon en tous cas voulait le croire. Ce "que voù de peis que trempa l'arpo", avait en effet pour lui la mystérieuse beauté d'un poème. |
| Longtemps en effet, il s'était demandé ce que venait faire un instrument de musique dans la recherche du pain de la famille, puisqu'il avait d'abord pris ce "peis" pour l'équivalent du français "pain" et que c'était pour dire qu'on n'avait rien sans peine que son père employait cette expression. Mystère qui allait s'éclaircir lorsqu'il connut le sens de ce mot, et qu'il apprit que "l'arpo" n'était pas un instrument de musique, mais le filet qu'on nomme en français "épervier" et qu'on lance de la berge pour prendre du poisson. "Arpo" signifiant en son sens premier "griffe", "serre", on voit bien la parenté des deux appellations, française et patoise. Le mystère éclairci, resta la beauté, car les traductions que dès lors tenta le garçon ne surent jamais chanter comme continuait à le faire l'original. |
| Il faut dire que ce garçon eut bien de la chance. Outre un grand père maternel qui possédait un assez bon assortiment de jurons en patois, il eut, dans la plaine lunelloise, un oncle cheminot fou de "bouvine" qui l'emmenait à toutes les "ferrades" de "doblenc", en petite Camargue proche ou aux courses libres dans les ronds de charrettes sur les places de villages et se serait cru déshonoré s'il avait employé un mot de français pour l'une quelconque des manifestations de cette "fe" taurine. Ainsi, bien que ses parents, et moins encore ses maîtres bien sûr, ne lui aient jamais parlé patois, ni qu'il les ait entendus un jour le parler entre eux, bien qu'il n'ait alors jamais douté que seul le français pouvait être une langue, la sienne, le garçon s'imprégna d'une teinture de cet idiome qui, dans ses manuels, n'existait pas. |
| Sa musique lui plaisait, ce qu'elle chantait avait une douceur qu'il n'avait pas toujours trouvée dans ses leçons scolaires |
| Plus tard, étudiant (la Seconde Guerre mondiale était achevée depuis peu de temps), il apprit l'existence de l'Institut d'études occitanes, et sut que son patois était une langue, l'occitan, que des poètes, bien longtemps avant qu'elle se réfugie dans les campagnes, avaient illustrée dans les châteaux, où ils étaient reçus comme des princes, quand ils n'étaient pas les châtelains eux-mêmes. Il sut encore que, derrière les pastorales de pacotille que des "félibres" locaux avaient mises au service de "la terre qui ne ment pas" du maréchal Pétain, ses galoubets et tambourins, il y avait la fluidité du provençal de Mistral et le rugueux marseillais des "félibres rouges". Il aima cette langue, alors, d'autant plus que des poètes d'aujourd'hui se remettaient à l'écrire et que la graphie unifiée de l'Institut d'études occitanes allait permettre de lire le provençal aussi bien que le gascon, ce qui était loin d'être aisé avec les transcriptions phonétiques jusqu'alors en usage. Après tout, si un "ch'timi" et un Sétois ont souvent du mal à se comprendre lorsqu'ils parlent, ils écrivent et lisent la même langue française. |
| Plus tard encore, quand le garçon était presque un homme, il découvrit que, dans le bassin minier de son enfance, les mineurs polonais ou kabyles travaillant aux côtés de Cévenols qui avaient abandonné leur terre pauvrette pour son sous-sol gras de charbon parlaient avec eux plus volontiers le patois que le français. Où était la "langue de l'intégration" dont on fait si grand cas ? Aujourd'hui vieux – oui, et non pas "senior" comme on aime dire en ces temps d'illusion où on "lifte" les mots tout autant que les rides – vieux ou mieux "viélh", qu'il s'amusera à prononcer, comme dans sa Cévenne, avec un "v" franc, ou comme, en allant vers Narbonne, avec ce même "v" qui tourne au "b", le petit garçon se dit que c'est à cet apprentissage "sauvage" du patois de ses ancêtres, à ce jeu des passages d'une langue à une autre, qu'il doit l'amour de la langue française qui ne l'a jamais quitté. Un amour charnel. |
| On l'aura compris : cette chronique, inhabituelle dans son découpage, est née de l'agacement (litote) provoqué cet été par tous ceux qui ont écrit ici et là que les langues régionales pouvaient mettre en péril le "bon français". Sans doute n'ont-ils pas eu dans leur enfance la chance du petit garçon. |
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