Regards Septembre 1999 - La Création

ECHO DU MONDE
Marseille, mon amour

Par Hervé Delouche


Le Soleil des mourants. Avec ce roman, Jean-Claude Izzo nous prouve une fois encore que le romanesque trouve sa chair dans le réel. Des routes, des marais.

 

Station de métro Ménilmontant, à Paris, en hiver. Un homme qui fume sa dernière clope, celle du condamné, qui s'allonge derrière la rangée de chaises en plastique, qui remonte le col de son manteau sur sa tête. Et, cette nuit-là, "l'hiver qui était en lui l'emporta". Une banalité que cette disparition d'un misérable de nos temps modernes, que ne mentionnera même pas la rubrique "faits divers" d'un de nos quotidiens. Comme le déclare aux télévisions un responsable du service sécurité de la RATP, "des SDF qui meurent dans les couloirs du métro, en cette saison, il y en a presque tous les jours, plusieurs par semaine en tout cas, surtout par arrêt cardiaque"... C'est contre ces constats glaçants, contre ces froides estimations que s'inscrit en faux, d'emblée, le dernier roman de Jean-Claude Izzo, le Soleil des mourants.

D'abord, donner un nom, ou au moins un surnom de misère, Titi, à l'homme qui tombe dans ces premières pages. Et puis nommer l'insupportable quotidien de celui qu'a quitté jusqu'à la force de s'exprimer, et qui craint d'être renversé dans la rue et "de voir ses os se briser comme de vulgaires stalactites". Celui pour qui les femmes appartiennent désormais à un autre monde, "aussi inaccessible qu'un gueuleton d'enfer dans un super restaurant".

Qu'on ne s'y trompe pourtant pas. Cette entrée en matière, sur un mode évidemment grave, n'a rien d'une concession à un journalisme tenté par le sensationnel misérabiliste ; elle est bien plutôt un sonore écho du monde, à l'heure où lesdits journalistes se montrent de plus en plus incapables de nous en rendre compte, où le "porter la plume dans la plaie" cher à Albert Londres ne semble plus, étrangement, d'actualité. On pourrait parler plutôt de nouvelle fiction, débarrassée des différentes dérives littéraires que furent le psychologisme, les jeux gratuits d'écriture et la tyrannie du signifiant : cette littérature, celle par exemple des "étonnants voyageurs" de Saint-Malo (1), est bien sûr visionnaire, mais on sait qu'elle s'affadira si, selon les mots de Michel Le Bris (2), "le monde ne vient pas continûment l'interpeller, la réveiller, l'électriser, un peu à la manière des deux charbons d'un arc que l'on doit rapprocher jusqu'à ce que jaillisse entre eux l'étincelle lumineuse". Chez Izzo – on le sait depuis sa trilogie noire et ses Marins perdus (3), et ce nouveau livre le prouve encore, un ton au dessus – le romanesque trouve sa chair dans le réel, puis intervient l'alchimie poétique des mots qui accompagne l'aventure des hommes.

L'alchimie des mots qui accompagne l'aventure des hommes...

La mort de Titi fait l'effet d'un électrochoc à son pote Rico. La liberté de la rue, la fraternité de la cloche, eux savaient depuis longtemps que c'était du pipeau. "Ni l'un ni l'autre n'en doutaient, leur route n'était plus une route. Seulement un marais où, chaque jour un peu plus, ils s'enfonçaient. Irrémédiablement. Et même si quelqu'un parvenait à leur saisir la main, il était trop tard. Les mains qui se tendaient vers eux n'étaient pas des mains amies, ne l'étaient plus. Juste des mains bienveillantes." Titi, il avait parlé à Rico de Jack Kerouac et de son livre culte, Sur la route.

Alors Rico, galérien solitaire, décide d'y replonger, on the road again comme chantaient les Canned Heat des années 70. Et cap vers le Sud, soleil et mer, Marseille la chaleureuse. Et c'est cette road movie hexagonale, la balade de Rico le sans-logis, que va nous conter par le détail la plus grosse partie du roman. Avec le compagnon de dérade, Dédé, aussi grande gueule qu'ambigu personnage. Avec les rencontres de la route, figures qui passent seulement mais qu'on n'oubliera pas, comme Félix le sage avec ses tatouages de lézard, sans mémoire mais toujours un ballon sous le bras, et fana des dessins animés pour mômes... Avec des femmes, Julie qui consomme à haute dose dans des bars d'hôtels de la province bretonne, et surtout Mirjana, jeune prostituée qui a fui la Yougoslavie, meurtrie comme sa terre, et qui lui apprendra qu'il n'y a pas de souffrance ethnique, ou bosniaque, ou croate, ou serbe, mais qu'existe une seule et même souffrance, une seule et même douleur, commune à tous les humains.

Avec aussi les "mauvaises vibrations", ces zonards agressifs dont le berger allemand vient vous flairer d'un peu près l'entrejambe ; ou pire encore, ce face-à-face avec un représentant de l'ordre, en l'occurrence un contrôleur de la SNCF : "Le contrôleur le toisa. Ils devaient avoir le même âge tous les deux, ou presque. Deux hommes. De la même génération. Mais l'un avait un boulot, un salaire et une parcelle de pouvoir, et l'autre n'avait plus rien, que quelques affaires dans un sac à dos pourave. Un coriace, pensa Rico, en gardant la tête baissée. Des bouffées de colère montèrent en lui, comme chaque fois qu'il se heurtait à l'un d'eux. Qu'est-ce que ça lui coûtait, à ce type, de le laisser prendre le train ? Ça changerait quoi, hein, pour la SNCF ? Pour l'économie nationale ? L'avenir de l'Europe ? En quoi ça l'emmerdait, lui, putain de bon Dieu ?"

... La balade d'un sans-logis et ses haltes dans le passé...

Et, au fil du récit, surviennent d'autres haltes, le plus souvent douloureuses, dans un passé qui s'est enfui et qui revient par petites vagues à la surface. Rico, bien sûr, a existé socialement avant d'être ce rien que le passant ignore. VRP multicartes, confortable appartement parisien, maison de vacances à Saint-Malo. Une femme charmante, Sophie. Un fils adorable, Julien. Et des amis fidèles, du moins tant qu'on est riche et qu'on peut vivre selon le même standing. Et puis l'endettement se fait trop lourd, le monde s'écroule et les rats quittent le navire. Sophie aussi s'en va, dans les bras d'un autre, plus disponible, à la situation plus assise. Et jusqu'au regard de l'enfant qui se fait étranger, pages superbes d'authenticité, dans ce roman où les larmes sont souvent à fleur de peau mais où l'émotion est contenue, sans tapage, comme chez Henri Calet.

"Jusqu'aux rives lointaines où déserte la mort"

Comme les précédents romans d'Izzo, le Soleil des mourants est hanté par la nostalgie du bonheur perdu, cette idée si propre à l'homme qui dessine à la fois son malheur et forge la grandeur de ses espérances. C'est aussi pour "redonner vie à un souvenir" que Rico entreprend son voyage. Le souvenir de Léa, le premier amour, Léa que Rico, fraîchement démobilisé de son service militaire à Djibouti, rencontra par hasard dans les ruelles qui dominent le Vieux Port et qui lui fit découvrir cette ville qui aimante à présent sa quête : Marseille. Comme un cadeau qu'elle lui a laissé quand il l'a quittée, car, comme l'écrivait Camus, "ce sont souvent des amours secrètes, celles que l'on partage avec une ville".

On ne s'étonnera pas que Marseille la métisse, cité magique où se rejoignent les hommes et leurs couleurs, comme dans Total Kheops, Chourmo, les Marins perdus, Solea, soit une héroïne à part entière de ce roman d'Izzo. Elle apparaît au grand jour, et dans le grand bleu, lors d'un deuxième court chapitre qui, en fait, clôt le livre, et représente un basculement du récit.

Où l'on découvre Abdou, un jeune clandestin d'origine algérienne, ami de Rico et véritable narrateur de tout ce qu'on a lu jusque là. Agé d'à peine quinze ans, Rico a connu d'autres galères, et même la douleur meurtrière de l'existence. Hommes cagoulés, parents exécutés, image trop connue mais dont la rétine de l'adolescent est marquée de façon indélébile. Abdou, encore un peu enfant et déjà très rebelle, va accompagner les dernières aventures de Rico, parce que, dans un monde hostile, les exclus, parfois, savent se reconnaître, lutter ensemble, s'aimer aussi.

Et si, en bout de livre, Rico s'éteint au plus près de cette mer qui symbolise la vraie liberté, Abdou est la relève, celle d'une jeunesse qui peut-être comprendra le sens des choses et tranchera, enfin, les noeuds de l'oppression. Comme le rêvait Saint-John Perse, plusieurs fois cité dans ce roman magnifique : "Une race nouvelle parmi les hommes de ma race, une race nouvelle parmi les filles de ma race, et mon cri de vivant sur la chaussée des hommes, de proche en proche, et d'homme en homme, Jusqu'aux rives lointaines où déserte la mort !..."

Jean-Claude Izzo

Le Soleil des mourants

Flammarion, collection "Gulliver", 320 p., 120 F


1. Festival qui a fêté sa dixième édition et dont Izzo est l'un des organisateurs.

2. "Fragments du royaume", in Pour une littérature voyageuse, éditions Complexe, 1999.

3. Respectivement à la Série Noire-Gallimard et chez J'ai lu-Flammarion.

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