Regards Septembre 1999 - La Création

EDITION
Dans la cohue de la rentrée littéraire

Par François Mathieu


Que lirons-nous cet automne ? L'édition nous abreuve. 511 romans paraîtraient entre le 18 août et le 15 octobre prochains, dont 333 romans français. Ajoutons encore les 37 essais qu'annonce Livres Hebdo (1) et l'on aura un panorama chiffré de ce que nous allons trouver prochainement chez nos libraires.

 

Comment un roman vient-il jusqu'au lecteur ? Mis à part le phénomène des prix qui n'assure la vente que quand ils sont prestigieux, il y a bien sûr la critique écrite et parlée. Mais un critique est tenu à des choix drastiques conditionnés par le temps de la lecture et de l'écriture, et l'espace rédactionnel. Comment fait-il son choix ? Il suit un auteur, l'auteur confirmé. Un titre, une quatrième de couverture retiennent son attention. L'attaché(e) de presse a été persuasif(ve).

Mais cette pratique n'exclut pas les regards curieux sur la nouveauté et une attention particulière fixée sur le "premier roman" (2). L'autre vecteur important est le ou la libraire – et plus tard le ou la bibliothécaire. En dépit de l'immensité de la tâche, des libraires lisent et suivent assidûment et passionnément l'actualité du livre, et quand ils aiment un livre, ils le vendent. Restent enfin le bouche à oreille, et le hasard.

Avec 177 parutions annoncées, la rentrée 1999 sera une année forte, puisque sur dix ans la moyenne s'établit à 160 avec un record à 193 en 1996. Des noms attirent donc l'attention. Dans le domaine anglo-saxon, Plon annonce la Terre sous ses pieds de Salman Rushdie, Fayard

Ouvert au public de Muriel Spark, Payot Roger Fry de Virginia Woolf, Rivages la Prière des saints de James Baldwin et Belfond deux Michael Cunningham, la Maison du bout du monde et les Heures. Dans le domaine espagnol, on attend en particulier Ou César ou rien de Manuel Vasquez Montalban (Seuil), la Frontière de verre du Mexicain Carlos Fuentes et Guerre au paradis de Carlos Montemayor – lui aussi Mexicain – (Gallimard). On remarquera ici également l'effort de découverte décentralisatrice effectué par les éditions Métailié dont les cinq titres traduits de l'espagnol sont deux cubains, Parle-moi de Cuba de Jesus Diaz et Electre à La Havane de Leonardo Padura ; un colombien, Perdre est une question de méthode de Santiago Samboa ; un péruvien, le Chasseur absent d'Alfredo Pinta et un uruguayen, le Désert d'Horacio Quiroga.

Parmi les traductions, citons encore : de l'allemand, Histoires simples d'Ingo Schulze, Idylle en exil de Soma Morgenstern (Liana Levi) et le Caniche noir de la diva d'Helmut Krausser (Jacqueline Chambon) ; de l'italien, Paroles la nuit de Francesco Biamonti (Seuil) et Soeurs de Cristina Comencini (Verdier).

Quelle suite au débat littéraire suscité par Houellebecq ?

Le roman français atteint, lui, sa cote record avec 334 parutions, quand la moyenne annuelle est de 243 sur dix ans. Si le phénomène Houellebecq avec ses Particules élémentaires était imprévisible, réintroduisant le débat littéraire dans la vie culturelle française, on imagine mal qu'un roman de cette rentrée puisse déclencher des débats aussi passionnés dans un si court intervalle. Quoi qu'il en soit, le roman à base scientifique fait florès, qu'il soit écrit par des romanciers ou par des scientifiques momentanément romanciers. Une grande partie sera publiée chez Flammarion, tel le Seigneur ! de Christian Combaz, roman qui met en scène un astronome extravagant qui vécut au XVIe siècle, Tycho Brahé ; cependant que Lattès publiera le Rendez-vous de Vénus de l'astrophysicien Jean-Pierre Luminet avec pour personnages trois savants du siècle de Louis XV.

Donc souvent sciences et histoire, mais aussi l'histoire d'ici et d'ailleurs, ancienne ou récente. Claude Pujade-Renaud imagine Platon et quelques amis au lendemain de la mort de Socrate dans Platon était malade (Actes Sud). L'écrivain Lucien Elia, né à Beyrouth, réinvente le règne d'un tyran entre le Tigre et l'Euphrate dans D'eau et de sang (Albin Michel). L'Orient occupe une place de choix dans la thématique romanesque. Claude Rappe reconstruit le siège de Babylon et la croisade de Godefroy de Bouillon dans Dieu le veut (Albin Michel). La Chine du XVe siècle à nos jours est au centre des Quatre vies du saule de Shan Sa (Grasset), cependant que l'insurrection des Boxers sert de trame aux Feux du soleil levant de Philippe Franchini (Denoël). Amélie Nothomb (Stupeur et tremblement, Albin Michel) et Isabelle Jarry (le Jardin Yamata, Stock) explorent le Japon récent ou actuel.

Une thématique romanesque qui colle aux événements...

L'Algérie et les Balkans occupent nos esprits. Il n'est donc pas étonnant de les voir émerger dans la thématique romanesque. Une dizaine de romans abordent l'évolution douloureuse récente de l'Algérie. Ils sont essentiellement écrits par des écrivains algériens, que l'on imagine amenés à publier en France pour se faire entendre, pour qu'on les lise en toute liberté. Certains de ces romans sont des premiers romans : le Serment des barbares de Boualem Sansal (Gallimard), Il était une fois des marchands de foi d'Adel Gastel (Paris-Méditerranée), les Fils de l'amertume de Slimane Benaïssa (Plon), d'autres sont écrits par des romanciers dont on a peut-être lu telle ou telle oeuvre : la Maison de lumière de Nouredine Saadi (Albin Michel), les Amants de Shéhérazade de Salima Ghezali (L'Aube), A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra (Julliard) et le Jour du séisme de Nina Bouraoui (Stock). Bernard Ruhaud publie un premier roman, la Première vie (Stock), où, sur fond de guerre d'Algérie, il s'interroge sur son passé de membre du PCF à Nanterre.

... Dans des régions marquées par le temps et l'histoire la plus récente

L'autre thème géographico-politique important est celui des Balkans et de l'Europe centrale, traité souvent par des écrivains familialement originaires de ces lieux. Un garçon sentimental (L'Olivier) de Jean Hatzfeld se situe en une ex-Yougoslavie ravagée par les guerres. Johann-Frédérik Hel-Guedj raconte la recherche de racines paternelles dans le Traitement des cendres (Calmann-Lévy). Marie Maïlat, d'origine roumaine, décrit dans la Grâce de l'ennemi (Fayard) un pays en proie à la violence. La Hongrie des années soixante-dix est le cadre de Tous les jours d'Eva Almassy (Gallimard), Agnès Michaux, dans les Rendez-vous de Berlin (Editions 1), met en scène Goebbels tentant, en 1933, de retenir en Allemagne le grand cinéaste Fritz Lang. Reste dans un tel panorama, où l'on ne peut citer et tous les thèmes et tous les auteurs, à regarder du côté de nombreux romanciers attendus et que l'on n'a pas pu faire entrer dans la systématique précédente.

On attendra notamment les Rencontres ferroviaires de Régine Desforges (Fayard), le Soleil des mourants de Jean-Claude Izzo (Flammarion), Première ligne de Jean-Marie Laclavetine (Gallimard), la Patience sauvage de Régine Detambel (Gallimard), le Rapport Gabriel de Jean d'Ormesson (Gallimard), Vive l'enfer de Christophe Bataille (Grasset), Comme la trace de l'oiseau d'Hector Bianciotti (Grasset), Santa Fé d'Yves Berger (Grasset), Je m'en vais de Jean Echenoz (Minuit), Mon grand appartement de Christian Oster (Minuit), Sur la scène comme au ciel de Jean Rouaud (Minuit), le Portique de Philippe Delerm (Rocher), Foraine de Paul Fournel (Seuil), Morgane de Michel Rio (Seuil), Paysages originels d'Olivier Rolin (Seuil), Anielka de François Taillandier (Stock), la Repentie de Didier Daeninckx (Verdier), Une aventure sentimentale d'Alain Nadaud (Verticales), l'Univers d'Hubert Haddad (Zulma) et Soledad de Stéphanie Janicot (Zulma).


1. "Quels romans pour quelle littérature ?", n° 343 du 25 juin 1999.

2. On se souvient de la découverte des Champs d'honneur de Jean Rouaud par Jean-Claude Lebrun dans sa chronique hebdomadaire de l'Humanité, été 1990.

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