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LECTURES DU MOI Par Suzanne Bernard |
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| Joël Schmidt est l'auteur de nombreuses biographies parmi lesquelles, celle de Kleist (Heinrich von Kleist, Julliard, 1995) lui a laissé le souvenir le plus fort. On ne demeure pas indemne en travaillant sur un tel héros : |
| “ J'ai vécu en pleine symbiose avec Kleist, il aurait pu m'entraîner dans ses ténèbres. C'est la distance de l'historien et du critique littéraire que je suis aussi, qui m'a permis de ne pas sombrer avec lui... ” |
| Joël Schmidt est venu à Kleist (1777-1811), attiré par le romantisme allemand, parce qu'il existait en France peu de choses sur le personnage et parce qu'il avait envie, aussi, de voyager avec ce grand voyageur. Louise de Prusse, dont il avait écrit l'histoire (Louise de Prusse, Perrin, 1995) l'avait amené à Kleist et aux intellectuels allemands, alors tous farouchement nationalistes et anti-français. |
| “ Kleist aimait beaucoup Louise de Prusse, il a écrit deux poèmes à sa gloire. Il faut comprendre que c'est Napoléon qui a “ fait ” le nationalisme allemand. Quand Kleist a composé ses “ Petits écrits ”, des pamphlets satiriques cachés, les Français occupaient Berlin. En les traduisant, je retrouvais, dans l'autre sens, les sentiments que j'éprouvais pendant l'occupation allemande. On a justement comparé, à mon avis, l'action de Napoléon en Allemagne à celle de Hitler en France. Ce qui n'empêchait pas Kleist et les intellectuels allemands d'admirer la révolution française... ” |
| Kleist suicidaire, compliqué, révolté. Kleist malheureux, sans métier, travailleur acharné, doté d'une immense culture qui englobe les sciences, les mathématiques, la géométrie, etc. Une sorte d'“ homme universel ” inquiétant, délirant... Il écrit des lettres dépressives, ses amours sont des échecs. A toutes les femmes qu'il rencontre (les femmes sont folles de lui), il propose le suicide. Le comble de l'amour : mourir avec la femme aimée... |
| “ J'étais attiré par ses sentiments wagnériens et je sentais le danger de trop m'investir ! Quand j'avais peur de déraper, j'arrêtais tout pendant deux, trois semaines. Puis je revenais au personnage, fascinant, sombre, silencieux. ” |
| Extraordinaire lucidité de Kleist dans son oeuvre. Totale incohérence dans sa vie, avec ses amis, ses amours. Malgré son visage poupin d'enfant, il terrifie les habitués des salons berlinois. |
| “ Pendant ses études de philo, il avait fait des “ plans de vie ” pour atteindre la Vérité, la Perfection. Toutes ses structures se sont effondrées quand, lisant Kant, il a réalisé que son projet était irréalisable. Alors il est devenu instable, toujours insatisfait. Je l'ai suivi de ville en ville, d'errance en errance. ” |
| Il est probable que Kleist est resté vierge, se fiançant, se défiançant, un peu à la manière de Louis II de Bavière. Nostalgie de l'Absolu, de la Pureté, de la Mort. Celle qui accepta de mourir avec lui, Henriette Vogel, avait un cancer de l'utérus. Agée d'une trentaine d'années, elle se trouvait au bord de la mort. Des saignements continus empêchaient tout rapport sexuel. |
| “ Leur suicide final fut effrayant et magnifique. Kleist écrit à Berlin qu'il va se suicider en s'arrangeant pour que la lettre arrive trop tard. Henriette Vogel écrit aussi avant de mourir une lettre déchirante à son mari et à sa petite fille âgée d'une dizaine d'années. Ils donnent le change aux aubergistes qui ne se doutent de rien, en organisant un dîner. Ils sont dans un état de joie prodigieux. Les aubergistes ont déclaré les avoir vus danser, gambader dans la prairie tous les deux. C'est le bonheur. Avant de mourir, Kleist atteint le sommet du bonheur. Henriette Vogel aussi. Il la tue d'un coup de pistolet dans le coeur. Il se tire une balle dans la bouche. ” |
| Les rapports de police et d'autopsie, terrifiants, entraînent Joël Schmidt dans une vision hallucinatoire de Kleist. |
| “ J'ai su comment il était habillé, grâce à la description minutieuse de ses vêtements. Je l'ai VU. Je l'ai suivi pas à pas, heure par heure, jusqu'à sa mort. Kleist est un Loreleï homme qui vous entraîne dans des abîmes... Pour finir, j'étais complètement avec lui, avec la sensation de ne pas pouvoir arrêter son bras... Il est mort “ malgré moi ”. ” n |
| Joël Schmidt |
| Heinrich von Kleist |
| Julliard, 1995. |
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