Regards Septembre 1999 - La Création

LECTURES DU MOI
Daniel Zimmermann: Dumas et Vallès sans complaisance

Par Suzanne Bernard


Daniel Zimmermann s'est immergé dans des recherches biographiques qu'il projetait depuis longtemps avec Alexandre Dumas le Grand (Julliard, 1993) et Jules Vallès, l'Irrégulier (Le Cherche-Midi, 1999), . Il avait découvert les deux écrivains au début de son adolescence et, depuis, il ne les avait plus quittés. Il avait lu toutes les biographies consacrées à l'un et à l'autre. Aucune ne l'avait satisfait vraiment.

“ Pour Dumas, j'avais l'impression d'une image convenue, celle du bon géant prodigieusement doué, prodigue, un peu naïf... Lisant sa correspondance, je ne voyais pas les mêmes choses que mes prédécesseurs. Pour Vallès, j'étais quand même un peu excédé par un certain culte de la personnalité qu'on lui vouait dans les milieux militants... Bref, dans les deux cas, il fallait y aller voir de plus près. ”

Il y est allé voir. Près, si près que, grâce à des inédits, il s'est trouvé engagé dans un processus de remise en cause de l'image traditionnelle de Dumas et de celle de Vallès. Ce ne fut point trop grave pour Dumas, ce fut terrible pour Vallès.

“ Au fur et à mesure que j'avançais dans la vie de Dumas, je me suis rendu compte qu'il ne s'était jamais remis d'un besoin de revanche par rapport à ce qu'on lui avait fait subir. Quarteron, il avait souffert du racisme et aussi de la pauvreté. Tout cela me parlait par identification, puisque moi aussi j'ai des origines pauvres, j'ai connu la faim, le racisme. Toutefois, Dumas, en fait, était moins naïf qu'on ne l'a dit. C'était au contraire un roublard, madré, arriviste, prudent en politique, alors qu'on le présente constamment comme un républicain. ”

Daniel Zimmermann est le premier à relever les preuves de l'opportunisme politique de Dumas. Colonel de la Garde nationale nommé par Louis Philippe qui lui accorde, en 1846, le privilège du Théâtre historique, puis ami du Duc d'Orléans, rallié à la monarchie constitutionnelle, il n'a pas participé à la révolution de 1848.

“ En dépit de ses défauts, de ses faiblesses, Dumas continue à m'être sympathique. Il me désarme, il a un talent énorme, il y a chez lui une démesure, une générosité totale... Aucune constance en amour, mais une fidélité parfaite en amitié. J'ai démythifié l'image qu'on avait de Dumas, mais il est pour moi comme un frère à qui je puis dire ses quatre vérités. ”

Il en va tout autrement pour Vallès. Là, choc et déception. Daniel Zimmermann, grâce à son flair et à une suite de hasards, met la main sur trente et une lettres inédites, de nombreux documents concernant Vallès, sa scolarité, ses études, y compris en Fac, des procès-verbaux, des matériaux d'archives, tout un ensemble inédit "gênant pour l'imagerie traditionnelle". C'est un Vallès insoupçonné qui se révèle à son biographe dont le travail, d'abord, consiste à "désintégrer" le personnage réel, l'homme, de son héros, Jacques Vingtras, puisque généralement on les confond. Mais Vallès écrivain n'a-t-il pas le droit de mêler la vérité et la fiction ?

“ Certes, il peut inventer ce qu'il veut, mais je me devais de rétablir sa vérité à lui. ”

La vérité de Vallès, selon Zimmermann, est dure à découvrir pour ceux et celles qui ont placé Vallès dans un coin précieux de leur bibliothèque et de leur coeur. Ce fut aussi une épreuve pour son biographe :

“ Quand j'ai écrit cette biographie, à la différence de celle de Dumas, il y a des aspects de Vallès qui m'ont absolument révolté. Je me suis demandé un moment si j'allais continuer, en découvrant, en particulier, son racisme. Comment, moi, juif, pouvais-je m'intéresser à l'histoire d'un antisémite de choc ? Ma satisfaction a été d'être le premier à déboulonner la belle image. On a été assez dupes ! ”

Le Vallès de Zimmermann est peu glorieux. Enfant trop aimé au lieu de "pas aimé", étudiant lamentable, complètement immature, c'est un "irrégulier", un franc-tireur, un réfractaire, qui combat tout seul en marge, en même temps qu'un exalté, un provocateur, un cyclothymique (son internement ne serait pas politique mais vraiment psychiatrique).

Vallès fait l'éloge de l'argent et du capitalisme, non seulement dans son premier livre, mais dans des articles postérieurs. Il tient des propos réactionnaires contre l'enseignement des filles. Il est ingrat en amitié. Il est raciste, antisémite, xénophobe (son antisémitisme est constant et violent, il écrit contre les Noirs et les travailleurs étrangers). Selon Zimmermann, le travail des vallésiens a consisté à gommer, atténuer la plupart des côtés négatifs de Vallès. Pourquoi donc ?

“ L'aveuglement passionnel des biographes s'explique par le fait qu'à la différence de beaucoup de peintres, de sculpteurs, d'artistes lyriques, très peu d'écrivains étaient pour la Commune. Dumas fils, George Sand, Flaubert, Anatole France, Zola surtout, étaient contre. Un seul écrivain de grand talent la soutenait, Vallès. On s'est emparé du personnage, on en a fait une figure emblématique, un drapeau. ”

Le débat reste ouvert autour de celui qui disait lui-même : "Je suis pour la liberté sans rivages." n

Daniel Zimmermann,

Alexandre Dumas le Grand,

Julliard, 1993

Jules Vallès, l'Irrégulier,

Le Cherche-Midi, 1999.

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