Regards Septembre 1999 - La Création

LECTURES DU MOI
Jean-Marie Rouart, une étrange parenté avec Bernis

Par Suzanne Bernard


Jean-Marie Rouart dans Bernis, le cardinal des plaisirs (Gallimard 1998), affirme d'emblée qu'il s'agit là d'une de ces "grandes rencontres dont on pressent qu'elles vont changer notre vie". Sa biographie précédente, Morny, un voluptueux au pouvoir, s'était imposée à lui de la même manière :

“ Je suis un écrivain, non un biographe professionnel. Ce qui m'intéresse à travers ces personnages réels, c'est de développer une vision de l'existence des thèmes, une sensibilité qui apparaissent dans mes romans comme dans ma vie. Très loin d'une biographie objective, je suis au contraire dans une biographie de l'empathie, de l'identification. ”

Après avoir "rencontré" Bernis dans l'Eloge du cardinal de Bernis de Roger Vailland et s'être battu pour faire éditer les Mémoires du Cardinal (Mercure de France, 1979), Jean-Marie Rouart rêvait d'écrire une vie de Bernis parce qu'il trouvait avec lui une "étrange parenté" :

“ Comme Bernis, je me suis toujours imposé un certain nombre de contraintes et, en même temps, j'ai toujours voulu rester libre, sur le plan des idées – je n'ai jamais aimé les idéologies fermées – comme au niveau des rencontres, des amitiés, des amours. Nous partageons une certaine morale en même temps que le goût du plaisir. Bernis est comme moi un arriviste sentimental. ”

Explication : Jean-Marie Rouart a toujours attaché une certaine importance au rôle social, il a des ambitions même si ces ambitions lui paraissent parfois "ridicules". Cette ambiguïté forme le thème de beaucoup de ses livres. Par exemple, dans la Noblesse des vaincus (Grasset), se fait jour à la fois le sentiment de la frivolité de la conquête sociale et la fascination de cette conquête. D'où son goût pour le XVIIIe siècle.

“J'aime ces ambitieux qui restent soucieux de ménager et de garder leurs amis, bref, de ne pas être des tueurs. Nous vivons aujourd'hui dans la religion du succès, où le tueur est placé au pinacle, sans doute parce que nous nous trouvons dans une culture “ à l'américaine ”, une culture de la violence des rapports humains. Ce qui est important, ce sont les valeurs sur lesquelles repose ce qu'on fait, les valeurs civilisatrices. De très grandes ambitions peuvent préserver l'amitié, le plaisir, le bonheur. ” Ainsi Bernis apparaît-il à Jean-Marie Rouart comme un être vrai au milieu d'une société frivole et frelatée, conscient de la pauvreté et de l'inégalité qui existent à son époque, et qui oeuvre pour plus de charité et de justice.

“ Il y a deux catégories de gens en matière de gouvernement, ceux qui se battent pour réaliser leurs idées, et les opportunistes qui sont prêts à toutes les compromissions pour rester au pouvoir. Bernis voulait faire de grandes choses. Le pouvoir pour lui représente une sorte de lieu sacré. C'est un homme de pouvoir toujours moral... Peut-être est-ce pour cela qu'il n'est pas un grand homme d'Etat. Il lui manque un caractère sans pitié. ”

Jean-Marie Rouart a réalisé sa biographie de Bernis selon les "vieilles recettes", celles de Morand, de Maurois, de La Varende, "des écrivains d'autrefois non encore contaminés par les biographies des auteurs anglo-saxons qui, accumulant les détails, veulent absolument tout dire sur un personnage".

“L'important, c'est de saisir la vérité d'un être, les clés de sa vie et de son oeuvre. J'ai voulu que les lecteurs se sentent en promenade avec moi, dans un état de légèreté en accord avec ce XVIIIe siècle, frivole mais non pédant, et aussi sérieux. Un siècle à des années-lumière du nôtre... ”

Ce qu'il apprécie dans cette époque ? Un sommet de la civilisation sur le plan des idées, de l'art, des sciences, une extraordinaire accumulation des productions de l'esprit. La France, qui provoque alors la passion des étrangers, donne toute l'expression de sa "valeur d'esprit.

“Cette civilisation reposait sur beaucoup d'injustices, la plus grande, selon moi, étant l'impossibilité pour le mérite d'apparaître, puisque une naissance aristocratique était la condition de toutes les promotions. La société va exploser, elle va mourir de ce scandale, mais jamais un siècle n'aura connu une telle élégance, de tels raffinements. ”

C'est alors "le règne des femmes", elles dominent par leur rôle politique, elles diffusent l'Encyclopédie, elles favorisent dans tous les domaines la création. L'idée que le mariage soit fondé sur la passion, sur l'amour, est une idée inconnue. Il est basé sur l'intérêt, la convenance, il est une forme de liberté. Et finalement le mariage s'avère souvent solide parce qu'il est à l'abri des orages de la passion.

“L'époque moderne a commencé avec Rousseau qui, sur le plan de la politique, des sentiments, des sensibilités, va changer les institutions et les moeurs. Avec la révolution, tout devient plus strict, il y a une sorte d'austérité imposée... Aujourd'hui, dans tout, pour tout, on fait rentrer du sentiment, de l'humanitaire. L'individu a raison contre l'Etat, l'Etat doit s'adapter aux intérêts de l'individu. ”

Sous la plume de J.-Marie Rouart, la vie tumultueuse et imprévisible de Bernis se déroule comme un opéra tour à tour léger et dramatique. "C'est l'ambition qui donne à Bernis sa véritable ampleur."

Jean-Marie Rouart

Bernis, le cardinal des plaisirs

Gallimard 1998.

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