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LECTURES DU MOI Par Suzanne Bernard |
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| Suzanne Bernard a rencontré pour Regards quelques-uns des meilleurs biographes français : Henri Mitterand (Zola), Francine de Martinoir (Catherine de Sienne), Jean-Marie Rouart (Bernis), Joël Schmidt (Kleist) et Daniel Zimmermann (Dumas et Vallès). |
| Qu'est-ce qui pousse un écrivain à s'emparer de la vie vécue d'un personnage, appartenant à l'histoire, le plus souvent, pour en reconstituer les heures, les jours et l'oeuvre ? Longtemps décriée en France, la biographie est devenue un genre très recherché par les lecteurs. La biographie de Marguerite Duras par Laure Adler a dépassé les 100 000 exemplaires. Au début de cette année, le premier Salon de la biographie s'est tenu à Nîmes. |
| A côté de la rentrée littéraire, la rentrée "Documents" alignera à l'étal des librairies plusieurs dizaines de biographies et autobiographies, souvenirs, mémoires, témoignages, etc. La biographie, on le sait, répond à un besoin très profond et très ancien. A l'origine, les héros ont marqué les Mythologies puis les Histoires des peuples, dont on a voulu célébrer et perpétuer la vie et les exploits. C'est l'admiration en même temps que le devoir de mémoire qui ont suscité, dans toutes les cultures, des récits de vies dont les auteurs souvent restaient anonymes : ils s'effaçaient naturellement devant la grande figure... |
| Aujourd'hui, pour ne parler que de nos biographies en littérature, la démarche, le regard du biographe (qui est souvent lui-même un écrivain) sont devenus aussi importants, voire plus, que son personnage. Cette évolution s'explique évidemment par l'abondance des biographies accumulées avec le temps sur les mêmes auteurs, mais on assiste aussi, depuis peu, à un glissement (révélateur) des valeurs attachées traditionnellement au genre. L'admiration, l'éloge, l'hommage, nés de la fréquentation éblouie d'un esprit et d'une oeuvre, se font rares. |
| En revanche, on voit de plus en plus souvent le biographe, au nom de la vérité "objective" de la triste condition humaine, se livrer à un minutieux et impitoyable travail de dissection et de sape sur un "sujet" dont il faut absolument tout révéler, sure le plan physique, psychique, affectif, sexuel, etc. Pas question, pas plus en littérature qu'en politique, de saluer un maître, un modèle ! Le but, en conséquence, n'est plus d'établir ou non des rapports entre une oeuvre et une vie, c'est-à-dire d'apporter sa pierre à l'édifice culturel, mais de multiplier les "informations" sur un individu qui, hélas, n'est plus là pour rectifier les choses. Le lecteur devient un voyeur, le biographe un policier, un juge. Ceux de nos écrivains qui espèrent passer à la postérité ont intérêt à avancer masqués et à brouiller les pistes... |
| Il existe encore heureusement des biographes engagés leur quête autour de valeurs authentiques fortes. C'est ce rapport complexe à l'autre que nous avons tenté d'explorer à travers des témoignages contrastés : identification, déception, prise de risque, échappée dans l'imaginaire, fréquentation familière ou rêvée, plongée dans le surnaturel... Il s'agit là de vraies rencontres qui représentent des aventures uniques. |
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