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Polo est-il vraiment allé en Chine ? Par Alain Peter |
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| "Marco Polo est une figure folklorique et non pas un historien ou une figure historique digne de foi." Le livre de la sinologue anglaise Frances Wood (1), met en ébullition le monde des "marcopologues": si, à partir du XVIe siècle – seulement – éditeurs et lecteurs font entrer Marco Polo au Panthéon des grands voyageurs, il ne mérite pas cet honneur, estime-t-elle. Car "il n'a probablement jamais voyagé beaucoup plus loin que les postes de commerce familiaux sur la mer Noire et à Constantinople". Marco Polo ne serait jamais allé en Chine. Pro et anti- Marco Polo relancent une controverse qui ne semble pas près de s'éteindre... |
| Venise, 1295. Trois hommes habillés à l'orientale frappent à la porte d'une maison du quartier de San Cannaregio. Ses occupants refusent de laisser entrer ces gens qui affirment être les propriétaires. Marco Polo, son père et son oncle, sont de retour dans la Cité des Doges après un voyage de 24 ans dans l'empire mongol s'étendant alors de l'Europe orientale à la Chine. Quelques années plus tard, Marco Polo raconte ses souvenirs dans le Livre des Merveilles. Incrédules, ses contemporains classent le plus souvent l'ouvrage dans le genre fantastique. Les spécialistes d'aujourd'hui s'entendent sur plusieurs points. |
| D'abord sur la réalité historique du personnage. Marco Polo appartenait à une famille de commerçants vénitiens qui avait des intérêts à Constantinople et sur les bords de la mer Noire. Second point d'accord: il existe différentes versions du livre. Elles se recoupent souvent, mais comportent parfois des écarts importants. Ultime point d'accord : le Livre des Merveilles est truffé de légendes, d'erreurs et de mensonges. Marco Polo confond souvent les dates. Il se trompe dans la généalogie des souverains mongols alors qu'il dit avoir travaillé sous les ordres de l'Empereur. Il prétend que les Mongols, en 1273, ont pu prendre la cité chinoise de Xiangyang grâce aux machines de guerre fabriquées par les Polo. En réalité, la ville a été prise par les Mongols, un an avant leur arrivée en Chine. (Vanité, vanités...) |
| L'accord s'arrête là... où commence la controverse. Bien qu'il ait séjourné pendant 17 ans en Chine, relève Frances Wood, Marco Polo ne dit rien de la Grande Muraille, des baguettes, du thé, de l'écriture chinoise, des pieds bandés des femmes, de l'imprimerie, de la place du porc dans l'alimentation, ou de la pêche au cormoran. La sinologue britannique concède que Marco Polo pouvait ne pas s'intéresser à chacun de ces sujets et que la Grande Muraille était à cette époque en trop mauvais état pour être remarquée. Il reste "inexplicable que le thé, l'écriture chinoise et les pieds bandés, trois choses qui symbolisent la Chine dans l'imaginaire occidental, soient absents d'un texte à caractère populaire". |
| Rien d'étonnant à cela, lui rétorque, depuis la Chine, Yang Zhijiu, professeur à l'université de Tianjin. A 83 ans, il est sorti spécialement de sa retraite pour contrer Frances Wood (2). "Marco Polo ne parle pas du thé parce qu'il vivait avec les Mongols qui, à cette époque, n'aimaient pas boire du thé et parce qu'il avait peu de contact avec les Chinois." Le silence de Marco Polo au sujet de l'écriture chinoise ne l'étonne pas non plus car "les Mongols et les étrangers implantés en Chine parlaient rarement le chinois. Ils employaient des traducteurs, au point que des régions entières de Chine ne comptaient pas un seul bureaucrate mongol capable de comprendre l'écriture chinoise". |
| Le silence des archives, au Vatican et en Chine, au sujet de Marco Polo, constitue un second point de friction. C'est "un des aspects les plus inexplicables de cette histoire, étant donné l'importance de la position affirmée par Marco Polo et son intimité avec la cour" estime Frances Wood. D'autant plus étrange que les Polo prétendent avoir porté une lettre du Pape à l'empereur mongol et que Marco se targue d'avoir occupé pendant trois ans le poste de gouverneur de la ville de Yangzhou. Yang Zhijiu balaie aussi ce doute. "Des envoyés du roi de France ou du Pape auprès de l'empereur mongol ne sont pas cités dans les archives chinoises bien qu'ils aient été des représentants officiels. Alors pourquoi un simple marchand aurait-il eu cet honneur ?" En effet, pour Yang Zhijiu "il faut faire chez Marco Polo la part de l'exagération. C'est un simple commerçant qui voudrait se faire passer pour un représentant de l'empereur mongol." |
| L'avis est sage: le Livre des Merveilles doit être lu avec précaution, car "il comporte de nombreuses énigmes" met en garde Pierre-Yves Badel, spécialiste de littérature française médiévale (3). "On ne sait pas, par exemple, avec précision quand et où il a été écrit. Pas plus qu'avec l'aide de quels documents." Marco Polo aurait dicté le livre à son codétenu, Rustichello de Pise, alors qu'ils étaient emprisonnés à Gênes, après une bataille navale perdue par Venise. Or, Rustichello de Pise est un auteur de romans chevaleresques. Il a pu embellir le récit du navigateur pour séduire le public. "Aucun original du livre ne nous est parvenu" martèle Frances Wood, alors qu'il n'est pas exclu, selon elle, que le voyageur ait utilisé les récits de membres de de sa famille en Orient et des livres arabes et perses pour dicter le Livre. |
| En attendant, les partisans de Marco Polo alignent les éléments en sa faveur. A Strasbourg, Pierre Racine, professeur émérite d'histoire médiévale à l'Université Marc-Bloch témoigne. Spécialiste des communes italiennes et du commerce méditerranéen au XIIIe siècle, il s'est intéressé à Marco Polo par le truchement des archives d'un notaire génois qui traitent de la soie de Chine. "Marco Polo a visité un certain nombre de zones de production de la soie en Chine. Il rend compte des différentes catégories et qualités de soie à partir desquelles s'organise le commerce. Ce qu'il écrit confirme les indications figurant sur les archives du notaire génois. Des indications qu'il ne pouvait inventer." |
| Gageons que la controverse durera aussi longtemps que Frances Wood n'aura pas trouvé le livre perse ou arabe qui aurait inspiré le Vénitien et tant que les partisans de Marco Polo n'auront pas mis la main sur une preuve irréfutable de son passage en Chine. C'est encore Frances Wood qui apporte la meilleure conclusion – provisoire : "Si rien ne prouve que Marco Polo est allé en Chine, malheureusement rien ne prouve non plus qu'il est allé ailleurs..." |
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1. Frances Wood, Did Marco Polo go to China ?, 1995 première édition. 2. Yang Zhijiu, "Marco Polo did come to China - A reply to Did Marco Polo go to China ?", Social sciences in China, 1998. 3. Pierre-Yves Badel, Marco Polo, la Description du Monde, Poche, 1998. |