Regards Juillet/Août 1999 - Le sens des connaissances

LE SENS DES CONNAISSANCES

Par Jean-Claude Oliva, Olivier Gebuhrer et Jeanne Llabres


MATHEMATIQUES, DU CHAOS ET DES AVATARS DU DETERMINISME

Par Olivier Gebuhrer* (* Maître de conférence en mathématiques, Université Louis-Pasteur à Strasbourg.)

Quel livre ! Quel livre ! Tant de trésors dans un écrin minuscule ! C'est de la magie. Tout cela est écrit de façon délectable sans supposer de quiconque aucune connaissance préalable, tant soit peu technique, sans noyer la lectrice sous un torrent de concepts compliqués, avec humour, causticité et gentillesse. J'ai lu ce livre plusieurs fois à intervalles rapprochés : on n'arrête pas d'y découvrir du neuf, du pétillant, de l'étonnement.

L'ouvrage propose une promenade à travers quelques-unes des idées contemporaines du chaos. C'est l'occasion d'ouvrir des pistes à la réflexion philosophique, concernant notamment – mais pas exclusivement – les avatars du déterminisme. Chaque chapitre est un régal intellectuel et ouvre aussi bien l'appétit que la discussion. Cet ouvrage devrait à mon sens figurer au programme du baccalauréat, indépendamment de la section. Itinéraires mathématiques, physiques, historiques, philosophiques. Je n'ai pas épuisé, il s'en faut de beaucoup, la multiplicité des dimensions de ce petit ouvrage d'exception. David Ruelle, physicien théoricien à l'Institut des Hautes Etudes scientifiques, profite de cette excursion pour faire comprendre – enfin ! serais-je tenté d'écrire – pourquoi la phrase "Quelle probabilité y a-t-il de pleuvoir cet après-midi ?" n'a aucun sens. Il est vrai qu'il tempère cette affirmation par la suivante que je ne peux résister au plaisir de citer : "On peut cependant lui en donner un, par exemple en faisant un grand nombre de simulations numériques sur ordinateur (compatibles avec ce que l'on sait de la situation météo) et en voyant quel est le pourcentage de cas où la simulation donne de la pluie. Si l'on trouve une probabilité de quatre-vingt dix pour cent pour qu'il pleuve, même les puristes prendront leur parapluie" (!).

La grande affaire cependant est l'exploration de certains phénomènes dont l'origine se trouve dans "la dépendance sensitive aux conditions initiales". L'auteur y développe des idées qui furent dévastatrices à l'époque de leur apparition : "La turbulence est un cimetière de théories". Et, comme il se doit, il rompt quelques lances, avec une communauté scientifique à qui il arrive d'être scientifiquement conservatrice, voire d'user de méthodes n'ayant rien à voir avec l'éthique scientifique. Il y a là, on l'aura compris, une très riche matière à débats internes aussi bien qu'externes. Dois-je ajouter que pour les jeunes scientifiques, l'ouvrage contient une importante bibliographie ? Les articles y sont choisis pour leur caractère central dans le domaine concerné. quel livre ! Quel livre ! n O.G.

David Ruelle,

Hasard et chaos,

Editions Odile-Jacob, collection Opus (1999)

L'ECLIPSE OU LA PEUR DU LENDEMAIN

Par Jeanne Llabres

Depuis les journaux à scandales qui ne connaissent de l'Univers que le petit bout de la lorgnette de Nostradamus et ses prévisions apocalyptiques, désormais cousues de fil blanc par Paco Rabane, jusqu'aux magazines scientifiques détaillant au degré d'arc près l'ellipse de la Lune du 11 août 1999, tous les médias annoncent l'ultime éclipse totale de Soleil du millénaire comme le dernier film à grand spectacle, à voir absolument. Mais voir quoi, au fait ?

Tous les 350 ans environ, à un endroit donné, le passage de la Lune entre la Terre et le Soleil produit ce fait remarquable dû à une coïncidence. En effet, la Lune est 400 fois plus petite que le Soleil mais elle est aussi 400 fois plus proche que lui de la Terre, de sorte que leurs diamètres apparents sont voisins. Lorsque le plan de l'orbite lunaire coupe celui de l'écliptique (entre la Terre et le Soleil) et que les distances (variables) entre Terre, Lune et Soleil font coïncider les diamètres apparents de la Lune et du Soleil, l'éclipse est totale. Pour les astronomes, ce sera l'occasion rêvée d'observer la couronne solaire dans le domaine visible (avec des filtres adaptés bien sûr), atmosphère de gaz très chaud enveloppant le Soleil sur plusieurs millions de kilomètres et d'où partent les vents solaires qui baignent tout le système planétaire. Peut-être pourront-ils mieux comprendre pourquoi la couronne atteint des températures d'un million de degrés kelvins contre seulement 5 000 à la surface de l'étoile.

Pourtant le battage médiatique orchestré autour de cette rencontre au sommet rappelle étrangement le brouhaha qui a présidé à la sortie du Titanic ou du second volet de la Guerre des étoiles. Aussi se méfiera-t-on des marchands du temple et des petits malins qui, d'une façon ou d'une autre, chercheront à tirer profit d'une embrassade qui les dépasse et qui – soit dit en passant – sera un beau pied-de-nez à la fureur guerrière sévissant ici-bas. Peut-être, est-ce pour conjurer l'esprit de carnaval qui pourrait s'ensuivre, qu'à l'instar du magazine Pour la science, traduit de l'édition américaine Scientific american, le site Internet du Centre national de documentation pédagogique trouve le moyen de relier ces épousailles célestes à l'événement fondateur du Nouveau Continent : l'épopée sanglante de Christophe Colomb dans ce qu'il croyait être les Indes. Un colon qui eût, faut-il le rappeler, un réel talent pour mater l'indigène.

Ainsi, nous raconte-t-on, comme une preuve irréfutable de la malice et de la perspicacité du génial navigateur, que dans la nuit du 29 février au 1er mars 1504, accosté en Jamaïque et fort mal accueilli par les habitants de l'île qui lui manifestèrent leur hostilité et lui refusèrent des vivres, il se souvint qu'une éclipse de Lune (et non de Soleil) devait se produire trois jours plus tard. Il leur fît croire, afin de les punir, que le Dieu catholique tout puissant était capable d'imposer sa volonté au Soleil et à la Lune. Précisant que la même ruse fût beaucoup utilisée par Tintin (encore une référence historique), le CNDP boucle ainsi son récit : "Le jour fatidique arrive et heureusement, le ciel est clair, ce qui permet d'observer l'éclipse. Les indigènes terrorisés supplient Colomb de les épargner. Après cela, ils ne se font plus prier et ravitaillent sa flotte en eau et en nourriture." Ah, ça mais ! Paco Rabane qui prévoit, lui, que la station Mir s'écrasera sur Paris, chargée de matière radioactive, par Toutatis, nous prendrait-il pour des Indiens ? Cinq cents ans après les bonnes oeuvres de Christophe Colomb, l'exploitation sans vergogne de la crédulité et de l'ignorance fait froid dans le dos. On s'ingénie à raviver les vieux démons.

Et peut-être, comme nous l'apprend le CNDP, à l'instar des Parisiens qui se réfugièrent dans les caves en 1654 à l'annonce d'une éclipse totale de Soleil, devrions-nous, nous aussi, nous familiariser avec la peur du lendemain, sait-on jamais ?

GUERIR

Affaire de coeur

Selon une étude internationale, baptisée MONICA, la mortalité due aux maladies cardio-vasculaires est en baisse. Cette chute s'explique du fait qu'il y a moins de malades (pour 2/3) et que les personnes touchées en meurent moins (pour 1/3). La baisse concerne surtout l'Europe du Nord, où l'incidence de ces maladies est la plus élevée. La diminution de la fréquence serait liée à l' amélioration des conditions de vie et la meilleure survie des malades traduirait un progrès de la prise en charge des malades. Par contre des augmentations se rencontrent en Europe de l'Est, Europe centrale et Asie. MONICA serait-elle sensible aux inégalités ? n

MONICA toujours

En France, un million de personnes ont été suivies par MONICA : même type de réponses. Les baisses de fréquence les plus fortes ont été observées à Strasbourg. Toulouse est un des sites où la fréquence des maladies cardio-vasculaires est la plus basse du monde. L'amélioration de la survie y est également importante. Par contre, à Lille la baisse est faible et la survie reste stable. MONICA, quand tu nous tiens !

PREVENIR

Piqués

A la demande de la mutuelle MGEN, l'INSERM a produit un rapport d'expertise collective sur les vaccinations. La pratique de la vaccination a permis de réduire l'incidence des maladies infectieuses voire d'en éliminer certaines. La variole est éradiquée de la surface du globe depuis 1978 et la poliomyélite devrait l'être prochainement. La diphtérie et le tétanos ont disparu de la plupart des pays industrialisés. La vaccination en est la cause directe même si dans certains cas, l'amélioration des conditions de vie et d'hygiène y a contribué. Cependant certaines maladies, comme la grippe, ne sont pas éradicables en raison de la variabilité du virus et de l'existence d'un réservoir animal. Le rapport recommande une meilleure information des médecins et du public. Il s'agit aussi de développer les vaccins de l'avenir, utilisant de nouvelles technologies ou s'attaquant à certaines infections de l'appareil digestif. Pour améliorer la couverture vaccinale, une simplification du calendrier est envisagée en développant des vaccins combinés. Des vaccins par voie muqueuse, orale et nasale, sont également à l'étude.

Rares

Air France et l'INSERM ont conclu un partenariat pour lutter contre les maladies rares. On recense 5 000 maladies rares parmi lesquelles plus de 80 % sont d'origine génétique. Air France va permettre aux enfants atteint par ces maladies de se rendre avec leur famille sur le lieu de diagnostic et de traitement. Des billets d'avion sont mis à la disposition des spécialistes pour faciliter les consultations et les réunions scientifiques. De son côté l'INSERM a mis en place ORPHANET, un serveur d'informations sur les maladies rares et les médicaments orphelins (http ://www. orphanet. infobiogen. fr) et un annuaire des maladies rares actualisé au 31 janvier 1999. Cette base de données s'adresse aux professionnels de la santé, aux malades et à leur famille, aux associations et fonctionne en réseau ; elle constitue un forum permanent pour la recherche.

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