Regards Juillet/Août 1999 - La Planète

Algérie
Bouteflika, manoeuvres, paradoxes et résistance

Par Hamid Smaha *


L'élection avortée de Bouteflika a réussi à recomposer en profondeur et durablement la scène politique. Il est moins sûr qu'elle pérennise le processus démocratique et qu'elle réponde aux attentes des Algériens.

A voir sa campagne électorale menée tambour battant sous le sceau du sauveur suprême, tantôt caudillo populiste, tantôt monarque méprisant, Bouteflika incarnera sûrement la dictature patrimoniale et bureaucratique qui perpétuera l'Etat prébendier. La question principale reste de savoir si l'opération systématique de recomposition politique entamée par le pouvoir avec ces élections permettra ou non de dépasser les obstacles majeurs, intangibles, qui verrouillent la sortie de crise. Le bilan est catastrophique : plus de 80 000 morts, des milliers de traumatisés et de disparus, une économie exsangue et une société déboussolée.

L'idéologie qui cimente le compromis avec les islamistes

Cela semble mal parti. Le pouvoir n'a nullement l'intention d'affecter la coalition islamo-conservatrice qui constitue le noyau dur du système politique qui lui sert de base institutionnelle : le FLN, l'ancien parti unique, le RND, la formation créée de toute pièce pour élire Zeroual, le MSP et Ennahda, les deux partis islamiques de ce bloc historique auquel s'agrègent des personnalités diverses et les organisations de masses affiliées à ces partis. Le scrutin du 15 avril a mis en évidencel'union sacrée entre les deux pôles issus du mouvement nationaliste et de la mouvance islamiste. Il n'est pas exclu que les islamistes d'Ennahda entrent au gouvernement pour conforter la coalition islamo-conservatrice au niveau le plus élevé de l'Etat.

Si l'inclination du pouvoir à installer cette hégémonie idéologique est bien réelle, il cherche en revanche à élargir les contours de ce bloc historique à d'autres forces politiques qui ont servi de faire-valoir à son élection. Le gouvernement Hamdani a été reconduit, sous réserve de deux ou trois aménagements, jusqu'au sommet de l'OUA, qui se tient à Alger en juillet. Cette mise en attente de l'exécutif permettra de parachever la recomposition de l'échiquier politique, de pacifier les maquis terroristes et de traduire dans les faits les tractations avec les islamistes autour de la réconciliation nationale.

Les gages idéologiques qui cimentent le compromis avec les islamistes sont réaffirmés : la constitution imprégnée de châriâ et de conservatisme ne sera pas révisée ; le code de la famille rétrograde ne sera pas modifié. Bouteflika entend assumer pleinement les conditions et les implications politiques de la trêve avec l'AIS, le bras armée du FIS. Des mesures d'apaisement (élargissement des leaders du FIS, Abbassi Madani et Ali Belhadj, levée de l'état d'urgence) sont annoncées. Les médias de l'Etat sont mobilisés pour préparer l'opinion au projet réconciliateur du président. Fervent partisan d'une négociation avec les islamistes radicaux (il s'est engagé à négocier avec les GIA hormis "ceux qui ont les mains tachées de sang" a-t-il précisé sans trop convaincre), Bouteflika s'emploiera sans doute à réintégrer les représentants du FIS dans le jeu politique. Le parti annoncé autour de Ahmed Taleb-Ibrahimi, l'autre candidat faire-valoir du sérail qui a longtemps incarné l'islamisme étatique, permettra de restructurer en son sein les cadres et les militants du FIS restés en marge des organisations islamistes officielles, ainsi que les "repentis" du maquis. Le grand dessein du président de "rassembler tous les Algériens" pourra se réaliser, même si cela impose quelques sacrifices et beaucoup de couleuvres à faire avaler aux obligés du système. Le souvenir d'un scrutin contesté aura fait son temps.

Déjà ébranlées par les luttes fratricides qui ont émaillé la bataille électorale, les forces politiques vont continuer à subir les contrecoups de la fissure de l'armée, véritable colonne vertébrale du système politique algérien. Tous les partis politiques de la coalition qui a soutenu Bouteflika sortent plus ou moins divisés et affaiblis de cette élection. Amputés d'une partie de leur base, minés par les divergences entre les clans qui les composent, tiraillés par les affrontements des leaders, ils sont voués à n'être, au mieux, qu'une base composite et hétéroclite aux ordres. Sûrement pas une majorité présidentielle consciente de son rôle déterminant de soutien du programme du président et pesant sur la gestion de son exécutif.

La crise économique et sociale a de beaux jours devant elle

Cette carence de majorité n'est nullement accidentelle ou conjoncturelle ; elle a été sciemment voulue, préparée et organisée par les "décideurs" en parfaite entente avec le président annoncé du consensus. L'instabilité parlementaire laisse grand ouverts le champ de la recomposition des forces en présence et la dynamique du clientélisme politique. L'annonce de législatives anticipées accentue les rivalités intestines pour l'hégémonie au sein de la majorité présidentielle. Le FLN rêve de retrouver sa position dominante, d'autant que Bouteflika est issu de ses rangs. Le RND sait qu'il joue son existence et qu'il ne peut pas compter ni sur les milieux décideurs de l'armée ni sur ses alliés islamistes, le MSP et Ennahda, soucieux avant tout d'investir toute alternative qui accroît leur poids politique et leur influence idéologique.

Après un moment de circonspection, le groupe des six ex-candidats devait publier un "manifeste des libertés" reprenant l'offre de dialogue réconciliateur au pouvoir, seul moyen à leurs yeux pour résoudre la crise. Ce texte est surtout destiné à maintenir la pression sur Bouteflika et afficher la cohésion d'un bloc d'opposition qui risque de subir un effritement rapide.

Le pouvoir réussira-t-il, comme on lui en prête l'intention, à embarquer les démocrates dans la galère de la concorde nationale ? L'ANR de Reha Malek montre des dispositions favorables. Saïd Sadi, le leader du RCD, a dénoncé la fraude mais s'est gardé de critiquer Bouteflika, réservant ses attaques les plus virulentes aux six candidats qui se sont retirés. Le RCD a démenti un rapprochement avec Bouteflika, mais n'écarte a priori aucune éventualité, y compris une participation à un futur gouvernement. Des signaux révélateurs (le nouveau président n'a pas tari d'éloges envers Saïd Sadi et Redha Malek) montrent l'ambition du pouvoir à élargir l'union sacrée aux forces démocratiques. L'expérience du passé, sa grande capacité à instrumenter et orienter les alternatives lui donnent sans doute raison. Le courant démocratique est bel et bien courtisé. L'avenir dira si le radeau républicain saura éviter les écueils.

Le Mouvement démocratique et social (MDS), parti formé par d'anciens communistes et réformateurs et le plus farouchement opposé à tout compromis avec l'islamisme politique, semble à la veille d'un spectaculaire aggiornamento. Prenant en compte le rôle politique "incontournable" de la mouvance islamique, il va soumettre "un pacte national démocratique" aux acteurs politiques, y incluant donc pour la première fois les islamistes. Ce "pacte républicain et démocratique" qui consacre "les libertés, la paix, le progrès, et la sécularisation de l'Etat devrait finir avec le terrorisme et toute possibilité d'alternative théocratique".

Le scrutin du 15 avril a porté un coup sérieux à toutes les parties en cause dans la crise : l'Etat bafoué par la pratique de la fraude, l'armée secouée par les divisions, l'opposition à la réconciliation discréditée par ses faux-semblants, la convergence démocrate minée par son inconséquence. Seuls les islamistes sortent renforcés puisque la réconciliation, qui passe par le compromis avec les radicaux, reste au centre de toutes les alternatives politiques que Bouteflika et "les décideurs" envisagent. Alternatives qui confortent les intérêts rentiers des forces qui détiennent le pouvoir et de l'Etat prébendier qui le sert. La crise économique et sociale a de beaux jours devant elle.

Paradoxalement, les aspirations démocratiques se développent de manière irrépressible. La dynamique de l'islamisme politique est considérablement freinée dans la population, y compris dans les couches populaires. L'intégrisme, déferlant parmi les jeunes hitistes, est en nette régression. Les groupes terroristes isolés, traqués par les forces de sécurité et sans soutien populaire perdent du terrain. La résistance des Algériens à la régression obscurantiste et, de façon emblématique, des femmes pendant ces années noires, reste l'expérience la plus tangible de la démocratie et de la modernité dans ce pays. .


* Journaliste algérien.

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