Regards Juillet/Août 1999 - La Planète

A l'aube du nouveau siècle
La résistance sera planétaire

Par Michael Löwy


Voir aussi Nouvelle stratégie de l'OTAN quels enjeux économiques ?

Refusons le faux dilemme entre le prétendu universalisme "occidental" et le culte borné des différences culturelles – ou, en Europe, entre l'unité capitaliste/marchande supranationale et le repli nationaliste sur les "patries" existantes. Ou encore, au Kosovo, entre l'interventionnisme atlantiste, dont les buts "humanitaires" cachent – mal – les objectifs de pouvoir (transformation de l'OTAN en gendarme international "crédible") et la politique de "purification ethnique" de Slobodan Milosevic.

Contrairement à ce que prétendent les idéologues néo-libéraux, la globalisation capitaliste ne contribue pas à créer un "nouvel ordre mondial" pacifique et harmonieux. Bien au contraire. Elle nourrit les paniques identitaires et les nationalismes tribaux. La fausse universalité du marché mondial déchaîne les particularismes et durcit les xénophobies : le cosmopolitisme marchand du capital et les pulsions identitaires agressives s'entretiennent mutuellement (1).

Faux universalisme

Le faux universalisme impérial prétend imposer à tous les peuples du monde et, notamment, à ceux de la périphérie, sous couleur de "civilisation", la domination du mode de vie bourgeois/industriel moderne : la propriété privée, l'économie de marché, l'expansion économique illimitée, le productivisme, l'utilitarisme, l'individualisme possessif. En réaction à cette globalisation capitaliste, on assiste, dans beaucoup de régions du monde, à l'essor de mouvements "anti-occidentaux", nationalistes, intégristes, régressifs et antidémocratiques.

Solidarité des salariés

Il ne s'agit pas de choisir entre ces deux formes de l'inhumanité, mais d'opposer aux unes et aux autres une universalité humaine authentique. Force est de constater que, face à l'unification régionale – l'Europe – ou mondiale du grand capital, celle de ses adversaires marque le pas. Si, au XIXe siècle, les secteurs les plus conscients du mouvement ouvrier, organisés dans les internationales, étaient en avance sur la bourgeoisie, aujourd'hui ils sont dramatiquement en retard sur celle-ci. Jamais la nécessité de l'association, de la coordination, de l'action commune internationale – du point de vue syndical, autour de revendications communes, et du point de vue du combat pour le socialisme – n'a guère été aussi urgente, et jamais elle n'a été aussi faible, fragile et précaire.

L'horreur économique

Cela ne veut pas dire que le mouvement pour un changement social radical ne doive commencer dans une, ou quelques nations, ou que les mouvements de libération nationale ne soient pas légitimes. Mais les luttes contemporaines sont, à un degré sans précédent, interdépendantes, d'un bout de la planète à l'autre. La seule réponse rationnelle et efficace au chantage capitaliste à la délocalisation et à la "compétitivité" – il faut baisser les salaires et les "charges" à Paris pour pouvoir concurrencer les produits de Bangkok – c'est la solidarité internationale organisée et effective des salariés.

L'ennemi commun est facile à identifier : la mondialisation capitaliste, les marchés financiers, le grand capital transnational et ses institutions : le FMI, la Banque mondiale, l'OMC, l'OCDE, le G7, ainsi que les politiques néo-libérales et les traités libre-échangistes comme l'ALENA en Amérique du Nord, Maastricht, Amsterdam, l'AMI et ses clones. Ce sont eux les responsables de l'horreur économique : la croissance vertigineuse du chômage et de l'exclusion, les inégalités de plus en plus criantes, l'endettement des pays pauvres, le démantèlement des services publics et de la sécurité sociale, le pillage et la contamination de l'environnement. Le besoin d'un réseau de réflexion et de lutte, d'une sorte d'"internationale de la Résistance" contre le nouvel ordre mondial, se fait sentir de plus en plus.

Des initiatives de coordination internationale se sont multipliées ces dernières années. Mentionnons, parmi beaucoup : le Forum pour une alternative économique, lancé à l'initiative de Samir Amin ; la Conférence des peuples contre le libre échange et l'OMC, de Genève ; l'association internationale Attac (Action pour une taxe Tobin d'aide aux citoyens contre la spéculation sur les marchés financiers), créée par le journal le Monde diplomatique ; le Comité pour l'abolition de la dette du tiers monde, de Bruxelles ; le réseau Espaces Marx international, constitué à la suite de la grande Rencontre internationale pour le 150e anniversaire du Manifeste communiste à Paris.

Intellectuels critiques

Les intellectuels critiques ont un rôle à jouer dans cette recherche. Dans son livre de 1993, Spectres de Marx, Jacques Derrida dénonçait le "nouvel ordre international" – "jamais la violence, l'inégalité, l'exclusion, la famine et donc l'oppression économique n'ont affecté autant d'êtres humains, dans l'histoire de la terre et de l'humanité" – et attirait l'attention sur le processus de gestation d'une résistance internationale : "La “nouvelle internationale”, ce n'est pas seulement ce qui cherche un nouveau droit international à travers ces crimes. C'est un lien d'affinité, de souffrance et d'espérance, un lien encore discret, presque secret, comme autour de 1848, mais de plus en plus visible – on en a plus d'un signe. C'est un lien intempestif et sans statut, sans titre et sans nom, à peine public même s'il n'est pas clandestin, sans contrat, “out of joint”, sans coordination, sans parti, sans patrie, sans communauté internationale (internationale avant, à travers et au-delà de toute détermination nationale) sans co-citoyenneté, sans appartenance commune à une classe" (2). Plus récemment, Pierre Bourdieu, dans une conférence aux syndicalistes allemands de la DGB, lançait un appel à un "nouvel internationalisme, au niveau syndical, intellectuel et populaire", inspiré par la "volonté de rompre avec le fatalisme de la pensée néo-libérale" (3).

Le renouveau de l'internationalisme s'appuie tout d'abord sur les courants critiques du mouvement ouvrier et socialiste. Mais de nouvelles sensibilités internationalistes apparaissent aussi dans des mouvements sociaux à vocation planétaire, comme le féminisme et l'écologie, dans des mouvements antiracistes, dans la théologie de la libération, dans des associations de défense des droits de l'Homme ou en solidarité avec le tiers monde.

Différentes tendances

Un échantillon des représentants les plus actifs de ces différentes tendances, venu aussi bien du Nord que du Sud de la planète, de la gauche radicale ou des mouvements sociaux, s'est rassemblé, dans un esprit unitaire et fraternel, au sein de la Conférence intergalactique pour l'humanité et contre le néo-libéralisme, convoquée, dans les montagnes du Chiapas, au Mexique, en juillet 1996, par l'Armée zapatiste de libération nationale – un mouvement révolutionnaire qui a su combiner, de façon originale et réussie, le local, les luttes indigènes du Chiapas, le national, le combat pour la démocratie au Mexique, et l'international, la lutte mondiale contre le néo-libéralisme. Il s'agit d'un premier pas, encore modeste, mais dans la bonne direction : la reconstruction de la solidarité internationale. n M.L.


1. Je reprends à mon compte les analyses de Daniel Bensaïd dans son remarquable livre le Pari mélancolique, Paris, Fayard, 1997.

2. Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, pp. 141-142.

3. Pierre Bourdieu, Contre-feux, Paris, Liber-Raisons d'agir, 1998, pp. 71-74.

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Nouvelle stratégie de l'OTAN quels enjeux économiques ?

Par Suzanne de Brunhoff *


Lisons les textes récemment publiés par l'OTAN sur ses nouvelles missions internationales. C'est un moyen de comprendre certains enjeux économiques des bombardements de la Serbie et du Kosovo. Non le seul – il faudrait toute une analyse du procès de mondialisation, de l'hégémonie des Etats-Unis (nouvelle forme d'impérialisme), etc. Mais cette lecture est éclairante : pourquoi un petit pays européen pauvre est-il le premier test des tâches de police mondiale que s'attribue l'OTAN ?

Le secrétaire général de l'OTAN, Javier Solana, en a donné une raison, à la veille du déclenchement de la guerre (1) : "La fin de la guerre froide n'avait pas amené l'ex-Yougoslavie à participer au mouvement général vers l'ouverture, la démocratie, l'intégration." C'était un raté de la démocratie, certes, mais aussi des normes économiques occidentales véhiculées par les politiques néo-libérales. Un risque, donc, selon le nouveau concept stratégique de l'OTAN, d'"une politique de sécurité de l'âge moderne".

Cette politique relève d'une "approche globale de la sécurité", selon le communiqué de l'OTAN après la réunion de Washington (24 avril 1999). Elle "reconnaît l'importance des facteurs politiques, économiques, sociaux, environnementaux, en plus de l'indispensable dimension de défense". Ainsi, tout ce qui concerne la sécurité du modèle occidental concerne l'OTAN, qui se donne comme nouvelle tâche la prévention, ou la gestion des crises, et crée ainsi son propre droit d'intervention tous azimuts.

De fortes tensions affectent la mise en oeuvre des politiques néo-libérales de mondialisation. La crise financière de 1997-98 a suscité, chez les tenants du libéralisme, une vive inquiétude, dont il reste des traces. La gestion des crises économiques et financières pouvant affecter la mondialisation capitaliste est une préoccupation des dirigeants et des experts, mais elle n'a débouché sur aucune réforme concertée.

Or la libéralisation des marchés s'accompagne du besoin d'assurer la sécurité des opérateurs contre des risques de toute sorte, notamment le fameux "risque-pays" (2) mal évalué par les grandes agences privées de notation.

Les règles et codes de bonne conduite promus par des institutions internationales financières, notamment, sont soumis à la pression croissante de la concurrence effrénée entre intérêts capitalistes.

La mondialisation économique et financière n'est pas un procès tranquille, uniforme, linéaire. On l'a vu en 1914, alors que la finance était autant mondialisée qu'aujourd'hui, quoique sous des formes différentes.

L'approche "sécuritaire" globale de l'OTAN est une face de la mondialisation néo-libérale des marchés.

Le paradoxe, on le voit dans le cas de l'ex-Yougoslavie, est qu'elle engendre ses propres désordres.

Cela n'empêche pas les Occidentaux de penser déjà à l'après-guerre : comment reconstruire ce qu'ils auront contribué à détruire ? En ancrant les pays balkaniques dans "les structures euro-atlantiques" (3). Près de trente pays, ainsi que la plupart des grandes organisations internationales (ONU, OTAN, Banque mondiale, FMI, Commission européenne, OSCE...) sont associés aux débats.

L'OTAN resterait donc présente dans la reconstruction d'après-guerre. Le Fonds monétaire international y participerait aussi. Pourtant, en 1998, le FMI était largement discrédité, au vu de sa gestion de la crise financière – menée en collaboration avec les experts de Washington. La gestion par l'OTAN de la crise des Balkans devrait connaître le même sort. Comprendre les raisons de cet interventionnisme est indispensable pour que se développe contre l'OTAN un mouvement d'opinion aussi large que celui qui s'exprime contre la liberté des mouvements de capitaux.

L'impitoyable coercition du capital, qu'elle s'exerce par les marchés, par les grandes institutions financières internationales ou par les appareils militaires, est un danger pour les travailleurs et les peuples. n S.D.B.

1. Dans The Economist, hebdomadaire anglais, 13 mars 1999.

2. L'évaluation du "risque-pays" couvre l'examen des déficits publics, de l'inflation, mais aussi des risques d'instabilité politique et sociale.

3. "Economie et Démocratie : reconstruire les Balkans", par Lucas Delattre, le Monde, 29 mai 1999.

* Economiste.

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