|
PLANETE LIVRES Par Françoise Amossé, Odette Casamayor, Marina Da Silva, Francine Perrot. |
|
|
| LISBONNE, DEUX LIVRES ET UNE PIECE DE THEATRE |
| Publié en 1982, le Dieu manchot (1), en portugais Memorial do Covento, est le roman le plus populaire de José Saramago. Vendu à 370 000 exemplaires au Portugal, il a été lu par un million de Portugais (pour une population de 10 millions). Adapter cette illustre fresque historique au théâtre relevait donc d'une prise de risque, tentée par la compagnie de Almada que dirige Joaquim Benite. A l'affiche en juin au théâtre de la Trindade à Lisbonne, Memorial do Covento (2) balaye fidèlement le récit sans parvenir toutefois à en préserver la richesse et la complexité. En plein XVIIIe siècle, avec l'Inquisition pour toile de fond, le roi Joao V décide de l'élévation d'un couvent dans la ville de Mafre en remerciement à Dieu de la conception d'un héritier qui tardait à venir... Un projet vaniteux, véritable hécatombe pour les misérables chargés de le réaliser. Cette dénonciation du droit divin vaudra d'ailleurs à José Saramago d'être persona non grata à Mafre... Au coeur de la narration, un couple emblématique, Baltasar et Blimunda, conte l'histoire, avec un petit et un grand H, des opprimés, des humiliés, redonnant aux humbles une identité. Blimunda, l'un des personnages féminins les plus fascinants de l'oeuvre de Saramago, douée de la faculté de voir à l'intérieur des êtres, symbolise la lucidité et la détermination. Les femmes chez Saramago sont toujours des personnages forts, défiant le silence et la soumission que leur assigne la société. Une société que l'écrivain ne cesse d'interroger, portant ses préoccupations dans l'oeuvre littéraire, en passant du réel au merveilleux, du banal au magique, du questionnement philosophique au chant d'amour. |
| Avec Tous les noms (3), qui vient de paraître au Seuil, l'écrivain poursuit sa réflexion sur la vie et la mort, la lumière et l'obscurité, le pouvoir (y faire ou pas allégeance...). Sans en avoir l'air, comme s'il s'agissait d'un polar. Le seul personnage qu'il nomme, monsieur José, est un de l'Etat civil qui passe à côté de sa vie jusqu'au moment où il se lance à la recherche d'une mystérieuse inconnue. De cette quête d'amour, il renaîtra autre, enfin lui-même. Ce savoureux conte philosophique s'ancre délibérément dans une histoire simple et banale, comme s'il n'y avait pas de meilleur tremplin pour faire rebondir la pensée. L'on en aime l'ironie et l'humour, la sagesse. Et l'on voudrait demander à l'auteur, que l'on sait préoccupé de la barbarie de l'état du monde (4) (il a dernièrement lancé dans El Pais un appel pour l'arrêt des bombardements de l'Otan sur la Yougoslavie) si l'écriture lui apporte un peu de cette légèreté que la littérature, et la sienne en particulier, apportent à l'humanité. n M.D.S. |
| UNE EPOPEE KURDE |
| "Les Kurdes appartiennent au rameau iranien de la grande famille des peuples indo-européens. Ils se considèrent comme les descendants des Mèdes de l'Antiquité, qui, en l'an 612 avant notre ère, prirent Ninive et mirent un terme à l'existence de la puissante Assyrie." Voici donc les origines illustres de ce peuple martyrisé. Deux personnalités se sont associées pour nous donner à lire un texte magnifique de la tradition orale kurde, une impossible histoire d'amour, Mamé Alan, qui vaut pour épopée nationale chez les Kurdes. Le directeur de l'Institut kurde à Paris, M. Kendal Nezan s'est attaché dans une préface remarquable d'érudition, à livrer une somme de connaissances nécessaires à la bonne compréhension de la culture kurde, largement méconnue. Le livre établi et traduit du kurde par l'orientaliste Roger Lescot est, à l'origine, une légende née au XVIe siècle, chantée, car tous les Kurdes ont mis en musique leur expression orale, entretenue par des bardes, les dengbej. |
| Roger Lescot entreprend d'expliquer en préliminaire son travail de recherche auprès des populations kurdes et syriennes pour collecter plusieurs versions de la légende afin d'en écrire une dernière, la plus complète possible. On y lit ainsi des emprunts faits à des textes provenant des "Confins", les régions frontalières turco-iraniennes et turco-russe, c'est dire l'étendue de la popularité de ce patrimoine culturel national. C'est ainsi qu'une longue suite de dialogues et mises en scène initient le lecteur au sort cruel de Mam, prince d'Occident et roi des Kurdes, et Zin, princesse de Botan, dans une langue pleine de poésie, où l'on retrouve la trame, les enjeux des amours de la chevalerie. Fous de passion mutuelle, tous deux se heurtent au "promis" dont les amis n'auront de cesse de briser cette idylle interdite, jusqu'à ce que mort s'ensuive pour les amants contrariés par la société et le pouvoir... n F.A. |
| Roger Lescot, |
| Mamé Alan |
| Préface par Kendal Nezan, |
| Gallimard, coll. L'aube des peuples. |
| L'ILE EN DESESPOIR |
| Une très courte histoire, longue de quelques jours à peine, ceux qui précédèrent le triomphe de la Révolution cubaine, le 1er janvier 1959. Et voilà que le récit se dilate, s'alourdit comme l'air d'une ville attendant la tempête tropicale, avec tout le mystère, les rêves et hallucinations des habitants de La Isla. Mais, qu'est-ce La Isla ? Cette femme désespérée qui s'écrie : "J'ai voulu faire ce que je n'ai pas à fait, j'ai voulu être là où je n'étais pas, j'ai aspiré à ce à quoi je ne pouvais prétendre (...) vous vous rendez compte, capitaine ? La Isla, c'est moi" ? Seule certitude : La Isla est la scène sur laquelle les personnages d'Abilio Estévez (La Havane, 1954) racontent un moment terrible, précis, celui de la veille d'un grand éclatement voué à éliminer tout le malheur et la misère d'un système corrompu et barbare : le gouvernement pro-américain du dictateur Fulgencio Batista. L'auteur est un prestigieux dramaturge dont les oeuvres ont connu un grand succès international. Rien d'étonnant donc si les créatures de ce premier roman adoptent le ton et les gestes d'une représentation théâtrale. Noyés dans la déveine et la misère, les habitants de La Isla crient, pleurent et chantent leurs espoirs, leurs déceptions et leurs craintes quotidiennes. Une prémonition hante leurs jours, s'amplifiant jusqu'à l'incendie qui détruit La Isla le 31 décembre 1958. Le lendemain de cette nuit n'est pourtant pas décrit, parce qu'ici l'important n'est pas de patauger dans les marécages de la spéculation politique mais de dénicher la merveille et l'horreur qui ont toujours été cachés derrière les arbres, les murs et les gens de La Isla, tout au long de Ce royaume t'appartient. Le guide est celui à qui est consacré le livre et le royaume, El Maestro ou Virgilio Piņera (1912-1979), le célèbre écrivain cubain auteur du poème "La Isla en peso" (1943), un hymne incontestable à la plus sincère "cubanité". Estévez, lui, revendique la parole poétique de Piņera. La force dramatique et poétique dont regorge Ce royaume t'appartient ont attiré l'attention générale au Salon du livre de Francfort en 1997. La critique espagnole a aussi plébiscité le roman. Cependant, à La Havane, où Abilio Estévez vit actuellement, le livre reste inédit. O.C. |
| Abilio Estévez, |
| Ce royaume t'appartient |
| Traduit de l'espagnol (Cuba) par Alice Seelow, Grasset/Bourgois, 138F |
| L'APRES MOBUTU |
| La date de la parution du livre de Colette Braeckman n'est pas une simple opportunité qui lui permet de souligner les parallèles entre l'offensive de l'Otan en Yougoslavie et la situation du géant de l'Afrique centrale : "... on peut se demander si en Yougoslavie comme en Afrique centrale, on n'a pas assisté à la manipulation d'arguments humanitaires ou sécuritaires qui masquaient en réalité d'autres appétits..." La guerre de libération qui a chassé Mobutu n'a pas seulement discrédité la France qui l'avait soutenu jusqu'au bout, elle a révélé que la fin des chasses gardée proclamées par les Américains était une réalité dans l'Afrique des Grands Lacs ; à ce jeu, les Européens sont perdants. |
| Ce jeu est celui de l'insertion de l'Afrique dans l'économie mondiale par le biais de la déréglementation, c'est-à-dire en fait la mise en coupe sombre des régions les plus riches par les mafias de toutes sortes. Pour y parvenir, l'impérialisme, qui en Afrique s'est toujours montré sous son vrai jour, met en oeuvre tous les ressorts dont il est capable : l'ethnisme attisé (au Congo), les rébellions armées (toujours en Angola, Namibie), les Etats déstabilisés (Congo), les mesures de rétorsion du FMI qui compromettent les tentatives de développement (Zimbabwe), la mise à l'écart de fait de l'ONU et de l'OUA. |
| Pour Colette Braeckman, la deuxième guerre du Congo, celle qui en 1998 vise à chasser Kabila et à faire éclater le pays, est la victoire du "poids des réalités" après que "le temps de l'espoir" ait débouché sur l'arrivée de nouveaux maîtres ; c'est aussi l'échec du pari africain, ou si l'on préfère la désillusion après les espoirs de "renaissance africaine" que Nelson Mandela avait prônée (et prônait encore au sommet des non-alignés en septembre 1998). Celle-ci supposait des efforts concertés des pays africains pour régler leurs affaires, une certaine volonté commune, qui a volé en éclats en même temps que le front des anciens ennemis de Mobutu. Or, les logiques d'Etat ou les intérêts économiques ont poussé les uns à combattre Kabila (Rwanda, Ouganda) tandis que d'autres le soutenaient pour éviter une déstabilisation de tout le continent africain (Zimbabwe, Namibie) avec pour leur pays les conséquences déjà décrites. |
| Il reste pourtant que ces deux dernières années ont fait réapparaître l'Afrique dans le "grand jeu planétaire" par la politique. Et Colette Braeckman de conclure : la solution réside sans doute dans la satisfaction des aspirations à la démocratie des Congolais, d'ailleurs présents tout au long du livre. n F.P. |
| Colette Braeckman, |
| l'Enjeu congolais, l'Afrique centrale après Mobutu, |
| Fayard 1999 |
|
1. José Saramago, prix Nobel de littérature 1998, Le Dieu manchot, premier roman de l'écrivain en France, 1987, Albin Michel. 2. Repris durant le Festival international de théâtre d'Almada (banlieue de Lisbonne), du 4 au 18 juillet. 3. Tous les noms, Seuil, 1999. 4. Voir Regards n° 41/décembre 1998. |