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Francisco Coloane Par Paco Pena J'attends toujours que l'être humain laisse aux nouvelles générations un monde dans lequel règne la véritable justice et la paix... |
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Entretien avec Francisco Coloane Voir aussi Itinéraire, chemin faisant... |
| Francisco Coloane , ce grand jeune homme aux cheveux blancs, de presque 89 ans, regarde, moqueur, dans son appartement face au Parque Forestal, en cette fin d'après-midi torride de l'été austral, l'étroit filet d'eau du fleuve Mapocho, qui traverse d'est en ouest Santiago du Chili. "Je vais un peu mieux, après le cauchemar que j'ai dû supporter ces derniers mois. J'ai eu une maladie à l'oeil gauche, mon seul trésor, puisque l'oeil droit je l'ai perdu il y a quelques années..." Aidé par sa femme Eliana, ce géant coiffé de neige comme les volcans de son Sud natal, le Chili austral, continue à écrire et à répondre à l'innombrable correspondance qu'il reçoit des quatre coins du monde : "C'est elle qui tape à la machine, moi je lui dicte. Des fois, elle se permet de me faire quelques remarques... Ne soyez pas surpris, nous sommes mariés depuis 55 ans..." |
| Don Pancho, vous êtes né à Quemchi, face à l'île Caucahue. Depuis votre tendre enfance vous avez connu l'univers marin grâce à votre père. |
| Francisco Coloane : Je suis né effectivement à Quemchi, le 19 juillet 1910. Soudain tout le monde cherche ses origines, avec peut-être le secret espoir de découvrir un comte parmi ses ancêtres... Mais ma famille était très peu nombreuse. Mon père, ma mère et "deux frères et demi" selon moi, parce que l'un n'est qu'un demi-frère. Je suis né quand la comète de Halley passa avec sa queue cosmique par la tangentielle terrestre vers Mars. C'est peut-être pour cela que où que je sois j'ai toujours aimé regarder les constellations... Quemchi est un petit port sur la côte Est de l'île Grande de Chiloé. C'est un port d'échouage d'où le bois est embarqué. Dans cette partie de l'île de Chiloé, il y a tous les jours des différences de marées qui peuvent atteindre 4 à 5 mètres. Quand j'étais gamin, c'était un jeu extraordinaire d'aller voir la marée basse, en courant pieds nus sur cette plate-forme de granit et basalte parsemée de coquillages et de fruits de mer qui s'est formée à l'époque glaciaire. Mon père était marin, autodidacte. Il est devenu capitaine de la "Yelcho" (1) et, souvent, il m'emmenait dans le bateau avec lui. Je conserve comme une précieuse relique, son "Derrotero" (2). Il chassait des phoques à "dos pelos" (3), qui sont les plus fins et les plus appréciés par les pelletiers. Ma mère était une femme humble et travaillait dans la ferme que nous avions. Les premiers éléments de ma vie furent le cheval et le bateau. J'allais à cheval à l'école, et je conduisais le petit bateau dans lequel ma mère se déplaçait. |
| Il semblerait que vous ayez des ancêtres portugais, ce qui ne serait point étrange dans une région où l'on trouve un brassage marin inextricable, comme on le voit dans vos contes. |
| F.C. : Mon nom a toujours attiré l'attention des autres, pas la mienne. Mon fils cadet arriva un jour très préoccupé à la maison parce que la maîtresse lui avait dit que les poètes et les écrivains changeaient souvent leur nom "comme Neruda ou Gabiela Mistral", lui dit-elle ajoutant, "Coloane, ce n'est pas un nom espagnol". Ma femme le consola en lui disant qu'il fallait lui dire que nous descendions de la race ona (4), (en ce temps-là, on parlait de races et non pas d'ethnies...). C'est lors d'un séjour en Chine qu'un ami m'a montré un timbre où est marqué : "Macao, île de Coloane." Je le garde comme un véritable trophée, et mon fils commença à dissiper ses doutes... Je crois que l'île appartient toujours au Portugal, mais il y a un accord et un délai fixé pour que cette petite île de la Mer de Chine qui, en chinois, s'appelle Luhuan revienne de droit à la Chine. Ce n'est pas exclu que mon grand-père, sur qui je n'ai aucune information, soit un marin portugais naufragé, un aventurier ou un déserteur. De toute façon, mon nom, je le porte avec fierté, qu'il soit d'origine chinoise, portugaise ou ona. |
| L'environnement géographique marque profondément votre oeuvre. Et la violence des éléments le vent, la pluie, la furie de la mer, la neige et les glaciers a une importance capitale dans la mentalité des habitants de Chiloé et de la région australe. |
| F.C. : Chiloé est une terre pluvieuse de forêts froides. On peut l'appeler le pays de la pluie. Il y a des ouragans qui ressemblent à des rugissements au milieu des pleurs et des gémissements. Nous, les "Chilotes" (habitants de Chiloé), nous aimons le souffle de liberté qui nous vient de la mer. Avec les marées, apparaissent et disparaissent des clovisses, des escargots de mer, les "picorocos" (5) et beaucoup d'autres fruits de mer. Les marées rythment depuis des siècles la vie de mes compatriotes. Puis, il y a les "aleces" (6), vieux de plus de trois mille ans, que l'on a pas protégés comme on aurait dû le faire. Il conservent dans leur sève trois mille ans de pleurs. Ce sont eux qui, sur les toits des maisons, font naître la musicalité des larmes versées par l'éternelle pluie du Sud. Je ne sais pas si nous, qui venons de la mer les marins ou les aventuriers nous avons une aura particulière. Tout être humain a en soi-même une voix intérieure qu'il peut exprimer avec beauté, fantaisie. Mais nous avons aussi l'autre côté de la médaille : la cruauté. |
| On dit que les Chilotes sont fatalistes, trait en grande partie attribué à l'influence d'une nature particulièrement hostile et incertaine. Les légendes indiennes racontent d'ailleurs la lutte entre deux grands serpents, allusion sans doute à l'éternel combat entre le Bien et le Mal, qui existe dans d'autres cultures. Mais la légende de Caicavilu et Tentevilu rappelle le cataclysme qui, semble-t-il, s'est produit il y a dix mille ans dans la région. Les géologues et vulcanologues affirment d'ailleurs qu'il s'agit d'un bout du continent destiné à disparaître... Caicavilu, le méchant, aurait ainsi eu une victoire posthume. |
| F.C. : Le terme "fatalismo" a quelque chose de vrai, mais cette impression s'est accentuée un peu, à cause de la discrimination à laquelle les hommes du Sud ont été soumis par les gens de la zone centrale du Chili, et par l'isolement dans lequel ils ont vécu. Les gouvernements successifs ne nous ont pas favorisés, ni aidés avec leurs programmes de développement. Souvent les travaux des Chilotes se limitent en grande partie à la pêche et à une agriculture de subsistance, à peine capable de nourrir la famille. Chiloé a une nature surprenante. La pluie, la mer, sa côte fracturée et les bois qui dominent le paysage. Cela détermine chez les Chilotes des caractéristiques singulières, un mélange de force face à la dureté des éléments déchaînés, mais aussi de la méfiance et de l'insécurité. Le Chilote a aussi une sorte de sagesse et de malice. Toute une littérature composée de légendes et de mythes est le reflet de cette nature dure, vengeresse et luxuriante. La légende de Caicavilu et Tentevilu répond précisément à cette luxuriance qu'on observe dans certains endroits de l'Ile Grande de Chiloé et aussi ailleurs. Luxuriance, parce que tout est excessif : la pluie, la forêt, la mer, le vent, et même la solitude... Et les deux personnages légendaires sont truculents. Ils auraient provoqué le Déluge universel. Caicavilu monstre mi-serpent mi-cheval haïssait les hommes, parce que ceux-ci avaient abandonné la mer et s'étaient établis à l'intérieur des terres. Alors il ouvrit le ciel pour que l'eau convertie en torrents, inondât ses terres jusqu'aux montagnes où les hommes s'étaient réfugiés. Alors, Tentevilu, l'ami des hommes, souleva les montagnes et réussit à sauver la majorité d'entre eux. Néanmoins, c'est vrai, il y a en plus des travaux scientifiques plusieurs autres légendes qui prédisent la disparition de toute la région. Et d'autres, plus gaies, comme du "Caleuche", bateau fantôme qui transporte les sorciers d'un endroit à l'autre de l'île. |
| La première présence européenne dans le Sud du monde est le passage de Magellan véritable découvreur du Chili en 1520. D'autres viendront après. Puis, pendant le XVIIe et XVIIIe siècle, l'histoire retient une saga de pirates et de corsaires anglais, français, hollandais qui déferlent dans la région. Le Chili prit possession définitivement de ces terres australes en 1826. Malgré cela, jusqu'à il y a moins d'un siècle, un no man's land, une sorte de far south existait. Une Babel enclavée au Sud du monde, où cohabitaient, s'entrecroisaient et se battaient des Anglais, des Australiens, des Français, des Espagnols, des Norvégiens, des Ecossais, des Yougoslaves. Tous tellement différents, mais unis face à l'ennemi commun : la solitude. |
| F.C. : La possession du Détroit a toujours été pour le Chili d'une grande importance. Il s'agissait du seul passage de l'Atlantique vers le Pacifique, il se transforma en une voie indispensable pour la navigation, jusqu'au percement du Canal de Panama. Au XVIe siècle, il servit non seulement aux corsaires Drake, le plus connu mais aussi à des scientifiques, parmi lesquels il faut se souvenir de Bougainville, Fitz-Roy, Darwin. Quelques années après, des hommes d'un grand humanisme et générosité, comme Joseph Emperaire et Martin Gusinde, se sont attachés à l'étude de la région et ont développé des formes de solidarité avec les peuples indiens, voisins de la zone du Détroit. L'arrivée de l'homme blanc dans le Sud du monde provoqua pourtant la disparition des peuples autochtones. On a pris les animaux et les terres dont ils disposaient. Dans la ville de Punta Arenas, où j'ai longtemps vécu, j'ai eu des camarades de classe de diverses nationalités, tous fils de père et de mère blancs. Mais jamais je n'ai eu un camarade de classe du peuple yamana ou ona... Quand j'étais jeune et que je travaillais dans la région, la solitude et l'isolement étaient très difficiles à supporter. Il faut y ajouter le froid et les grandes tempêtes de vent et neige. On se sentait et on se savait vraiment seul. Mais c'était tellement émouvant lorsqu'on pouvait parfois s'échapper et contempler les glaciers, à l'intérieur desquels on pouvait observer des chênes et des "alerces" emprisonnés depuis des milliers d'années, un véritable tombeau funéraire transparent. C'est donc aussi une région où on est émerveillé à chaque instant par la nature. Vous voyez, je me sens très intégré, faisant partie du Sud, de Chiloé jusqu'à l'Antarctique où je suis allé dans une expédition en 1947. Le Sud, c'est ma patrie. Pour cela, mes contes et mes travaux ont ce sceau : les glaciers, la pluie, les tempêtes, et les hommes, qui sont aussi uniques. |
| Certains critiques ont comparé vos livres surtout ceux qui ont été définis comme des "contes d'apprentissages" avec les oeuvres de Conrad, Melville et Jack London. D'autres ont vu chez vous un auteur de littérature juvénile d'aventure. Et vous, vous avez dit quelque part qu'un écrivain devait polir son style avec la patience avec laquelle on polit le pont d'un bateau. Qu'est-ce que vous voudriez polir dans votre écriture ? Peut-être un excès de laconisme ? Mais c'est justement ce qui attire dans vos contes... |
| F.C. : Ma littérature reflète mes expériences recueillies non seulement à Chiloé, en Patagonie, en Terre de Feu, mais aussi apprises dans tous mes voyages à travers plusieurs mondes et plusieurs années. Je ne sais pas si, dans mes travaux, il y a quelque chose de Melville, London ou Conrad, tous, des écrivains supérieurs à moi ; la comparaison, bien entendu, m'honore. Mais je dois dire que ces auteurs-là je les ai lus après avoir commencé à écrire. Je dirais qu'on porte avec soi son pays et l'endroit où on a vécu l'enfance, pour toujours. Je me sens aussi Chilote que de la Terre de Feu. C'est cela l'imbrication qu'il y a dans tout ce que j'ai fait. Mais j'admire et j'aime les parages, les endroits de beaucoup de pays dans lesquels j'ai été. Sur "l'écrivain pour les jeunes". Cela ne m'est pas désagréable du tout. Néanmoins, il y a d'autres opinions très différentes. Une certaine critique internationale a discuté sur cette caractérisation. Dernièrement, des critiques français et italiens disent qu'il s'agit d'une littérature très novatrice qui a réveillé l'intérêt parce qu'on voit bien que l'auteur a vécu intensément tout ce qu'il raconte. Ils ont apprécié le langage pour sa précision et sa concision. |
| Vous avez écrit une pièce de théâtre. C'est un genre que vous auriez voulu aborder ? |
| F.C. : J'ai écrit une toute petite pièce. Quand j'ai fini de la lui lire, Neruda m'a dit : "Pancho, c'est un mélodrame". Peut-être qu'il avait raison. Mais comme moi j'étais têtu et que j'aimais ma petite pièce, j'ai autorisé sa publication. Je conserve un seul exemplaire. Des années après, depuis l'Argentine, on m'a acheté les droits et un producteur tourna un film. Le cinéma m'a toujours attiré, j'ai écrit plusieurs scénarios. En ce moment, on tourne un film basé sur mon livre Terre de feu. Miguel Littin, le réalisateur chilien, se trouve aujourd'hui dans ces mêmes endroits où se déroulent mes contes. Littin a une grande connaissance de mon oeuvre et, étant donné son talent, je crois que ce sera un grand succès. Mais le cinéma dans notre pays n'a pas un grand développement. Il y a de très bons réalisateurs, mais il n'y a pas d'aide de l'Etat, et tout revient à un coût très élevé. |
| Le Chili est revenu à la Une des journaux, avec la détention de Pinochet. Vous n'avez jamais caché vos opinions, comment envisagez-vous l'avenir de votre pays ? |
| F.C. : C'est triste que mon pays soit connu grâce à Pinochet. J'ai toujours été du côté des causes justes, défendant mon peuple. J'espère qu'il sera jugé comme le mérite quelqu'un qui, comme lui, a commis des crimes horribles. Je n'ai jamais perdu l'espérance que l'humanité puisse vivre dans un monde meilleur. Je ne crois pas que ce soit utopique d'aspirer à ce que ce monde "globalisé" cesse d'être sous la domination d'un empire. |
| Marin, fils de marin, vous connaissez la phrase : "Homme libre, tu chériras la mer." La vie conçue comme une traversée incessante, sillonnant la mer, franchissant des canaux, évitant des icebergs, et survivant aux naufrages. Puis, vous venez d'une île, et l'île est le territoire par excellence de l'utopie. Et vous continuez à naviguer, portant dans votre coeur et votre âme des milliers de milles et quelques naufrages. |
| F.C. : Ah ! Les utopies. Laissons-les comme elles sont, laissons-les vivre. Néanmoins, à 89 ans, j'attends toujours que l'être humain laisse aux nouvelles générations un monde dans lequel règne la véritable justice et la paix, deux piliers fondamentaux pour la survie de l'humanité. |
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1. Célèbre brise-glace de la marine chilienne, au début du siècle. 2. Livre de navigation, où sont consignées les routes maritimes. 3. Littéralement "deux poils", bébés phoques, pourvus
à la naissance d'un épais et fin duvet, les protégeant du froid. 4. Ona, ou Selk'nam, chasseurs, habitant les pampas de la Patagonie. D'autres peuples, tels que les Chonos, les Alakalufs et les Yaghans ou Yamana, de pêcheurs, vivaient dans la région australe, autour des îles et des canaux, jusqu'au Sud de la Terre de Feu. 5. Mollusque chilien très prisé, vivant à l'intérieur d'une carapace rocheuse, ayant une sorte "d'ongle" à l'extrémité extérieure. 6. Conifère géant, famille des abiétacées, au bois imputrescible, utilisé pour la construction d'habitations. Aujourd'hui protégé. |
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Itinéraire, chemin faisant... Par Paco Pena
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Autodidacte comme son père, Coloane exerça d'innombrables métiers dans sa vie : employé de bureau, chasseur de phoques, "capador a diente" (1), matelot, greffier aux tribunaux, speaker à la radio, employé aux écritures dans la Marine chilienne, chroniqueur de faits divers, ouvrier, berger des haciendas en Patagonie et chercheur d'or. Mais, jamais il ne quitta la passion de sa vie : la littérature. En 1941, il publia ses premiers romans, qui lui ont valu une grande renommée au Chili, et que des générations d'écoliers chiliens ont lus depuis le Dernier Mousse et Cap Horn.
En 1964 lui fut attribuée la plus grande récompense littéraire de son pays : le Prix national de littérature. Il voyage alors partout dans le monde : la Chine, l'Inde, l'Europe. Mais, toujours, il garde au coeur Chiloé et les terres australes et un engagement jamais démenti dans les rangs du Parti communiste du Chili. n P.P.
1. Littéralement "châtreur à dent", expression désignant la castration des moutons. |