Regards Juillet/Août 1999 - Les Idées

Rencontres philosophiques. Jeudi 15 avril 1999 ESPACE REGARDS
Hommage à Pierre Thuillier, philosophe et historien des sciences

Par Jean-Paul Jouary


Ce n'est pas avec plaisir que je me trouve à cette place. Pierre Thuillier devait s'y trouver pour présenter l'ouvrage qu'il préparait. Nous en avions longuement discuté en juillet dernier. Il analysait le contenu des formations scientifiques dispensées aux futures "élites", de façon critique. Et puis il est décédé accidentellement en septembre dernier. Plutôt que d'annuler cette soirée, j'ai préféré la consacrer à un hommage, pour contribuer à la popularisation de son oeuvre.

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C'était un personnage hors du commun. Capable d'allier enthousiasme et révolte à une grande rigueur et une grande érudition. Agrégé de lettres classiques et agrégé de philosophie, il enseignait pour des scientifiques à l'Université de Paris-VII. Il avait, pendant plus de vingt ans, dirigé une rubrique dans la revue la Recherche, et publié un grand nombre de livres : Socrate fonctionnaire, essai sur (et contre) la philosophie universitaire (1969), Jeux et enjeux de la science (1972), le Petit Savant illustré (1980), les Biologistes vont-ils prendre le pouvoir ? (1981), Darwin and C° (1981), l'Aventure industrielle et ses mythes (1982), les Savoirs ventriloques (1983), D'Archimède à Einstein (1988), les Passions du savoir (1988), la Grande Implosion (1995), la Revanche des sorcières (1997), Science et société (1997). A cela j'ajouterai sa participation à une table ronde sur l'art, les sciences et les pouvoirs, à mon invitation, avec le photographe Willy Ronis, l'historienne et romancière Danielle Bleitrach, et le peintre et théoricien de l'esthétique Jean-Pierre Jouffroy, publiée dans Révolution du 15 septembre 1994.

Toutes ces oeuvres visaient à reconstruire une représentation des sciences et de leurs enjeux conforme à leur véritable histoire, et contraire à leur enseignement actuel. [...]

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C'est sans doute dans Révolution qu'il avait résumé de la façon la plus concise les lignes directrices de son travail. Il y soulignait que son but n'avait jamais été de critiquer les sciences et les techniques, ni même de concevoir un univers totalement rationnel, mais "de contribuer à rendre les gens conscients de ce qu'implique ce choix". Et de remarquer que chaque civilisation a cultivé l'illusion de se croire éternelle. Ainsi la nôtre, à vouloir tout rationaliser, rencontre un ensemble de contradictions, et s'organise d'une façon technocratique qui "empêche les gens d'exprimer leurs désirs et leurs passions". Et d'ajouter qu'en Occident "c'est le mode de pensée scientifique qui est lui-même profondément politique. Je pense au langage de la “ compétence ”, qui d'emblée implique l'exclusion des “ non-compétents ”. [...] Même lorsqu'un expert décide dans votre sens, il décide pour des raisons à lui. C'est en ce sens que cette formation scientifique actuelle nie les valeurs humaines et démocratiques" [...]. Il annonçait, on le voit, l'ouvrage qui devait paraître ce mois-ci.

De même, écrivait-il dans la Revanche des sorcières, qu'il convenait de rappeler "que la pensée dite scientifique, aussi bien à sa source que dans ses développements, a partie liée avec la poésie" (p.5).

On le voit, il ne s'agissait nullement pour lui d'alimenter l'irrationalisme, mais de restituer les articulations réelles des sciences avec d'autres modes de pensée non scientifiques, au coeur des cultures. On doit classer Pierre Thuillier dans le courant de pensée théorique diversifié où se côtoient Michel Foucault, Jean-Marc Lévy-Leblond, Georges Canguilhem, Jacques Roger, Gérard Simon, François Jacob, Stephen Jay Gould et quelques autres, qui ont, chacun à sa façon bien entendu, exploré l'histoire des sciences comme phénomène culturel, construction de regards posés sur le monde, expression de mentalités. [...]

C'est à partir d'une conception aussi riche de l'histoire des sciences que l'on peut, parfois mieux que certains grands scientifiques, saisir ce que les sciences contemporaines font surgir de plus neuf. C'est ce que révèlent quelques lignes de la Revanche des sorcières, à propos de la tradition issue de Platon : on a cru qu'il convenait "de retrouver l'ordre réel derrière le désordre apparent. On serait désormais tenté de renverser la proposition : la “ science du désordre ” retrouve le désordre réel derrière l'ordre apparent". Puis de saluer le retour du "dieu Chaos", et de mettre en relation cette innovation avec les philosophes antiques Epicure et Lucrèce, comme Ilya Prigogine lui-même dans la Fin des certitudes. Pour déceler ces nouveautés au coeur des débats actuels entre scientifiques, encore faut-il avoir clairement dépassé les tendances scientistes dont notre époque hérite des siècles précédents. Le scientisme était bien le cancer culturel dont Pierre Thuillier se méfiait le plus. Il en résumait ainsi les "présupposés fondamentaux" dans les Savoirs ventriloques : "la science est en principe capable de résoudre tous nos problèmes, il faut donc se fier, en toutes circonstances, aux experts qui se réclament de la science" (p.139).

Dans Science et société, il l'illustrait avec une citation de l'Avenir de la science d'Ernest Renan, qui souhaitait que la science serve de guide aux hommes : "Organiser scientifiquement l'humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention". Or la science n'existe jamais à l'état pur et isolé, ou alors elle menace de se retourner contre les hommes et contre elle-même. D'où l'appel de Pierre Thuillier au début de Science et société : "Si nous voulons savoir où nous allons [...] il est urgent que nous nous entraînions à mieux percevoir les dimensions culturelles de la science" (p.16).

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Mais, pour saisir nos sciences actuelles comme culture, encore faut-il les étudier et les enseigner dans leur histoire globale, sociale et mentale. C'est ce que Pierre Thuillier s'est efforcé de faire dans tous ses articles et ses ouvrages. Prenons l'exemple des rapports entre les sciences et les croyances irrationnelles les plus folles à nos yeux. Les premières ne se sont pas constituées contre les secondes, mais en leur compagnie. Newton en représente un éloquent exemple. Dans les Savoirs ventriloques, Pierre Thuillier rappelle que ce monument de rationalité scientifique fut aussi l'auteur de milliers de pages nourries d'alchimie et que – comme Copernic et comme Képler – il donnait dans les sciences occultes. Comment concevoir à l'époque la "force attractive" gravitationnelle autrement que sous forme immatérielle ? Ainsi, les études hermétiques de Newton ne furent pas des scories inessentielles de son oeuvre, mais leur condition d'apparition. Pierre Thuillier précise : "Il serait tout à fait abusif d'en conclure à l'irrationalité de l'activité scientifique. Dans la folie hermétique de Newton il y avait beaucoup de méthode. Cette histoire confirme surtout que les liens sont infiniment nombreux et subtils entre la science et la non-science" (p.84).

On dira : c'est du passé. Mais aujourd'hui, et dans des oeuvres par ailleurs créatives et fécondes, que ne trouve-t-on de présupposés et d'affirmations mythologiques, religieuses, sexistes, économiques, politiques – voire racistes ! Et l'ignorer nous en rend victimes muettes... comme les citoyens passifs devant les paroles d'"experts".

Les sciences, rappelait Pierre Thuillier dans pratiquement tous ses ouvrages, sont aussi intimement liées à la création artistique. Je citerai tout particulièrement deux chapitres d'Archimède à Einstein.

Le premier : "Espace et perspective au XVe siècle italien" (pp.67-96). Pierre Thuillier y montre de façon convaincante comment les peintres de la Renaissance, en inventant la perspective de façon esthétique, sensible, et sans la conceptualiser, ont puissamment contribué à la genèse scientifique et philosophique de la physique mathématique (Galilée lui-même s'adonnait à la peinture), et des philosophies du sujet qui l'ont accompagnée.

Le second : "La découverte de la trajectoire parabolique" (pp.169-19O). Pierre Thuillier produit la même analyse à propos des trajectoires paraboliques : celles-ci ont été représentées dans la peinture (en contradiction avec la théorie aristotélicienne du mouvement, comme avec la physique dite "de la force impresse"), bien avant que Galilée la conçoive dans sa théorie physique : sang giclant de la gorge du Saint Jean Baptiste de Giovanni di Paolo (milieu du XVe S), fontaines, etc. Galilée n'a-t-il pas intériorisé ces schémas perceptifs élaborés ainsi autour de lui ? Pierre Thuillier cite aussi le rôle des ingénieurs qui réalisent sans conceptualiser. Galilée lui-même raconte combien il apprenait de la conversation des ouvriers des arsenaux de Venise...

Ainsi, si séparer l'esthétique et le scientifique dans l'histoire ne permet pas de comprendre l'invention scientifique, les séparer dans la formation des humains revient à former des intelligences hémiplégiques, c'est-à-dire à ne pas former des humains cultivés. Sur toutes ces questions, il se trouvait en harmonie avec les écrits de Jean-Pierre Jouffroy, sur les relations tissées entre peinture et physique (Cf. la Raison de Vincent Van Gogh). Les avoir présentés l'un à l'autre ne relevait pas du hasard.

Quand donc tirera-t-on les conséquences politiques, au sens le plus noble, de cette nécessité de réunir les sciences et l'art, le rationnel et le sensible, le connu et l'intime, le temporel et le "hors-temps" (selon les termes de Freud repris par Julia Kristeva ici-même à l'automne dernier) ?

J'avais l'intention de soumettre ce soir à Pierre Thuillier l'idée que le poète et philosophe Schiller avait développée à la fin du XVIIIe siècle dans ses "Leçons sur l'éducation esthétique de l'homme" : avec la sensibilité seule, sans assez de raison, l'homme devient "sauvage"; mais avec une raison dépourvue de sensibilité, l'homme devient barbare. Qu'on y pense fort avant de regarder le présent, les révoltes désordonnées comme les guerres glacées. Oui ou non, Pierre Thuillier avait-il raison de voir dans les diverses formes de scientisme l'une des racines des malheurs de nos civilisations occidentales ? Mais qui en tire toutes les leçons, y compris pour élaborer un point de vue révolutionnaire sur les sciences et les techniques ? Pierre Thuillier s'est aussi efforcé de dégager, des sciences qui se présentent comme "objectives", les présupposés sexistes (Cf. les Savoirs ventriloques), racistes, comme ce qui peut les guider à partir de préoccupations militaires ou exploiteuses.

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Malgré ses critiques contre les errements scientistes qu'il décelait dans certains textes du PCF, Pierre Thuillier n'en assimilait pas pour autant scientisme et marxisme. Il s'en était longuement expliqué en 1982 dans l'Aventure industrielle et ses mythes. Il y précisait, Marx et Engels à l'appui, qu'"une idéologie ne relève pas toujours et nécessairement d'une “ causalité ” économique précise" et que le rechercher à tout prix relevait d'un "pédantisme", selon Engels, qui regrettait dans une lettre à Bloch de 1890 que "les jeunes gens attribuent parfois plus de poids au côté économique qu'il ne convient". Et Pierre Thuillier d'attirer l'attention sur la nécessité marxiste d'une étude des "mentalités" (pp.26-27). Dans le même ouvrage de 1982, il revenait fortement sur la double nécessité d'étudier les réalités socio-économiques et les mentalités, en soulignant le caractère fondamental de cette approche "marxiste" (pp.127-128). Il concluait enfin (p.176), après une sévère critique de l'idéalisme de Koyré et de Pour la science de Joë Metzger : "Je juge urgent de développer une mentalité qui soit favorable à l'étude des mentalités."

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Pour Pierre Thuillier, étudier et publier n'avait rien d'une distraction : il voyait un danger majeur pour l'humanité dans la perpétuation d'une conception des sciences qui les séparait de la culture globale où elles se développent. C'est ce danger qu'il a voulu expliciter de façon très originale et très forte en 1995 dans la Grande Implosion, rapport sur l'effondrement de l'Occident, 1999-2002. Cet ouvrage est censé avoir été rédigé en 2081, par un "Groupe de recherche sur la fin de la culture occidentale". Ce rapport imaginaire retrace la genèse de cet effondrement, à partir de celle d'une conception des sciences qui a rendu aveugle sur les déséquilibres économiques, sociaux, culturels qui menaçaient l'humanité. Ainsi (pp.84 et sv.) met-il en face-à-face les famines et les destructions programmées de denrées, les 450 milliards de dollars versés annuellement aux armements et l'aide vingt fois plus modeste consacrée au développement, les écarts grandissants de revenus : "les Occidentaux avaient fini par perdre le sens du réel", perdus entre "le petit monde de leurs intérêts les plus immédiats" et "l'univers abstrait, désincarné et faussement réaliste que leur fabriquait la télévision".

On y trouve toute une histoire de ces aveuglements, rattachés à l'idée d'une innocence des sciences, trahies par leurs usages. Et d'opposer aux alertes lucides d'un Jacques Testart l'aveuglement vulgaire d'un Luc Ferry par exemple (p.426) qui, en 1992, rejetait comme "péjorative" l'expression "technoscience" et mettait en garde contre la mise en examen critique des sciences, mais aussi l'aveuglement de Joliot-Curie avant lui (p. 421). Celui-ci – au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et après quelques recherches importantes sur la fission des atomes d'uranium en 1939 ! – osait affirmer, en effet, la nécessité de "distinguer la pure connaissance scientifique des usages qui en sont faits, en bref de distinguer en science la pensée et l'action".

Pierre Thuillier y oppose de belles pages de Claude Bernard (p.468), qui ne sont pas sans rapport avec les intuitions les plus fécondes de Jean-Jacques Rousseau et de Schiller au XVIIIe siècle : "Chez le savant, la science développe la tête et tue le coeur", "des hommes ainsi faits par la science sont des monstres moraux", "l'homme a nécessairement besoin de quelque chose qui parle à son sentiment"...

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Peut-on, aujourd'hui, ignorer toutes les incidences de ces façons contraires de présenter les sciences ? La Grande Implosion n'est-elle qu'une imagination fantaisiste ?

Et que dire de la façon d'enseigner les sciences ? Les programmes, les manuels, les modes d'évaluation, l'organisation des "travaux pratiques" (les "manips", s'amusait à dire Pierre Thuillier dans D'Archimède à Einstein)...TOUT est une falsification de l'histoire réelle des sciences, et des sciences tout court. Derrière cette façon de former aux sciences en les coupant de leur histoire et de leur portée culturelle, n'y a-t-il pas une façon subtile de préparer à se taire devant les "experts", en tuant à la fois le sens critique, l'imagination scientifique et le plaisir ? Cela relevait de l'évidence pour Pierre Thuillier, qui n'ignorait rien des efforts d'innombrables enseignants.

La seule initiative de Claude Allègre qui eût mérité quelque prolongement, fut de poser la question "quels savoirs enseigner ?". Mais des travaux de la commission que présidait Edgar Morin, il ne reste rien. Le plus grave, c'est que personne ne traduit politiquement cette exigence d'une révolution dans la façon même de transmettre le patrimoine culturel et de le concevoir, au sein des débats sur l'école. Pas la droite, bien sûr. Pas le gouvernement actuel non plus, hélas ; au contraire même. Pas le PCF non plus, malheureusement, alors que des centaines de personnalités et des milliers d'enseignants seraient prêts à y travailler.

Ce genre de cécité rendait Pierre Thuillier pessimiste, mais pas inactif : il travaillait sans relâche à éveiller les esprits aux nécessités et possibilités de l'époque. Nous en avions longuement discuté quelques semaines avant sa mort. Il devait y consacrer son nouveau livre, et en débattre avec nous ce soir. Il nous reste à dialoguer avec ses livres.

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