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Samir Amin Par Samir Amin* |
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| La théorie selon laquelle le socialisme ne peut se développer au sein du capitalisme comme celui-ci l'avait fait au sein du féodalisme avant de s'en débarrasser, doit être relativisée. Les trois siècles du mercantilisme (1500-1800) ont représenté une longue transition du féodalisme au capitalisme, durant laquelle les deux systèmes ont coexisté conflictuellement. Nous pourrions avoir affaire à une longue transition du capitalisme mondial au socialisme mondial, durant laquelle la logique qui commande l'accumulation du capital et celle qui procède de besoins sociaux incompatibles avec celle-ci coexisteront conflictuellement. |
| Cette vision, je le concède, n'était pas celle de Marx qui pensait que le capitalisme accomplirait d'abord, rapidement, sa mission historique celle d'intégrer toutes les sociétés de la planète dans un même système social réduisant progressivement toutes les contradictions à la seule et principale d'entre elles, celle qui se manifeste dans le conflit bourgeois/prolétaires, sur la base d'un système économique relativement homogénéisé puis, par là même, aurait préparé le passage de l'humanité dans son ensemble à la nouvelle société sans classes dans un temps historique relativement bref. En d'autres termes, Marx pensait le capitalisme et le socialisme comme deux systèmes séparés par une muraille de Chine, celle qu'on peut qualifier de Révolution socialiste ; deux systèmes incompatibles, incapables de coexister, fût-ce conflictuellement, au sein d'une même société. Cette vision n'excluait pas, bien entendu, la coexistence conflictuelle pendant un certain temps de deux ensembles de sociétés, les unes encore capitalistes, les autres déjà socialistes, à condition que ce temps soit relativement court puisque le socialisme achevé ne peut être mondial. |
| L'analyse du capitalisme réellement existant que je propose abat cette muraille de Chine. Elle met l'accent sur le conflit des logiques capitaliste et anticapitaliste opérant effectivement au sein même du monde capitaliste réellement existant, qui n'est donc pas synonyme de mode de production capitaliste à l'échelle mondiale. Il ne l'est pas non au sens banal et courant qui fait la différence entre le concret et l'abstrait, le système réel et l'idéal- type, le premier étant toujours plus complexe que le second. L'absence de cette synonymie doit être comprise dans un sens plus fort dans deux dimensions. La première résulte du fait que le mode de production capitaliste "pur" ne peut pas exister réellement, c'est-à-dire que le capitalisme ne fonctionne qu'à la condition que des forces antisystémiques lui permettent de surmonter sa contradiction immanente. La seconde résulte du capitalisme mondial ; polarisant par l'effet de sa propre expansion, il produit sans arrêt des forces antisystémiques qui s'érigent contre la polarisation en question. |
| Considérant la première dimension du conflit des logiques systémique/antisystémique, il y a déjà longtemps que j'étais parvenu, analysant la dynamique du mode de production capitaliste, à la conclusion que la reproduction élargie n'était possible que si les salaires réels augmentaient parallèlement à la productivité. Or, la logique unilatérale de la suprématie du capital veut qu'il n'en soit pas ainsi, et le capitalisme est, de ce fait, menacé d'une stagnation permanente qui en ferait un système impossible. Cette contradiction absurde n'est surmontée que grâce soit à des événements extérieurs à sa logique économique soit justement à la logique antisystémique de la lutte des classes par laquelle la classe ouvrière (mais aussi d'autres segments du monde des producteurs, comme les paysans) impose la croissance des rémunérations du travail. Culminant à l'époque des monopoles et des systèmes productifs nationaux autocentrés (de 1920 à 1970), avec le compromis historique du Welfare State, cette dialectique qui associe logique de l'accumulation et logique sociale de la répartition du revenu est aujourd'hui en crise, du fait de la mondialisation qui a érodé le caractère autocentré des systèmes productifs nationaux et du fait de l'affaiblissement de la position des classes travailleuses dans l'équilibre politique général. Et l'accumulation capitaliste est alors elle aussi en crise. |
| Dans le long terme, la loi de l'accumulation homogénéise le monde |
| La seconde dimension du conflit des logiques est le produit nécessaire de cette première contradiction fondamentale. Dans son combat contre les logiques anti-systémiques développées par les classes exploitées, les capitalismes nationaux menacés s'évadent dans l'expansion externe, produisant alors la mondialisation polarisante. Dans cette expansion, le capital dominant compense ce qu'il perd dans ses centres plus avancés par ce qu'il gagne en soumettant (et non en détruisant) les formes précapitalistes d'origine qu'il trouve sur son chemin et périphérise de la sorte les zones attardées qu'il soumet à sa logique. Cette expansion crée donc un monde non homogène. Le capitalisme mondial n'hérite pas d'une hétérogénéité d'origine, il la crée, ou la recrée sans cesse à son bénéfice. La loi de l'accumulation celle que Marx formule dans les termes de la paupérisation atténuée, voire supprimée, dans les centres avancés se retrouve pleinement réelle à l'échelle du système mondial. Mais à ce niveau celui du capitalisme réellement existant la loi de l'accumulation n'opère plus dans le cadre du mode de production capitaliste "pur" mais dans celui de l'ensemble des formations centrales et périphériques qui le constituent. Cette polarisation paupérisation n'est évidemment ni acceptable, ni acceptée par les peuples qui en sont les victimes. De même que la classe ouvrière au centre, par ses luttes, exprime sa tendance antisystémique, de même les peuples des périphéries, par leurs luttes (" les libérations nationales" ou les révolutions socialistes), expriment leur tendance antisystémique. Dans cette perspective théorique, je propose de relire l'histoire du capitalisme comme celle de phases successives dans lesquelles tantôt la logique unilatérale du capitalisme l'emporte et le système connaît une expansion mondialisée tantôt celle de la révolte antisystémique des périphéries lui impose des replis. J'ai proposé de lire le XIXe siècle comme une longue phase du premier type, le XXe siècle de 1917 à 1990 comme du second. |
| La question qu'il est alors légitime de se poser est la suivante : puisque le capitalisme a cette capacité extraordinaire de "s'ajuster" aux exigences des forces antisystémiques qui naissent de son propre développement, pourquoi le système ne durerait-il pas éternellement ? En prolongeant très loin cette dynamique de successions de phases de croissance des revenus du travail parallèle à la productivité au centre puis arrêt de celle-ci phases de soumission des périphéries à la logique de l'expansion capitaliste mondiale puis rejet de celle-ci et recul de la polarisation, on finirait peut-être par voir le monde s'homogénéiser sur la base d'un capitalisme progressivement plus ou moins également développé. Marx aurait eu raison dans le long terme : la loi de l'accumulation homogénéise le monde. |
| L'arrogance du discours néo-libéral a du plomb dans l'aile |
| Ma réponse à cette question est que le système ne peut pas répondre au défi de cette manière, parce qu'il n'y a pas répondu de cette façon jusqu'ici. En effet la polarisation ne s'est pas graduellement atténuée sous l'effet des forces antisystémiques qui la refusent. Elle s'est aggravée. De la même manière, même si les revenus du travail ont effectivement augmenté au rythme de la productivité dans les centres et sur le long terme, les effets de l'aliénation du travail ne se sont pas progressivement atténués mais, au contraire, ils ont pris une vigueur grandissante, comme en témoigne "la crise du travail" dans le monde contemporain. Autrement dit, le système ne pourrait poursuivre sa marche indéfinie indépendamment de savoir si celle-ci est possible ou non du fait de sa troisième contradiction (la destruction de la base naturelle) que si, au cours de ce déploiement historique, ses trois contradictions principales s'atténuaient progressivement. Or elles s'aggravent toutes. Le système est donc fatalement condamné à être de plus en plus insupportable et explosif. |
| Insupportable et explosif ne signifie pas qu'il sera dépassé par la réponse rationnelle le socialisme qui s'imposerait comme une force de la nature. |
| On peut donc se demander si le capitalisme sera dépassé par le moyen d'actions lucides proposant un autre projet de société (socialiste) ou par le hasard des résultats de combats partiels, motivés de mille manières différentes et spécifiques, qui ne seront pas nécessairement, de ce fait, complémentaires mais, au contraire, seront le plus souvent conflictuels ? La voie de la "décadence" n'est jamais à exclure en principe. Cependant, compte tenu des capacités de destruction gigantesques à la disposition des systèmes modernes sans aucune commune mesure avec celles connues dans le passé cette voie risquerait fort de se solder par l'autodestruction, le suicide collectif. |
| Il ne reste donc plus qu'à faire sa place à l'optimisme de la volonté, comme Gramsci le recommandait. Cela signifie combattre pour équiper le mouvement social de protestation et de refus de ce que le capitalisme réellement existant produit d'inacceptable d'une conscience lucide et de stratégies adéquates. Je n'aurai pas l'outrecuidance de proposer ici ce "plan d'action" (mondial forcément). Je me contenterai d'inviter au débat en proposant quelques réflexions premières concernant le sujet. |
| Le moment de désarroi généralisé que nous traversons ne durera pas. L'absurdité du projet de gestion de la société mondiale comme un supermarché est démontrée par les faits : il a produit un maximum de catastrophes en un temps records et a enfermé les sociétés dans l'impasse de la stagnation et de régressions insupportables. L'arrogance du discours néo-libéral a du plomb dans l'aile. Déjà, dans nombre de pays de l'Est, les ex-partis communistes pour ce qu'ils valent ont été rappelés au pouvoir par les urnes ; en France, la gigantesque protestation populaire de décembre 1995 la première en Occident qui a osé rejeter avec lucidité tous les concepts fondamentaux du discours néo-libéral annonce un retournement possible des opinions dans l'ensemble de l'Europe ; dans certains pays du tiers monde (Brésil, Mexique, Corée, Philippines, Afrique du Sud), des mouvements antisystémiques populaires et démocratique ont marqué des points et ont peut-être même déjà le vent en poupe. Mais aussi, parallèlement, les sirènes de réponses illusoires et criminelles n'ont pas cessé d'attirer des pans entiers du mouvement populaire. Raidissements néoconservateurs et fascistes, dérapages dans le délire ethniciste, chauvinismes de repliements nationalistes étroits, réponses à l'illégitimité des pouvoirs en place par la dérive des fondamentalismes religieux sont aussi des réalités de notre temps. Nous allons vers des confrontations violentes droite/gauche. La gauche nouvelle peut gagner la bataille dans beaucoup de pays du Nord et du Sud, mais à la condition qu'elle se recristallise autour de stratégies adéquates, s'inscrivant avec le maximum de lucidité dans la vision d'un projet de société alternatif socialiste. |
| La proposition d'une étape qualifiée d'"alliance populaire et démocratique" |
| Pour ce qui est de la périphérie en général, j'avance la proposition d'une étape que j'ai qualifiée d'"alliance nationale populaire et démocratique". |
| Premièrement, la redéfinition de politiques économiques et sociales anti-compradore, donc nationales au sens qu'elles reconnaissent la réalité du conflit entre leurs objectifs et les logiques dominantes de l'expansion capitaliste mondialisée. |
| Deuxièmement, l'identification des forces sociales qui ont en commun un intérêt à la mise en oeuvre de ces politiques et, simultanément, des conflits d'intérêts qui opposent ces forces sociales les unes aux autres (" les contradictions au sein du peuple"). |
| Troisièmement, la construction de formes d'organisation démocratiques qui permettent de régler ces conflits au sein du peuple et de mener le combat commun contre l'adversaire principal interne et externe. |
| Quatrièmement, le renforcement des fronts intérieurs par la poursuite d'un combat sur les plans régionaux et sur le plan mondial susceptible de contraindre le système global à "s'ajuster" à ces exigences (le contraire donc de ce que le système propose, qui n'est autre que l'ajustement unilatéral aux exigences de la mondialisation capitaliste). |
| Un dénominateur largement commun est probablement le produit simultané de l'usure des partis historiques de la gauche (la social-démocratie et les partis communistes) et de l'explosion de formes nouvelles du mouvement social (dont le féminisme et l'écologisme sont probablement les plus importantes, sans oublier les mouvements de communautés ethniques et autres et les renaissances religieuses). Certains de ces mouvements se sont cristallisés en partis politiques parlementaires, comme les Verts dans certains pays européens sans pour autant que je sois convaincu qu'ils y représentent des forces nouvelles sur l'échiquier (j'ai signalé la timidité des Verts qui refusent de condamner en principe le capitalisme). D'autres mouvements pourraient soutenir les offensives de la droite. Mais certains le féminisme en premier lieu ont une vocation progressiste indiscutable parce qu'ils s'attaquent par principe à l'un des caractères les plus réactionnaires de notre société. Des débats documentés ont confronté les points de vue favorables aux "mouvements" et ceux attachés aux formes d'organisation plus politiques et plus englobantes. On a aussi rappelé, à juste titre à mon avis, que 1968 a représenté une date tournant dans l'histoire des sociétés capitalistes avancées, en donnant à la protestation contre l'aliénation du travail une dimension d'une profondeur qu'elle n'a jamais perdue depuis. |
| L'essentiel à mon avis du point de vue qui nous occupe ici est de savoir si l'ensemble des forces qui représentent la gauche dans la société civile occidentale partis, syndicats, mouvements sera ou non capable de produire un projet sociétaire nouveau indispensable à la définition de stratégies d'étape adéquates. Pour l'Europe, l'axe central autour duquel se cristalliseront les évolutions dans ce sens positif requis, ou échoueront à le faire, est constitué par le projet européen. Les gauches européennes demeureront-elles pour l'essentiel d'entre elles prisonnières de la vision de droite de "l'Europe-marché commun" ou parviendront-elles à produire un projet politique et social intégré et progressiste ? La situation est évidemment différente aux Etats-Unis où la bipolarisation imposée par l'affrontement électoral Républicains-Démocrates ne paraît toujours pas en voie d'être dépassé, et au Japon où le monopartisme conservateur de fait, malgré les signes de décadence qui l'affectent, ne paraît pas avoir ouvert la voie à une alternative quelconque. |
| Dans tous les cas, dans les hypothèses les plus favorables où les gauches nouvelles se cristalliseraient comme on le suggère ici, la question demeure : les actions qu'ils pourraient promouvoir avec succès imposeront-elles seulement au capitalisme des ajustements qui le transformeront certes, mais préserveront son essence et donc ne parviendront pas à renverser le mouvement de ses contradictions qui s'aggravent ou justement renverseront-elles la tendance ? A ce point, on pourra dire que le système commence à basculer en direction du socialisme, qu'une coupure qualitative aura eu lieu dans la longue transition au socialisme. |
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* Professeur, directeur du Forum du tiers monde (Dakar), président du Forum mondial des alternatives. Auteur notamment de Critique de l'air du temps, 1998, les Défis de la mondialisation, 1996, le Maghreb, enlisement ou nouveau départ ?, 1996, l'Harmattan. |