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Ni utopie, ni marchandise Par Philippe BRETON |
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| Depuis un bon demi-siècle, les techniques de communication et, en premier lieu, l'informatique ont été accompagnées et portées par un discours quasi sociologique qui tendait très largement à les valoriser. Dès 1942, c'est-à-dire avant même l'invention de l'ordinateur par le mathématicien américain Von Neuman, et explicitement à partir de 1947, le thème d'une "société de l'information" prend corps dans les propos d'un certain nombre de spécialistes, surtout américains, mais aussi français. L'idée est simple : la société industrielle est dépassée aujourd'hui par l'information, et le mode d'organisation des sociétés occidentales, fondé sur le politique et le rôle prééminent de l'Etat, doit être remplacé par une auto-régulation rationnelle et un transfert de la décision aux nouveaux dispositifs informationnels. Norbert Wiener, une sorte de mathématicien anarchiste, inventeur de la fameuse "cybernétique", est la cheville ouvrière de ce discours d'accompagnement, qui place les "Nouvelles technologies de communication" au centre du changement social. |
| Au sein du complexe militaro-industriel américain, à l'écart des lois du marché... |
| Depuis, ce discours, à forte tonalité utopique, a connu des variations et a été pris dans un effet de cycle. Retenons que, dans un premier temps, pendant les années cinquante, il n'était plus guère question d'une disparition de l'Etat. Les nouvelles technologies se développent principalement au sein du complexe militaro-industriel américain, en dehors d'ailleurs de toutes les lois du marché. Ce sont les investissements publics qui financent alors l'innovation, y compris pour les sociétés privées, notamment IBM qui connaîtra alors un formidable développement. |
| Les années soixante et soixante-dix sont l'occasion d'un premier retour cyclique à l'"anarchisme rationnel" des débuts de l'informatique. Né au sein du mouvement contre-culturel et de la contestation de la guerre du Vietnam, la micro-informatique s'accompagne d'accents militants en faveur d'une "société de l'information" sans Etat, égalitaire, individualiste, où la technologie sert de lien social. |
| En Union soviétique, outil de passage au communisme, à la société sans Etat rêvée par Marx |
| Pendant ce temps, à l'Est, c'est-à-dire en Union soviétique, on découvre les vertus de la cybernétique, après l'avoir qualifiée de "science bourgeoise". Elle apparaît, là aussi, comme un moyen de gestion rationnelle de la société socialiste et comme un des outils de passage au communisme, c'est-à-dire à la société sans Etat rêvée par Marx. L'implosion ultérieure du système soviétique interrompra l'expérience. En France, les espoirs mis dans la planification font naître, ici et là, dans des entreprises publiques, comme la RATP par exemple, des "directions de la cybernétique". Après l'envolée gauchiste américaine (dont Steve Jobs et Bill Gates (1) furent parmi les principaux acteurs) suit, dans les années quatre-vingt, une période de calme idéologique. La micro-informatique est digérée par le monde des entreprises, qui oublie son origine utopique. La période est plutôt à la méfiance vis-à-vis des menaces sur les libertés que pourrait faire peser l'informatique. |
| Internet : l'aspect commercial du réseau l'emporte sur les envolées lyriques... |
| Au début des années quatre-vingt-dix, on revient à la séquence utopique du cycle avec les débuts d'Internet. Pour la troisième fois (après les années quarante et les années soixante-dix), on redécouvre dans certains milieux un discours d'accompagnement des "Nouvelles technologies de communication" à forte tonalité utopique. Même le terme cybernétique refait surface, après deux décennies d'oubli relatif : on parle désormais de "cyberespace" et "cyber" redevient un préfixe largement utilisé. Tout un discours se remet en place autour de l'idée selon laquelle l'information est la clé de tout et que les nouvelles machines, cette fois-ci le réseau (le "Net"), sont le nouveau centre du lien social. Et le levier de transformation de la société. Les médias, qui y voient un sujet "vendeur", amplifient "ad nauseam" le thème, y joignant d'ailleurs leur propre critique récurrente et structurelle du politique. |
| Où en sommes-nous aujourd'hui ? Il semble, sous réserve d'un peu plus de recul, que nous soyons en phase de "redescente" du cycle. Après une petite décennie de discours utopique autour d'Internet, celui-ci cède la place à des arguments nettement plus pragmatiques et à forte tonalité libérale. L'aspect commercial du réseau l'emporte désormais sur les envolées lyriques. On peut prévoir que le cycle utopie/pragmatisme continuera et que, dans quelques années, à la prochaine innovation majeure dans le champ technologique, nous ayons à nouveau droit à une variante du discours utopique initial. |
| On notera toutefois qu'il y a une convergence très forte, quel que soit le moment où l'on se trouve dans ce cycle, entre le discours utopique et le discours pragmatique, sur le point précis de la disparition ou de l'affaiblissement de l'Etat comme moyen de gouvernement. Il y a de ce point de vue une alliance objective forte entre les "anarchistes", qui tiennent le haut du cycle, et les libéraux, qui en tiennent les moments les plus pragmatiques. Cette alliance laisse de côté une question essentielle concernant les "Nouvelles technologies de communication" : quand pensera-t-on à les mettre concrètement au service de l'homme et non du profit ou d'un quelconque idéal utopique ? n P.B. |
| * Chercheur au CNRS. |
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1. Respectivement fondateurs des sociétés "Apple" et "Microsoft". |