Regards Juillet/Août 1999 - Edito

Questions après un vote

Par Henri Malberg


A l'entrée de l'été, le résultat des élections européennes alimente le débat politique. Que s'est-il passé en France et en Europe ce 13 juin ? Qu'ont voulu dire par leur vote, ou par leur abstention massive, les Français et les Européens ? Quelles questions pour l'avenir cela pose-t-il aux forces progressistes françaises ? Et aux communistes ? Des hypothèses, un début d'analyse se sont dégagés dans les partis politiques, dans la presse et parmi les chercheurs en sciences politiques.

D'abord, ces élections ont traduit comme un doute, une prise de distance avec la construction européenne. L'Europe telle qu'elle se construit n'a pas la cote. Elle est considérée comme lointaine, menaçante. Et, disons, hors d'atteinte d'un choix démocratique. Le combat pour une autre Europe ne fait que commencer.

Autre idée. Il s'est exprimé un doute redoublé et peut-être croissant sur la capacité de la politique, et des partis politiques, à apporter des réponses aux problèmes de la société. Il est inquiétant de constater à quel point les enjeux politiques apparaissent obscurs à des millions et des millions de personnes et combien est fort le sentiment qu'on ne peut influer sur la marche des affaires par ce chemin-là.

En même temps, des observateurs font remarquer "que la fameuse exception française n'est pas morte et l'allergie au libéralisme plus vivace que jamais" : ni à droite ni à gauche la thématique anglo-saxonne sur la baisse des prélèvements publics, des dépenses publiques et des déficits publics n'a obtenu de succès (1).

Enfin la panne de projet de société semble peser de plus en plus lourdement sur la vie politique française. Comme le fait remarquer l'Humanité : "Au fond, la France reste travaillée en profondeur par les grandes questions touchant à son avenir, sans avoir pour le moment le sentiment que la représentation politique y soit suffisamment attentive, dans sa manière d'être comme dans les réponses apportées. La crise de projet est toujours au coeur de la crise politique nationale" (2).

Tout cela en tenant compte que l'analyse est limitée par la singularité de l'élection européenne. Dans cette élection, on se sent plus libre de voter ou pas, de donner un coup d'épaule ou un avertissement ici ou là. L'enjeu apparaît moins important que lors de municipales, de législatives ou d'une présidentielle. L'effet Kosovo a ajouté une inconnue dans la détermination des électeurs.

Et la liste Bouge l'Europe !

La liste Bouge l'Europe !, malgré l'insuffisance du résultat déplorée par les communistes mais aussi par de nombreuses personnes à gauche, était et reste un événement majeur.

Pour la première fois, un parti politique cherche réponse à la fracture entre la politique et les mouvements de la société. Il fait le choix du partage avec le féminisme et des représentants du mouvement social, progressiste, antiraciste.

A quels obstacles s'est heurtée cette liste ? A quoi a tenu la difficulté à convaincre du vote pour elle ? Sans doute, la conjonction singulière, tout le monde pense au Kosovo. Mais aussi, à coup sûr, des obstacles, des contradictions à rechercher dans la société elle-même, le mouvement social et dans le Parti communiste lui-même. Cela condamne-t-il le projet politique et l'ambition que cette liste a portés ? Ces obstacles et ses contradictions peuvent-ils être surmontés ? Et comment ?

Toute cette réflexion a commencé parmi les militants, parmi les électeurs communistes, et ceux qui considèrent comme essentielle l'existence d'un fort parti communiste dans la société française. Vers la mi-juin, plusieurs articles de presse (3) ont posé la question de l'avenir du Parti communiste dans les termes suivants : Ou il demeure fondamentalement communiste et se condamne à n'exercer qu'une fonction marginalisée, celle de force de pression sur le Parti socialiste, rôle de veilleur, "un communisme trublion". Ou il dissout son communisme dans un "minestrone insipide d'aile gauche" de la social-démocratie. Autre version de cette problématique : ou il quitte le gouvernement et il meurt, ou il y reste, et il meurt aussi. En clair, être pur et dur. Ou cesser d'être communiste. Rester au gouvernement et perdre son âme, ou le quitter et se marginaliser. Or, ce "ou bien, ou bien" ne traduit pas la véritable problématique.

Il repose sur l'a priori qu'il n'y aurait pas d'alternative au libéralisme, à la mondialisation capitaliste. Et il n'y aurait donc pas d'autre choix possible que "le réalisme" – on ne peut pas changer ce monde – avec correction sociale – on limite les dégâts.

Tout l'effort du Parti communiste est de travailler au dépassement de ce dilemme dans l'intérêt des travailleurs et du pays, dans le combat social et politique comme au gouvernement. Un parti communiste est ici irremplaçable, de quelque point de vue qu'on se place.

D'abord, une simple volonté politique de gauche ne décrète pas la correction et la régulation sociale de "l'économie de marché" à laquelle il faut donner son vrai nom : libre circulation des capitaux, écrasement des plus faibles, course effrénée au profit. Pour être réelles, même limitées, cette régulation et cette correction réclament une formidable mobilisation des forces transformatrices dans les luttes sociales et dans le combat politique. Or, on l'a sans cesse vu, la force communiste – le parti et ceux qui se réclament de ce courant historique – est indispensable à un tel mouvement.

De ce point de vue, la question de l'influence du Parti communiste, y compris électorale, constitue un enjeu majeur pour tous ceux qui veulent empêcher la dérive de la gauche vers le social-libéralisme. Quand Lionel Jospin réplique au fameux manifeste de Blair et Schröder, il cite nommément la situation en France. Or, dans cette situation, le Parti communiste est essentiel.

Mais il y a plus. Le fait de considérer que, sur le terrain économique, la loi du marché est la seule possible constitue une terrible faiblesse dans la pratique politique du Parti socialiste – comme des Verts. Le pari du Parti communiste, le projet de société sur lequel tant reste à faire, considère que le libéralisme et sa loi du marché, autre nom du capitalisme, ne constitue pas la fin de l'histoire. On peut se fixer comme objectif une société dont le but et le moyen soient les êtres humains et non la loi de l'argent à tout prix et n'importe quel prix.

Cela implique que celles et ceux qui pensent ainsi puissent prendre appui sur un parti dont l'action dans tous les domaines, luttes sociales, combats politiques, et participation au gouvernement, quand c'est possible, soit tendue vers des avancées grandes ou petites pour changer la société. La mutation, c'est la mise à jour du Parti communiste pour ce combat.

En l'état actuel, les analyses du Parti communiste, sa pratique politique, son aptitude à marquer nettement son territoire et pourquoi il combat sont-ils au niveau nécessaire ? Et son mode de fonctionnement ? En clair, comment poursuivre cette mutation ?

Le débat s'ouvre vers le Congrès du Parti communiste. Fait notable : de Robert Hue à l'adhérent sans plus de responsabilité, tous veulent qu'il soit le plus approfondi possible. En ce qui le concerne, notre journal apportera, dès son numéro de septembre, sa contribution sous la forme d'un cahier spécial. .

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