Regards Juillet/Août 1999 - La Création

C'EST L'ETE/LIVRES
Amériques

Par Suzanne Bernard


Au moment où une Amérique guerrière s'enfonce au nom du Droit dans la barbarie, nous parvient le premier roman, excellemment traduit, d'un journaliste américain de 36 ans, qui se révèle à sa manière un petit chef-d'oeuvre intimiste d'humour et d'amour, la Pomme d'Eve. L'auteur, Jonathan Rosen, fait une entrée remarquable en littérature.

Corps et âmes

C'est l'histoire d'une quête de vérité qui, pour finir, se révèle sans fond, sans fin. Joseph, jeune professeur d'anglais à New York, indécis quant à son avenir, passionnément amoureux de sa compagne, Ruth, veut comprendre pourquoi celle-ci persiste, apparemment sans raison, à entretenir une anorexie qui frise l'autodestruction. Avec la volonté déterminée de la guérir, il s'engage dans une investigation de plus en plus obsessionnelle ; il étudie le journal intime de Ruth et se plonge dans l'abondante littérature spécialisée sur le sujet. Sa recherche le mène très loin, au plus profond des corps et de leurs relations avec les âmes. Il découvre dans son rapport de fascination à la souffrance de Ruth sa propre plaie cachée, le suicide de sa soeur. La vie du corps, en tant que telle, est un thème rarement traité dans les ouvrages de fiction. "J'ai pris conscience, dit Jonathan Rosen, que le corps est un problème de la même dimension pour le romancier que pour l'anorexique".

La violence continue

Dans ce roman écrit à la première personne, Joseph se révèle un fin observateur de la société américaine, d'où des personnages saisissants, par exemple la mère de Ruth dont la vie se résume à "cinéma et sexe" et qui a abandonné sa fille "à une existence de dîners surgelés, de transports en commun, de maison vide à son retour de l'école" ou encore l'étonnant Flek, grandi à Hollywood, ex-psychanalyste en fauteuil roulant, qui attaque "la société emballée par ses psys" et guide utilement Joseph dans sa recherche. Ruth, la délicate femme-enfant par qui tout advient, est saisie dans les moindres détails de son aspect physique et de son comportement avec les yeux de l'amour, ce qui rend Joseph attachant, incroyablement proche du lecteur. Choses vues dans New York, réflexions, rêveries, tout est dit, jusqu'à certains rapports intimes, avec une simplicité fraîche, un humour clairvoyant, le sens des dialogues et des images inattendues. Jonathan Rosen, un écrivain à suivre.

Chez le même éditeur paraît Mélodie du temps ordinaire de Mary McGarry Morris, l'histoire d'une famille en même temps que la chronique d'une communauté, en 1960, dans une petite ville du Vermont. C'est ici une autre Amérique, pesante, étouffante, avec des êtres frustes, des désirs élémentaires, une violence continue. Personnage principal : une divorcée qui lutte pour ses trois enfants dans une solitude orgueilleuse. Traité avec talent, le réalisme minutieux du genre avec son ton familier se développe au cours de... 650 pages, constituant l'énorme roman-fleuve qui a rendu Mary McGarry Morris célèbre aux Etats-Unis.

Jonathan Rosen, la Pomme d'Eve

Traduit de l'américain par Anna Gibson, Belfond, 420 p., 139 F

Mary McGarry Morris, Mélodie du temps ordinaire

Traduit de l'américain par Daniel Bismuth, Belfond, 660 p., 139 F

retour