Regards Juillet/Août 1999 - La Création

C'EST L'ETE/LIVRES
La déraison sous bien des formes

Par Juan Marey*


On croit nager dans une eau calme, et, très vite, on se trouve pris dans un remous verbal, inexorable, qui entraîne le lecteur vers des profondeurs glauques, peuplées – démons et vampires amoureux du mal parfait – de ses propres angoisses, de ses pulsions les plus intimes, car, comme dit un personnage de la Promenade impromptue, "... en nous vivent encore les recoins sombres, les passages mystérieux, les fenêtres aveugles et les cours sales..."

Séminaristes, employés, barbiers, artisans, exilés politiques, pâles représentants des classes moyennes..., "à eux tous ils composent une anthologie de citoyens anonymes, de pauvres hères (qui) ne sont reliés à la réalité que par un fil invisible, celui de l'araignée". Si, d'une façon ou d'une autre, chacune de cette quarantaine de nouvelles pointe, de l'ère franquiste avec ses procès politiques, à 1992, en passant par Mai-68 et le coup d'Etat manqué de Tejero en 1981, un référent historique, l'essentiel n'est pas là. Il est dans le quotidien des "fantômes errants" dont Vila-Matas (1), d'une plume sobre, et non sans humour parfois, suggère les vies banales. Le délire, la fièvre, le rêve, la boisson, la drogue, ouvrent-ils une faille dans la peau du réel routinier que le monde semble basculer dans l'absurde ? Et si, absurde, le monde l'était pour de bon, se demande Vila-Matas ?

Chemins de l'absurde

La photo d'identité de Kafka vers 1915-1916 constitue l'illustration de couverture. Dans plusieurs de ses nouvelles, le romancier espagnol, en effet, ne manque pas de se réclamer hautement de son influence. Et que l'on ne s'avise pas de bafouer, de profaner le Saint des Saints littéraires, Prague. "Prague est intouchable, c'est un cercle enchanté, de Prague on n'a jamais pu venir à bout, de Prague on ne viendra jamais à bout." Le Nord-Américain Morrison, admirateur de Mickey Mouse, l'apprend à ses dépens, lui qui est proprement estoqué par Antonio, écrivain et homme d'action (En regardant la mer et autres thèmes). Enrique Vila-Matas est catalan. Comme certains des meilleurs écrivains de sa communauté autonome, il écrit en espagnol. Pourquoi s'en priverait-il si la réalité linguistique de la Catalogne est double ? Ecoutons-le : "... quelqu'un jura et rejura que j'étais catalan (...) et je me souvins que, dans ma jeunesse, je désirais être beaucoup de personnes et beaucoup de lieux à la fois, car n'être qu'une seule personne me semblait très insuffisant." La Catalogne, bien sûr, mais aussi d'autres régions de la Péninsule, Aragon, Pays basque, Galice, Andalousie, Extrémadure, la France même, servent de cadre à ses nouvelles.

Encore ceci pour mieux connaître cet écrivain dont Bourgois publie aujourd'hui le cinquième livre : "Tu ne vois donc pas que la vieillesse et l'écriture se ressemblent comme deux gouttes d'eau. C'est le seul moyen de transformer la vie, qui est une maladie" (la Promenade impromptue).

Etrangeté du vivre

Les Nuages de Juan-José Saer (2). Ce court roman présente la forme d'un "mémoire" dans lequel se trouvent scrupuleusement consignées, sous la plume d'un savant, le docteur Leal, les péripéties d'une expédition hasardeuse, qui, pendant tout le mois d'août et le début de septembre 1804, en plein hiver austral, conduit sur plus de cent lieues cinq fous d'une petite ville située sur la rive du Paraná à la Maison de Santé des environs de Buenos Aires où ils doivent être soignés. Le texte est d'un seul tenant, avec quelques rares anticipations. Pas un seul dialogue en style direct. Parfois, le discours est narrativisé. Le plus souvent, des phrases en style indirect. Et un nombre restreint de citations – à vrai dire explosives. Mais quel récit troublant !

Le chef de l'expédition, le Dr. Leal, et le Dr. Weiss, son maître vénéré, sont tous deux des esprits éclairés, de purs produits du siècle des lumières. Observation, réflexion, lecture des classiques et des modernes, rejet de toute superstition, esprit critique, ils sont aussi bien armés que l'on peut l'être à leur époque pour soigner la folie avec humanité.

Mais il y a l'incoercible démesure des fous, leur logique suicidaire, leur enfermement total. Cette démence qu'engendre la raison. Il y a la démesure du désert voué aux crues d'hiver, quand débordent le Paraná et ses affluents, au froid, aux incendies, aux vents, aux pluies. Il y a la solitude des hommes dans la plaine, et, soudain, saisis de vertige, ils se sentent comme étrangers à eux-mêmes, et dans un monde différent. Entraînés dans quel rêve ? L'expérience de la plaine immense pousse le Dr. Real à s'interroger sur "... cette absurdité qui nous avait fait exister sans raison, fragiles et périssables, sous la lune inexplicable et gelée". Le sentiment de l'étrangeté du vivre est-il un pas vers la folie ? D'ailleurs "il est difficile de savoir comment se comporte une personne, folle ou sensée, quand elle est seule".

La plaine interminable est-elle une métaphore de l'univers ? Dans ce cas, le voyageur, qui a l'air d'avancer, ne reste-t-il pas en fait immobile ? Et doit-on admettre que les nuages, toujours différents les uns des autres, et d'eux-mêmes, "s'évanouissent dans ce lieu que personne n'a jamais visité et que nous appelons le passé ?"

Des êtres oscillant entre la raison et la folie, un monde absurde gouverné par des lois mystérieuses, en proie au hasard, et sur lequel les humains n'ont pratiquement pas de prise, le passé qui nous échappe à jamais. Ambiguïtés, incertitudes du présent qui est le nôtre. Un humour pudique. Il y a dans tout cela comme un écho atténué et très précieux de Cervantès, une présence diffuse de son charme et de son magnétisme (3).


* Traducteur.

1. Enrique Vila-Matas, Enfants sans enfants, traduit de l'espagnol par Andé Gabastou, Christian Bourgois éditeur, 326 p.

2. Juan-José Saer, les Nuages, traduit de l'espagnol (Argentine) par Philippe Bataillon, le Seuil, 237 p.

3. Signalons la parution chez Métailié, dans une traduction de Jean-Marie Saint-Lu, de Noctambulisme aggravé du Péruvien Alfredo Bryce-Echenique, 261 p.

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