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C'EST L'ETE/LIVRES Par Pierre Bourgeade * |
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| Achevée la lecture de ce bref roman – bref, mais inoubliable ! – une phrase se forma dans ma tête : Alger n'est plus Alger. Certes !... Une évidence !... Mais, qu'est-ce que ça veut dire : Alger n'est plus Alger ?... Ça veut dire, bien sûr, que l'Alger d'avant... l'Alger de la colonisation... l'Alger de l'administration, de l'armée et des gros colons arrogants... mais aussi l'Alger du petit peuple pied-noir, du commerçant juif, de l'intellectuel enraciné dans sa lumière – Camus... n'existe plus. Or, l'Alger de la guerre de libération, l'Alger de la Révolution triomphante, l'Alger des premières années de l'indépendance, qui semblait pouvoir devenir un exemple pour le monde, n'existe pas davantage. Quant à l'Alger futur, que sera-t-il ? Apparemment, personne n'en sait rien. L'Alger actuel est donc un Alger fantomatique, un Alger suspendu entre un passé récent qui demeure saignant dans les mémoires (quand je pense à la mémoire algérienne, faite de tant de morts... centaines de milliers pendant la guerre... mais parfois... aujourd'hui... dizaines en une seule soirée..., je ne peux m'empêcher de penser à la devanture de ces boucheries traditionnelles du Maghreb où la tête et les viscères de bêtes abattues sont accrochées à des crocs à la porte de la boucherie) et un avenir qui serre le coeur, mais auquel on ne peut donner encore aucun trait. Or, Alger est aussi une ville phénoménale de jeunesse, de force, de passion, de vie. Quel magma !... Quel mystère, là, sous nos yeux !... |
| La ville suspendue |
| Pour rendre cela perceptible, il fallait un auteur qui ne ressemblât à aucun autre. Car si Alger et l'Algérie sont ce mystère, on peut dire qu'on est surinformé plutôt que sous-informé à leur sujet ! Il n'est pas de semaine, ni même de journée, où quotidiens, magazines, revues, études, reportages, enquêtes, rapports de toutes sortes ne nous exposent, et nous expliquent ce qui se passe et ce qui se passera en Algérie. "Experts" venus de France et des grandes organisations internationales ne cessent de se succéder à Alger... Le pouvoir algérien pour sa part ne cesse d'exposer sa position, et il semble que, par la voix du nouveau chef de l'Etat, il le fera avec plus de vivacité que par le passé... L'émigration algérienne, soit qu'elle se considère définitivement installée en Europe, soit qu'elle continue le combat politique en prévision du retour, ne manque pas d'avoir son mot à dire... Bref, s'il est un pays, une capitale qui devraient être bien connus, ce sont Alger et l'Algérie !... Chacun le sait, en outre, d'expérience, si peu qu'il ait un ami algérien : en Algérie et à Alger, il faut que ça parle !... |
| Vincent Colonna parle. Il parle d'une voix que nous n'avons pas l'habitude d'entendre – pour ma part, je crois ne l'avoir encore jamais entendue. En effet, il n'est ni de l'un (le pouvoir), ni de l'autre (l'anti-pouvoir), ni même du troisième camp (les pieds-noirs qui reviennent là-bas faire le pèlerinage nostalgique) : il est d'une famille française, chrétienne, implantée depuis des générations en Algérie, et ayant fait le choix, au moment de l'indépendance, de devenir algérienne. Il est donc l'image presque unique de ce que l'Algérie pourrait être, non pas Islam contre laïques, militaires contre religieux, intégrés contre affamés, et pour finir sang contre sang (le même sang, bien entendu), mais inventive, neuve, ouverte ! Rêvons un peu !... |
| Une voix singulière |
| Inutile de dire, hélas, que les Colonna n'ont pas pu rester en Algérie. Vincent vit et travaille à Paris. Il raconte, en un récit transparent, le retour qu'il eut à faire, quelques jours à peine, à Alger. La jeunesse innombrable de la ville pleure ce jour-là la mort de son héros, Yamaha, animateur-mascotte du club de foot de Belcourt, le CRB – Chabab Riyadi Club. On l'a descendu. Qui ? Peu importe. Les jeunes le pleurent. Qu'y a-t-il d'encore très vivant en Algérie aujourd'hui ? Le foot. On pense en frissonnant à ce qu'a dit Frantz Fanon dans les Damnés de la terre. Pendant la lutte, les valeurs traditionnelles sont des valeurs refuges. Après l'indépendance, elles deviennent des valeurs-prisons. Le monde arabe vit ce drame, en particulier l'Algérie. Du monde en devenir, porteur de valeurs nouvelles, la jeunesse algérienne, ivre de la prison, s'accroche à cette valeur incertaine entre toutes : le football. La leçon vaut pour d'autres ! Lisons Colonna, et pleurons Yamaha. En France aussi, on compte beaucoup sur le football. |
| Vincent Colonna, |
| Yamaha d'Alger |
| Editions Tristram, 90 p., 60 F |
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* Ecrivain, dernier livre paru : Téléphone rose, Gallimard, 1999. |