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C'EST L'ETE/LIVRES Par Suzanne Bernard * |
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| A la fin du millénaire, Isacaron habitait dans la banlieue nord de Paris un pavillon dont la vétusté et la saleté l'enchantaient. On accole souvent au mot "pavillon" les adjectifs “ coquet ” ou “ modeste ”, parfois même les deux ensemble. (...) C'était modeste, en effet, s'agissant de la demeure d'un prince des ténèbres." Ainsi commence le roman de Georges-Olivier Châteaureynaud, le Démon à la crécelle, le ton donné d'emblée. Vaste création qui brasse, entremêle avec vigueur à la fois le présent de notre époque, de larges tranches d'Histoire à travers les siècles, des personnages anonymes et célèbres, des vies ordinaires, des destins étonnants, d'extravagants caractères, le réalisme du quotidien, l'imaginaire le plus surprenant, l'intrusion du surnaturel, des visions démoniaques, des hallucinations, des métamorphoses, des éclairs de beauté, des rires, des larmes, des chutes en enfer, tout cela dans un suspense au mouvement fou qui laisse le lecteur haletant, de surprise en rebondissement, d'introspections en envolées, jusqu'à un épilogue qui, loin de conclure, s'ouvre sur l'inconnu... Roman en spirale donc, pour lequel le terme "fantastique" apparaît trop succinct, puisque l'oeuvre parvient à rendre le réel fantastique et le fantastique réel si bien qu'il n'est plus de frontière entre les mondes et, qu'après avoir lâché le livre, le lecteur se surprend à jeter sur ses semblables un regard soupçonneux. Sont-ils vraiment ce qu'ils paraissent ? Lequel, tel Isacaron, sous l'apparence humaine, cache les oreilles du diable ? |
| Réalisme et fabuleux |
| Le noeud de l'intrigue a sa source au XVIe siècle, lorsque Agrippa de Coscas, un égorgeur assoiffé de sang qui torture, viole, tue sans états d'âme, perce un jour le coeur d'une étrange créature. Du ventre d'icelle, il extirpe "un foetus doublement insolite en ce qu'il avoit les yeux grand ouverts et des aisles". Le criminel immerge l'angelot dans le marc d'une ampoule de verre qu'il scelle ensuite à jamais. Nous déchiffrons avec une délectation effrayée et ravie la confession d'Agrippa, rédigée en vieux français, pleine du mystère des mots et du secret de sa révélation, dans un manuscrit qu'un certain Charles-Honoré Milo (chef du service du contentieux d'une caisse mutualiste, la Providence générale des poètes, fondée en des temps révolus où les poètes avaient une existence sociale !...) a découvert par hasard au Marché aux Puces. Curieux sexagénaire que ce "chimérique qui ne sait pas exactement ce qu'il faut chercher mais qui cherche", fatigué de vivre mais passionné de transcendance, d'occultisme, de surnaturel. "Sorciers, médiums, shamans, gourous, initiés, voyants et voyantes, alchimistes, magnétiseurs, quimboiseurs, magiciens blancs et noirs, médecins parallèles, perpendiculaires et transversaux, Milo les avait tous approchés, scrutés et jugés..." Le voilà lancé courageusement à la poursuite de la créature ailée, laquelle, pendant quatre siècles, enclose dans sa fiole de verre, s'est trouvée dispersée dans des lieux divers, entre les mains de personnages dont la petite histoire s'inscrit dans la grande. Le récit de leurs aventures donne au roman une épaisseur foisonnante, proliférante, les aller et retour présent-passé structurés rigoureusement, dans un montage de moments forts où le réalisme le plus lapidaire voisine avec le fabuleux. Isacaron, le second couteau de la bande à Satan, se déchaîne pour anéantir la preuve de l'existence divine. |
| Mystère et révélation |
| Les armes du démon, inattendues, sont terrifiantes. Il dispose en particulier d'une crécelle magique qui provoque, à volonté, la réalisation immédiate des désirs de qui l'actionne, en réduisant ses victimes à une complète soumission. Ainsi voyons-nous, une à une, des femmes exécuter les fantasmes sexuels du détenteur du moulinet, le jeune Kevin, qui vit un amour sans espoir. Milo, lui, pour rendre le texte de la confession d'Agrippa irrécupérable, recourt à Internet, où elle se dilue "comme une goutte de whisky dans une eau gazeuse". |
| Le combat épique entre le champion du Bien et le Suppôt du Mal s'inscrit dans l'histoire de l'humanité : "Il se trouvait un Juste après chaque Méchant, et le Diable floué n'y voyait que du feu." Au-delà des jeux de l'imagination, des éclats de fantaisie et d'humour, au fur et à mesure que le roman se déploie, une autre dimension, subrepticement, s'insinue, s'installe, qui, derrière les mots, nous interroge, en introduisant des failles précieuses, silencieuses, dans le monde visible. Nous percevons l'énigme de "ce qui se joue derrière la façade d'un univers affairé". C'est le très beau mystère que ce roman nous livre, la porte des coulisses, l'accès à l'envers du décor. n S.B. |
| Georges-Olivier Châteaureynaud, Le Démon à la crécelle, Grasset, 400 p., 138 F |
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* Ecrivain. Dernier livre paru : Nouveau voyage au pays d'autrefois, Payot, 1999. |