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C'EST L'ETE/LIVRES Par Juan Marey * |
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| De Juan Manuel de Prada, né à Baracaldo, pays basque, nous vient la grande surprise... En 1996, à l'âge de vingt-six ans, il publie son premier roman, dont voici la version française, les Masques du héros (1). Hérissé de verges en érection, criblé d'orifices divers, violés, loués ou consentants, creusé d'estomacs affamés, pataugeant dans les liquides sexuels et les défécations, les vomissures et les crachats, le sang et le gros rouge, les chairs pourries des cimetières, ce roman embrasse un bon premier tiers du XXe siècle espagnol : "semaine tragique" de Barcelone, exécution de l'anarchiste Ferrer (1909), neutralité pendant la guerre de 14-18, désastre d'Anual, au Maroc (1921), dictature de Primo de Rivera (1923-1930), agitation sociale constante, deuxième République de 1931 après des élections municipales gagnées par la gauche, révolte et répression des Asturies (1934), Front populaire et coup d'Etat militaire de juillet 1936, désastres de la guerre civile... Le protagoniste-narrateur de l'essentiel du récit, Fernando Navales, lui donne un ton résolument autobiographique inspiré du roman picaresque. Car Fernando Navales, rejeton d'une famille ruinée, a une âme de gueux. Arriviste, cynique, couard et qui plus est plagiaire et fier de l'être, il hante les théâtres, les rédactions de journaux, les salons littéraires, l'Athénée de Madrid, les pensions minables, les réunions de café, dont celles du Pombo où pontifie sans partage Ramón Gómez de la Serna, croise Pío Baroja, Ramón del Valle-Inclán, Jorge Luis Borges, Vicente Huidobro, Lorca, Alberti, Buñuel, le célèbre bohème Alejandro Sawa... Que de portraits au vitriol, traités selon une technique relevant d'une sorte de naturalisme expressionniste et l'on songe au Quevedo du Buscón, au Valle-Inclán de ces grotesques que sont les esperpentos, à Goya, à Solana, à Buñuel. |
| Madrid de cauchemar |
| L'auteur a-t-il exploité librement toute sorte d'anecdotes scabreuses ? Scatologie, nécrophilie, et même cannibalisme, violence et cruauté constantes affectent certains personnages de ce "musée de spectres", parfois bien connus, qui hantent un Madrid de cauchemar. Mais ne l'oublions pas : le narrateur est une fripouille qui finira sous l'uniforme phalangiste. A Fernando Navales s'oppose Pedro Luis de Gálvez, personnage historique, un écrivain remuant et non dépourvu de talent, dont Borges a fait l'éloge, anarchiste dans l'âme, ange et démon, totalement imprévisible, capable de tout, selon Navales qui le hait. Les Masques du héros sont les siens : "La psychologie compliquée de Gálvez, marquée au fer de la démesure, (est) toujours en équilibre entre l'infamie et l'héroïsme, la dégradation de la vengeance et la magnanimité du pardon. Peut-être tout héros a-t-il besoin de masques et de fards, de déguisements et de feintes, pour survivre dans le monde des hommes grossiers ou sans relief." Gálvez, c'est le geste, et le cri, et le masque de la tragédie grecque. |
| La chute d'un picaro |
| Juan Manuel de Prada, à l'inverse d'un Julian Ríos, n'essaie pas de renouveler la forme du récit, de travailler différemment la langue. Pleinement situé dans le courant accéléré du meilleur roman espagnol du Siècle d'or et du XXe siècle, il propose une oeuvre étonnante, nourrie d'immenses lectures. Avec une prédilection marquée pour la phrase courte et claire et le portrait bref, à la Baroja, il met dans la bouche de Fernando Navales un récit hallucinant, où s'imposent des scènes terrifiantes comme les sauts dans le vide des suicidés du Viaducto, la profanation du cimetière de la confrérie de San Martín, la mise en liberté par Gálvez et les siens, après les avoir armés, des pires fous de l'Hôpital provincial, les ravages de la "dialectique des pistolets"... Comme un autre Basque, le très célèbre Miguel de Unamuno, Juan Manuel de Prada a "mal à l'Espagne". Pessimiste et caustique, il endure le tourment de son histoire erratique, de sa décadence prolongée. Du moins le pensons-nous. |
| Exil et tourments |
| Trois ans après Rhapsodie cubaine, Eduardo Manet reprend le thème de l'exil. Avec la même sincérité, la même authenticité dans le propos. Topographie, description des lieux, évocation d'atmosphères, personnages, dialogues, tout sonne juste dans ce roman partagé, déchiré, entre Cuba et la France, le pays basque français essentiellement, où Leonardo Esteban, haut fonctionnaire cubain, a décidé de refaire sa vie. Car, pour des raisons d'éthique personnelle, il ne peut plus, il ne veut plus vivre dans sa patrie... |
| Ancré dans un référent temporel bien précis qui va de novembre 1998 à l'hiver 1999, D'Amour et d'exil (2) est le roman d'une crise personnelle induite par la crise d'une révolution malmenée qui eut son heure de gloire. Ce à quoi se livre Esteban, c'est une quête d'identité, moins paradoxale qu'il n'y paraît parce que Antton le Basque, son parrain, son père adoptif, le compagnon de sa mère, fut un combattant républicain de la guerre d'Espagne et qu'il lui a transmis un idéal où justice et liberté sont mêlées – indissolublement. |
| Onze des douze chapitres portent des titres qui sont autant de noms de villes ou de provinces basques, mais, par le jeu des retours en arrière, le temps s'approfondit, reculant jusqu'à la guerre d'indépendance victorieuse contre les Espagnols (1898) et l'intrusion des Nord-Américains, les dictatures de leurs hommes de main, l'épopée libératrice de Fidel Castro et de ses compagnons, pour rejoindre les difficultés, les insuffisances et les incertitudes actuelles. |
| Ne pas parler de Berta María Díaz, mulâtresse magnifique, maîtresse, depuis onze ans, de Leonardo, c'est ne rien dire. Communiste convaincue, agent des services secrets cubains, elle est adepte du vaudou. Complexe, contradictoire belle et courageuse, comme sa patrie, d'une fidélité à toute épreuve, réussira-t-elle – car telle est sa mission – à ramener Leonardo à Cuba ? Ou le suivra-t-elle dans l'exil comme il le lui demande avec passion ? Signalons pour finir Abel le magicien (3) de Carlos Victoria, qui suggère, avec talent, une grande île imaginée de Miami, lieu de toutes les colères et de toutes les nostalgies. |
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1. Juan Manuel de Prada,
les Masques du héros, traduit de l'espagnol par Gabriel Iaculli, Seuil, 585 p. 2. Eduardo Manet,
D'amour et d'exil, Seuil, 275 p. 3. Carlos Victoria, Abel le magicien,
traduit de l'espagnol (Cuba) par Liliane Hasson, Actes-Sud, 131 p. |