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Après les Européennes Par Françoise Amossé |
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| Le Parlement européen affiche désormais une étiquette conservatrice, alors que les gouvernements de l'Union appartiennent en majorité à la famille social-démocrate : le résultat des élections est aussi à lire à travers cet échec de la gauche socialiste. La "troisième voie" peut-elle la sortir de l'ornière ? Ou va-t-elle accroître les tensions sociales nationales aiguisées par les décisions probables du nouveau Parlement européen ? |
| Les Allemands ont boudé les urnes pour la première fois depuis 1945 (45 ; 2 % de votants contre 60 % en 1994), les Britanniques ont battu leur propre record d'abstention (23 % de votants contre 35 % en 1994)... Huit jours après la tonitruante entrée en scène de la "Third Way" ou "Neue Mitte" (Troisième voie en anglais, Nouveau centre en allemand), la confiance des électeurs dans les leaders socio-démocrates (ou "post-socio-démocrates", ou "socio-libéraux") de ces deux grands pays, semble en panne. Pour autant, il serait hâtif d'enterrer les fondements de l'alternative contenue dans le manifeste social-libéral de Anthony Blair et Gerhard Schröder. |
| Un "dépassement de la pensée social démocrate" |
| L'irruption de la "troisième voie" est d'initiative britannique. Cette doctrine a été imaginée sous le règne de Margaret Thatcher, au moment où le parti travailliste, de défaites électorales en défaites électorales, a cherché ses nouvelles marques. Face à la victoire nette du néo-libéralisme sur les partisans du Welfare State, l'adaptation au marché s'impose au sein du Labour Party. Il devient New Labour. |
| Fortement imprégnée par le contexte britannique, la "troisième voie" se présente cependant comme le dépassement de la pensée social-démocrate. "Elle cherche, sur le plan idéologique mais surtout politique, à refonder une stratégie social-démocrate dans un contexte mondial marqué par l'effondrement du mur de Berlin et l'accélération du processus de mondialisation" analyse dans la revue Esprit, Zaki Laïdi, chercheur au CNRS. Son intérêt déborde le cadre européen. En septembre 1998, alors que la théorie vient d'être éditée en Angleterre sous la plume de Anthony Giddens, mentor de Blair en la matière, Bill Clinton, Romano Prodi et Petar Stoïanov, président bulgare, dirent toute l'attention qu'ils désiraient lui porter. |
| Relecture critique des thèses néo-libérales |
| La "troisième voie", postulant le caractère irrémédiable du système capitaliste, implique une adhésion aux thèses néo-libérales, tout en leur opposant un certain nombre de critiques. Raymond Plant et Mario Telo, universitaires européens, en pointent quelques-unes, dans la Revue socialiste de mai 1999. "La troisième voie met en évidence le silence de la doctrine néo-libérale sur toute forme de morale susceptible de favoriser le bon fonctionnement du marché. La doctrine néo-libérale ne propose rien qui permette de préserver le tissu social dans le cadre de la coexistence Etat-marché." La troisième voie entend tout simplement y remédier. L'articulation Etat-marché devra s'opérer dans un "contexte de compétition économique mondiale accrue, où le coût de l'Etat providence n'est plus supportable". |
| Sur fond d'économie mixte, l'Etat doit se garder d'intervenir sur tout ; davantage d'autonomie doit être laissée à "l'individu". Emerge alors une "politique radicale", qui met en avant les "politiques des modes de vie" (life politics) plus que l'égalité des chances sur le plan social. Les rapports droite-gauche, sous-tendus par les divergences sur la notion d'égalité, sont caducs, les antagonismes aussi. Le travail théorique trouve là sa matière et la politique post-social-démocrate de Blair sa caution intellectuelle : au nom d'un "communautarisme moralisateur", "pas de droits sans responsabilités" au sein du "nouvel ordre économique global". |
| Brièvement exposée (1) la doctrine initiée par Blair a été conçue pour durer. "[...] sa politique constitue une troisième voie, tout à fait nouvelle, qui dépasse les dogmes périmés de la gauche et de la droite traditionnelle et constitue la seule réponse cohérente aux défis de notre temps. Elle en tire une vocation à l'hégémonie politique, au sens où elle rassemblerait autour d'elle une vaste coalition du centre radical", écrit John Crowley, dans Sans épines, la Rose (La Découverte). |
| Pourtant, la troisième voie ne sera pas un long fleuve tranquille. |
| Si le "blairisme" cherche avec elle une base théorique à sa politique, elle se trouve au banc d'essai politique. C'est pour partie dans l'état de la société britannique à l'ère de Tony Blair qu'on en trouvera un effet : les raisons du spectaculaire abstentionnisme anglais. |
| L'héritage conservateur a été perpétué |
| Pour Gavyn Davies, de la Banque Goldman Sachs, travailliste, "le plus grand acquis de l'équipe travailliste" consiste à "avoir laissé en place les réformes introduites par les conservateurs de 1979 à 1997" (le Monde, 11 mai). Avec 50 % des contrats de travail à moins de 15 mois, il y a deux façons d'interpréter le marché du travail britannique. Dynamisme. Ou précarité. L'héritage conservateur a été perpétué. La pauvreté se développe. Un récent rapport gouvernemental signale un net creusement des inégalités sociales. La tendance au désintérêt vis à vis du scrutin européen a sans doute été stimulée par la déclaration très libérale de Tony Blair et Gerhard Schöder, sur fond d'insatisfaction nationale. Et, dans un pays déjà peu enclin, par culture politique, à apprécier une quelconque destinée européenne, il y a fort à parier que l'incitation de la commission de Bruxelles à créer un salaire minimum horaire de 3,6 livres, en-deçà des 4,5 livres que réclamaient les syndicats, n'a pas plus convaincu. |
| Le désarroi provoqué par le ralliement Schröder-Blair |
| En Angleterre comme en Allemagne, au vu des résultats, le développement de la théorie de la "troisième voie", a fait l'effet d'une douche froide. L'Allemand, Gerhard Schröder, a déjà payé son ralliement au prix fort. Le double "patron" de l'Allemagne, à la fois chancelier et président du SPD, le grand parti social-démocrate, a été immédiatement critiqué à gauche. Au sein de son parti, son positionnement en matière économique et sociale fait débat depuis le départ de Oskar Lafontaine. |
| En obtenant 30,7 % des suffrages, le SPD a perdu un point par rapport aux élections de 1994, mais surtout dix points sur les résultats des législatives de 1998 qui l'avaient porté au pouvoir. 33 députés socio-démocrates contre 40 siégeront au Parlement. Le PDS, lui, s'amarre à l'est, avec 23 % et y envoie 6 députés. La droite allemande recueille les fruits de la déroute social-démocrate tandis que les Verts de la coalition gouvernementale évitent le pire avec un léger recul de 0,2 % (6,5 % des voix). Sur la base du résultat de son partenaire gouvernemental, tenté, de tous temps, par la constitution d'une grande coalition au centre droit, M. Schröder passera-t-il aux actes ? L'avenir le dira. |
| La question est de savoir si le peuple allemand approuvera. Investi de la confiance patronale, contre les "audaces" de M. Lafontaine (critique de la Banque centrale européenne, proposition d'une réforme du système monétaire international, d'une réforme fiscale accentuant la pression sur le capital, instauration d'une politique européenne de relance par l'emploi), Gerhard Schröder a manifestement cherché à son tour, dans cette déclaration bruyante avec Tony Blair, un aval de ce "centre" qu'il aimerait séduire. Or, sur le plan social, les attentes sont tout autres. Le PDS forcit. L'idée d'Europe sociale chemine, en France comme en Allemagne. M. Bierbaum, syndicaliste d'Ig Metall, l'avait souligné dans nos colonnes, comme M. Gabaglio, de la Confédération européenne des syndicats, dont l'influence est notoire sur le mouvement syndical allemand : tous deux sont attachés à une inflexion de la politique européenne pour l'emploi. Evidemment, l'échec du dernier sommet de Cologne en rappelle la difficulté. L'abstention d'une partie de l'électorat allemand est certainement à chercher du côté de cette contradiction, et du désarroi provoqué par l'annonce du ralliement de Gerhard Schröder à Tony Blair. |
| Dans un espace politique où le libéralisme a du plomb dans l'aile |
| Les socialistes français ont compris l'imminence du danger. Après le meeting de Madrid, exhibant la force social-démocrate européenne unie, Lionel Jospin a pris soin de prendre ses distances avec les deux leaders européens et de réaffirmer l'exception politique française. Pierre Moscovici (Libération, 11 juin) s'expliquait rapidement : "La gauche européenne est elle aussi plurielle et c'est une force... Les divergences sur certains points avec nos voisins peuvent s'expliquer par des différences objectives de situations et par des spécificités nationales." |
| On n'a pas fini de parler de cette "troisième voie" qui ambitionne, pour la social-démocratie, d'être une sortie de crise. Daniel Cohn-Bendit a emmené les Verts français avec succès aux européennes, comme "libéral-libertaire" ou "social-libéral". En parlant de "troisième gauche" y songe-t-il ? |
| Reste à convaincre, dans un espace politique où le libéralisme a du plomb dans l'aile. L'abstention en France le rappelle sévèrement. A toutes les gauches. n F.A. |
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1. A suivre dans Regards de septembre. |