Regards Juillet/Août 1999 - La Cité

Après les Européennes
Vous avez dit “ crise de la politique ” ?

Par MICHELA FRIGIOLINI *


En réponse au désarroi de nombre de citoyens face à l'absence de solutions rapides et radicales – parfois même l'absence de toute solution – apportées par les politiques aux problèmes concrets qu'ils rencontrent, en réponse à l'engagement de nombres d'autres, résolus à participer à l'élaboration de solutions toujours plus complexes et moins manichéennes, en réponse à l'exigence de proximité et de responsabilités partagées, grande est la tentation des commentateurs et des politiques de se réfugier derrière le refrain de la "crise de la politique" resservi d'élections en abstentions et de mouvements sociaux en explosion de colère.

Pour certains, il ne s'agit que de reléguer cette réalité dans le champ de l'affectif (on parle alors de défiance, de rupture, etc.) pour mieux l'évacuer. Pour d'autres, c'est un outil bienvenu pour nourrir leurs attaques d'un système démocratique qui laisse encore trop d'espace à leur goût à l'expression des citoyens. Pour d'autres encore, elle traduit leurs propres incertitudes face aux difficultés de rénovation d'un système de représentation en pleine mutation.

Si cette "crise de la politique" ne devait être au mieux qu'un constat, alors nous participerions tous à accroître, consciemment ou non, la distance qui sépare l'usager de celui qui élabore les règles de la vie sociale, à faire des politiques une classe, une élite corporatiste avec son mode de vie, son langage propre et sa gestion du pouvoir et des citoyens des caisses enregistreuses de décisions prises à leur défaut.

Il ne faudrait guère alors s'étonner de voir cette crise se nourrir elle-même et ne fonder qu'abstention, résignation et révolte. Et la démocratie trembler. On a pu voir parfois dans le développement de mouvements militants l'expression de corporatismes parallèles au politique. Une forme de lutte des classes orpheline d'organisation, de théorie globale et de représentants. Une fragmentation délétère du corps social.

Mais ce serait s'aveugler sur ces mouvements qui réactivent un espace déserté par les politiques, celui de la citoyenneté quotidienne et de l'investissement à la première personne et nier la formidable solidarité qu'ils ont inventée et suscitée. En témoigne l'échec de ceux qui ont tenté d'attiser une division factice : grèves de fonctionnaires soutenus par des salariés du privé spoliés de leur droit de grève par le chantage au chômage, mouvement des sans-papiers rejoints par les associations homosexuelles, activistes du droit au logement militant pour le PACS, etc. Tous ces mouvements interpellent les élus, redonnent du sens au politique et travaillent à la cohésion du tissu social.

L'écho du dynamisme revendicatif des mouvements sociaux

Initiée par le Parti communiste dans le contexte de la campagne européenne, la liste "Bouge l'Europe !" s'est voulue l'écho de ce dynamisme revendicatif et coup de pied au cul à une tradition confortable, celle de la politique entre soi.

La prise de conscience du Parti communiste, du besoin de l'irruption des citoyens au coeur du champ politique traditionnel et la volonté d'engager dans la lutte contre l'ultralibéralisme et le sexisme, contre le racisme et l'homophobie des citoyens forts de leur connaissance concrète de ces dossiers, a représenté réellement une nouvelle manière de faire de la politique.

Cette démarche ne pouvait naître que de la cohérence du parti avec le mouvement social, et d'une volonté commune d'engager un projet de société qui interpelle l'ensemble de la gauche. Le projet d'une Europe des différences où il soit possible de circuler et de résider librement, de porter une parole citoyenne, y compris pour des résidents non communautaires, y compris pour des citoyens en situation irrégulière.

Ouvrir un espace aux exclus de la représentation politique

La constitution doublement paritaire de la liste "Bouge l'Europe !" offrait l'occasion à des militants divers de peser sur la vie politique à partir de leur vécu, de leur parcours. De montrer, alors que trop nombreux sont les exclus de la représentation politique traditionnelle, de par leur sexe, leur origine, leur orientation sexuelle, leur statut social ou leur âge, qu'il est possible d'investir le champ politique. D'y agir. De refuser la résignation et de transformer la colère en force créatrice.

Cette action par le mouvement qu'elle a, d'ores et déjà, imprimé, va bien au-delà des élections et de leurs résultats. 87 candidats ont eu l'opportunité de faire une vraie campagne. 1 400 initiatives sont à mettre au compte de "Bouge l'Europe !" qui ont favorisé l'échange d'idées par la nature même de la liste. Le caractère de cette campagne a permis un questionnement profond, douloureux parfois, de la nature du militantisme et du militantisme communiste en particulier et mis en évidence la volonté commune d'une société radicalement différente où intolérance et résignation seraient bannies. La reconnaissance des limites et des points de convergences d'une recherche commune, mais non unique, de solutions, est un gage de démocratie. C'est de ce principe, qui ne peut que progresser, que le Parti communiste et ses candidats sont aujourd'hui porteurs et comptables.

Une étape où chacun respecte sa vocation et son identité

"Bouge l'Europe !" était une étape, celle du rapprochement et d'une confrontation salutaires entre usagers et décisionnaires. Il ne saurait être question pour un parti de renoncer à sa vocation de représentant sans laquelle il n'a plus de légitimité, ni de l'abandonner à d'autres acteurs. Il ne peut être question non plus pour les militants sociaux et associatifs de renoncer à leur rôle de terrain qui priverait la société d'une partie de ses forces vives, ni de servir d'alibi ou de force d'appoint à un parti politique. Il ne s'agit pas de confondre les uns et les autres. Sans doute est-il nécessaire et même fondamental qu'une partie des acteurs sociaux rejoigne les rangs des partis politiques pour accélérer leur rénovation, il est tout aussi crucial que le dialogue et l'action commune ébauchés entre politiques et militants se poursuivent. Evidemment, nous aurions souhaité que les résultats du 13 juin traduisent immédiatement et politiquement la force de nos engagements, mais il ne tient qu'à nous d'en faire le socle du renouveau.

* Militante des droits des gays et lesbiennes, candidate sur la liste "Bouge l'Europe !"

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