Regards Juillet/Août 1999 - La Cité

Après les Européennes
Du parti guide au parti qui pense

Par DENIS BERGER *


Crise de la politique ? Qui pourrait en nier la réalité ? Les manifestations en sont innombrables et les récentes élections au Parlement européen n'ont fait qu'augmenter la liste des symptômes : records d'abstention, échec de la social-démocratie "rénovée" en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Italie, stagnation du Parti communiste en France, etc.

Doit-on en conclure que, au XXIe siècle, il faut envisager la pratique politique autrement que nous ne l'avons fait jusqu'ici ? Sans doute. Mais, pour que cette volonté d'innovation ne se limite pas à quelques effets de discours, il convient de s'interroger sur les causes de cette crise. Elles sont évidemment multiples. Toutefois, une des plus importantes est à rechercher du côté des partis politiques – de gauche principalement.

 

Le rapport entre mouvement social et mouvement politique

Ce à quoi nous assistons depuis quelques années, c'est la fin de l'identification de secteurs entiers de la population à des organisations de masse, liées aux syndicats, eux aussi en crise. Le SPD allemand, le parti travailliste britannique, mais aussi les partis communistes de France ou d'Italie à leur apogée, correspondaient à ce modèle. Ils incarnaient, chacun à sa façon, la possibilité d'un avenir radicalement différent, tel que le souhaitaient des milliers de citoyens. De ce rapport découlait une stabilité de l'influence des partis, même lorsque leur discours n'était pas entièrement accepté.

Aujourd'hui, la situation est toute différente. A des degrés divers, tous les partis de gauche connaissent une crise d'effectifs et une diminution de leur capacité de mobilisation. Beaucoup d'entre eux conservent une audience électorale forte mais sujette à des variations conjoncturelles plus importantes que par le passé. Du même coup, on assiste à une mutation du militantisme traditionnel : les luttes les plus significatives – celles qu'inspirent des problèmes les plus immédiats de travailleurs, tel le chômage – naissent et se déroulent aux marges des grandes organisations politiques et syndicales. Le "mouvement social" se développe parallèlement au mouvement politique.

L'accumulation d'expériences négatives, le poids de la crise économique, bien d'autres facteurs contribuent à cette transformation du paysage politique. Mais, fondamentalement, l'explication du changement réside dans une modification de la conscience collective de ceux qui constituaient la "clientèle" de la gauche. Les "gens", le "peuple", les "citoyens", les "travailleurs" assistent à un bouleversement de l'économie et du travail, qui vient changer les donnes de la vie quotidienne. Cette novation est entièrement dominée par le grand capital et les Etats qui lui sont plus ou moins directement liés.

Cibler l'adversaire en montrant qu'il est possible de le combattre

Le problème ainsi posé est celui du contrôle de la société sur la "révolution technologique" en cours et, plus largement, sur l'orientation de l'économie. Bref, il s'agit d'envisager une société qui n'obéisse plus aux lois de la valorisation et du profit. Et c'est là que surgit la difficulté majeure : la majorité de la population ne croit plus à la possibilité d'une transformation globale des rapports sociaux.

Nous payons ainsi les fourvoiements de la politique social-démocrate, toujours plus préoccupée de gestion loyale du capitalisme que de son dépassement. Mais nous réglons surtout le prix du stalinisme. L'effondrement de l'Union soviétique et des pays qui lui étaient associés a parachevé la révélation de la vraie nature de ce pseudo-socialisme. Dès lors, on a cessé de croire à la portée de mots comme "révolution", "rupture", "société sans exploitation", etc. L'idée s'est répandue qu'étaient inutiles, dangereux même, les risques et les sacrifices liés à une lutte radicale pour une autre société, dans la mesure où les expériences faites dans ce domaine s'étaient révélées si catastrophiques.

Définir et mettre en place une nouvelle forme de démocratie

Pour surmonter la crise de la politique, il est indispensable de sortir de cette impasse, en faisant de la gauche une force de transformation, qui ne se borne plus à gérer l'Etat lorsque le vote lui donne une majorité parlementaire. Cela ne saurait se faire sans un effort, théorique et pratique, pour montrer la nécessité et la possibilité d'un changement global : un projet de société qui fasse le bilan complet du passé et qui parte des expériences actuelles de lutte. Dans ce dernier domaine, on n'est pas au niveau zéro : quelles que soient leurs limites, les luttes sociales récentes montrent chez leurs acteurs un désir d'autonomie, une volonté de contrôle et d'auto-organisation qui sont extrêmement positifs et porteurs d'avenir s'ils débouchent sur un mouvement politique global.

Deux axes de travail ont une importance prioritaire.

Le premier a trait à l'économie. A partir d'une analyse rigoureuse des transformations technologiques en cours, il faut à la fois définir des objectifs à long terme (par exemple : un revenu social garanti n'est-il pas une des solutions possibles au problème du chômage qu'une reprise de la croissance ne saurait seule faire disparaître ?) et propose des actions immédiates, tendant à contrecarrer la politique des grandes entreprises (par exemple : la lutte pour une taxation des mouvements de capitaux). Telles sont les conditions permettant de "cibler" l'adversaire en montrant qu'il est possible de le combattre efficacement.

Deuxième axe – le plus important : définir et mettre en pratique une forme nouvelle de démocratie. La crise de la politique est due, dans une large mesure, au triomphe de la délégation de pouvoir institutionnalisée. Celle-ci ne s'est pas imposée seulement dans l'Etat ("profession politique", comme l'on dit) ; elle a envahi les partis qui, de porte-parole des intérêts populaires, se sont peu à peu transformés en substituts de ce peuple (ou de cette classe ouvrière) condamné à répondre aux mots d'ordre venus d'en haut, sans grande possibilité d'autonomie.

Il faut inverser le courant, mettre en cause la hiérarchie qui permet à l'inégalité sociale de se reproduire. Dans cette (re)définition de la démocratie, comme mode d'action et comme forme de pouvoir, la contestation des rapports inégaux entre les sexes est fondamentale : le vieux monde qu'il faut changer tire une grande part de sa force de l'exclusion des femmes.

N'est-ce pas l'idée de révolution qu'il faut réhabiliter ? Non pas la révolution-coup d'Etat, mais la révolution-processus, marquée par le développement systématique de toutes les formes d'auto-organisation, permettant la conquête d'une démocratie totale. Ce qui revient à dire que la conquête du pouvoir politique central, sous quelque forme qu'elle se produise, demeure un moment essentiel mais, en aucun cas, un objectif exclusif, s'imposant aux dépens de la démocratie de masse.

Quant aux partis, ils ne trouveront une place originale que s'ils sont capables de participer à cette révolution de la culture politique. Du parti guide au parti qui pense : il y a encore fort à faire.

 

* Enseignant en sciences politique à l'université Paris-VIII–Saint-Denis.

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