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Après les Européennes Par Jean-Claude Oliva |
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Voir aussi Droit de cité |
| Qu'est-ce qui a bougé avec "Bouge l'Europe !" ? Au terme de deux mois de campagne intense et inédite, deux candidates et deux candidats livrent leurs réflexions issues de ce véritable laboratoire politique et idéologique. |
| Elles, ils sont déçus, exténués mais n'en démordent pas. "Une très jolie campagne", selon Manuela Gomez, en 8e position sur la liste conduite par Robert Hue. Pourtant, la secrétaire départementale du PCF en Haute-Savoie en a connu d'autres : déjà candidate aux législatives en 1997 et à une élection cantonale il y a plus longtemps. "Cette fois, il s'agissait moins de reproduire ce qui avait été décidé ailleurs mais plutôt d'élaborer entre nous et avec les gens rencontrés. Un véritable travail citoyen. Les propositions n'étaient pas le point de départ. Les préoccupations de chacun, véritable émanation de la société qui conteste le libéralisme, ont servi à élaborer quinze propositions lors d'une journée d'étude le 24 avril. De cette façon, chaque candidat était engagé. Avec une responsabilité plus grande (je me suis retrouvée pour la première fois face aux médias nationaux) mais une façon plus libérée de l'exercer, sans le poids de tout le discours du Parti." |
| Un sentiment qui rejoint celui de Eugène-Henri Moré, président d'"Agir autrement". "Les appareils politiques ont des clichés sur l'opinion, ils produisent un discours destiné à coller aux sondages et leurs candidats doivent s'y cantonner. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner si, une fois élue, la personne ne fait pas ce qu'elle a dit. Un programme pensé par l'ensemble des candidats, cela engage tout autrement, il faut s'y tenir. Il s'agit de faire de la politique avec des gens élus, des professionnels de la politique qui ne font que ça, mais aussi avec des gens comme nous, à égalité de responsabilité. Les jeunes, les sans droits attendent une politique plus vraie, plus proche d'eux. Ils veulent d'autres têtes, d'autres discours, d'autres gens. Les gens de la liste justement, on aurait pu les croiser dans le métro." |
| Avec une abstention record, le doute sur les capacités de la politique à répondre aux attentes et à résoudre les problèmes des citoyens n'a jamais été aussi fort. La nature de l'actuelle construction européenne renforce cette interrogation. Mais il ne faut pas s'y tromper, le phénomène n'est pas conjoncturel. C'est bien la politique qui est en cause. Un sondage sur les abstentionnistes révélait que, si 25 % d'entre eux n'étaient pas intéressés par ces élections, 45 % avaient voulu manifester leur mécontentement à l'égard des partis politiques et 24 % n'avaient trouvé aucune liste qui leur convienne, signes d'un malaise autrement profond. Assurément, c'est bien à ces questions que s'est attaquée "Bouge l'Europe !" en voulant rendre visible une conception "non professionnelle" de la politique selon l'expression de Robert Hue. |
| Pour autant, cette tentative n'épuise pas la recherche dans cette voie. Michel Deschamps, syndicaliste et lui aussi candidat, faisait ce constat quelques jours avant le scrutin : "pour combler l'écart entre la politique et le mouvement social, je ne crois pas que la réponse de Bouge l'Europe soit la seule possible (..) ce qui est important ce n'est pas la liste mais ce qu'elle a permis" (1). |
| Une politique anti-libérale alternative pour un projet de civilisation |
| Roland Castro, en 85e position sur la même liste, a l'impression "d'avoir commencé à combler le fossé ; cette façon de faire de la politique a été appréciée. Au fil des rencontres, j'ai vu des gens qui auraient pu être candidats eux-mêmes, tant ils apparaissaient porteurs de projets, de luttes. Partout, nous avons tous promis de revenir. Nous pourrions faire deux mois de post-campagne !" L'architecte estime qu'il existe un espace politique pour en finir avec cette situation où chacun – syndicaliste, militant politique, féministe, antiraciste ou créateur – reste dans son coin. |
| Toutes les initiatives de la campagne, "mises bout à bout, cela constitue un programme qui ressemble fort à une politique anti-libérale alternative". Monique Dental, déléguée française au lobby européen des femmes, a toujours considéré faire de la politique. Dans 120 initiatives en trois mois, elle s'est attachée à mettre en évidence l'apport du féminisme à la transformation de la société. Elle a rencontré l'acquiescement de nombreux communistes mais pas de véritable connaissance : "souvent ils sont convaincus mais ne le ressentent pas, cela n'a pas de traduction militante tous les jours. Ils sous-estiment ce moyen pour trouver une issue à la crise de la politique. Voir le monde avec des yeux de femmes, c'est poser la question de la place des femmes pour transformer le monde en profondeur et cela conduit à réinterroger tous les domaines de la politique". |
| La mutation se fait dans des pratiques communes avec d'autres |
| La liste reflète en partie ces limites. Il y a une majorité de femmes avec une dominante syndicaliste et une faible présence féministe, ont tout de suite remarqué les associations. Sans doute par méconnaissance du courant féministe. Avec "Bouge l'Europe !", les communistes ont "affiché une prise de position sans se donner les moyens d'aller jusqu'au bout". Si elle a rencontré des résistances chez les communistes, il ne s'agit pas de blocages : "la greffe s'est produite" apprécie-t-elle. Mais il reste du travail : "les pratiques ne sont pas assez approfondies, les nouveaux repères ne sont pas formalisés". Roland Castro établit un constat similaire : "j'ai trouvé chez les communistes une attitude nouvelle, avec une véritable culture du débat, un nouveau rapport avec les intellectuels, sans manipulation, en rupture avec leur histoire. Mais ce n'est pas travaillé sur le plan politique. Avec la liste, nous avons inventé en marchant mais nous n'avons pas systématisé l'invention. Les communistes ont besoin d'accomplir un double travail de mémoire et de modernité. |
| C'est-à-dire un bilan historique précis et un passage des grandes luttes sociales au projet de civilisation." Grand résistant, témoin de l'engagement anti-stalinien des communistes français, Maurice Kriegel-Valrimont notait aussi : "cette liste va dans le bon sens, mais il y a loin de la coupe aux lèvres (...) Depuis des années, nous sommes en présence d'une évidente carence de la conception, de la théorie" (2). Le chantier "d'une refondation de la culture communiste" pour reprendre l'expression de Roland Castro, est enfin grand ouvert. |
| L'architecte ajoute : "je n'ai jamais ressenti aussi fort l'identité communiste qu'au Zénith (le dernier grand rassemblement de la campagne), une identité qui s'enrichit, qui s'élargit..." Après le projet, viennent les pratiques : comportements, formes d'intervention, etc. Où chacun a beaucoup à apprendre des autres, et aussi des réflexions et des expériences à faire partager. Monique Dental souligne que, dans les années 90, le mouvement féministe s'est organisé sous une forme de réseau, ni coordination, ni courant : "les informations circulent – c'est indispensable à la démocratie – tout ce qui existe, et pas seulement ce avec quoi on est d'accord ; des échanges réguliers ont lieu, pour se donner des perspectives en commun" sans toutefois chercher à se regrouper derrière les mêmes mots d'ordre. Avec les militants communistes, elle souhaite effectuer un travail d'information et de formation sur la question du féminisme mais surtout développer des pratiques en commun. "La campagne électorale, à l'initiative du Parti, s'adressait au Parti. |
| Très peu au-delà". Le relais avec le monde associatif n'existe pas à l'état actuel. "L'ouverture et la mutation ne peuvent se faire à l'intérieur mais dans des pratiques communes avec d'autres", dit-elle, convaincue justement que ce sont les pratiques qui feront la différence. Pour Eugène-Henri Moré, "la campagne a permis à chacun, aux communistes et aux autres, de gagner en souplesse. J'ai une certaine expérience des quartiers, d'autres connaissent mieux les facs, il y a aussi la JC. |
| Chacun a regardé les autres et a essayé de ne pas rester rigide dans sa façon de faire. Plus particulièrement pour les jeunes, j'en retire le besoin de travailler ensemble, les jeunes communistes, les jeunes des quartiers, les étudiants... J'ai ressenti beaucoup de réticences chez les militants à aller à la rencontre de jeunes dans un quartier : il est vrai que les premiers à aller les voir prennent en général pour les autres ! Mais avec l'expérience, on en retire plutôt des éléments de confiance". Concernant ces changements de pratiques, Manuela Gomez souligne qu'"il ne s'agit pas d'une rupture, mais d'une accélération de la mutation entreprise par le PCF qui commence à se concrétiser dans une autre attitude". |
| Et elle espère que cette formidable expérience sera portée en grand par tout le Parti. |
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Droit de cité Par J.-C.O.
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Des questions sont posées non seulement à la politique ou aux partis politiques, mais à la société tout entière, par exemple au mouvement associatif. Pour Eugène-Henri Moré, celui-ci participe du fossé entre citoyens et institutions ; en infantilisant souvent ses adhérents, il contribue à la crise de la politique. "Un animateur dans un quartier est obligé de rendre un bilan d'action positif, alors que tout le monde sait très bien que la situation se dégrade ; là où il y avait un ou deux jeunes en grandes difficultés, il y en a à présent trois ou quatre".
C'est dans ce contexte que Eugène-Henri Moré "fait de la politique" de façon active depuis dix ans. C'est-à-dire qu'il s'efforce de donner un sens militant à son engagement associatif. Exemple, ne pas accepter de subventions sous conditions. "On définit un projet avec des jeunes, on nous donne de l'argent ou pas. Si on existe, c'est qu'il y a un besoin de la population d'un quartier qui n'est pas pris en charge par l'Etat. Il y a un manque. Donc ce n'est pas à l'Etat de nous imposer ce qu'on doit faire."
Son diagnostic ? "Il y a beaucoup d'hypocrisie à ne pas considérer la lutte contre le sida, la vie dans les quartiers, etc. comme des problèmes politiques. C'est un choix politique de ne plus voter, cela signifie l'avenir de la société ne m'intéresse pas, ce qui m'intéresse, c'est mon propre avenir. Quand les habitants des quartiers sont des sous-citoyens, ils ne sont pas incités à aller aux urnes. On a des techniciens de toutes sortes pour se pencher sur les quartiers en difficultés mais comment faire du social sans citoyenneté ? C'est de relations humaines qu'il s'agit".
Quel type d'action alors ? "Le réseau que j'anime existe depuis cinq ans environ et s'est structuré en association depuis un an. Nous proposons d'élaborer avec la population les projets à venir. Pour ceux en cours de réalisation, il est malheureusement déjà trop tard, on ne peut les modifier qu'à la marge. Nous proposons la création d'un conseil de quartier avec quatre collèges : les élus à différents niveaux, les associations du quartier et les autres, les entreprises, et le quatrième ouvert à tous les habitants. Ce conseil se réunirait trois fois par an". Et, bien sûr, "tant qu'à faire de la politique, pourquoi ne pas aller carrément dans le domaine réservé, celui des élections ?". Un pas qu'a franchi Eugène-Henri Moré avec "Bouge l'Europe !" |